‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 72 sur 84 · ET DE M"« E. DE VIENNE · texte numérisé non relu

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désarmer les ennemis de la foi par le charme austère de sa piété, par l'onction pénétrante de sa parole, par la franchise et la noble simplicité de son caractère. Grâce à Dieu, ce nom qui nous est resté si cher est encore porté avec distinction jusque dans la première assemblée du pays ; et je le salue avec d'autant plus de respect que je le vois associé à un autre nom, à celui de l'éminent magistrat (1), dont il m'avait été donné d'apprécier le rare mérite dans l'un des conseils de l'État, et qui, à l'exemple des de Sèze, des Portalis et des Troplong, avait su occuper avec tant de dignité le premier siège de la Cour suprême, réservé jusqu'à ces derniers temps aux gloires les plus éclatantes et les plus hautes delà magistrature française.

Voilà de grands exemples et de grands souvenirs, mes chers enfants, des exemples et des souvenirs qui obligent ; et quand, dans des circonstances comme celle-ci, nous nous plaisons à rappeler aux jeunes époux leurs traditions de famille, est-ce pour flatter leur vanité ? A Dieu ne plaise ! Ce sont, au contraire, des leçons que

(1) M. de Vienne.

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nous cherchons à tirer d'un passé glorieux. Il y a là, pour les nouvelles familles qui se forment, une chaîne qu'elles ne sauraient briser, et un stimulant qui les anime. Car l'homme se sent plus fort, il marche avec plus d'ardeur sur le chemin de la vie, quand, regardant derrière lui. il trouve dans son héritage le legs de la vertu, de l'honneur, de la fidélité au devoir. Alors, sa voie est toute tracée ; elle est marquée d'avance par d'ineffaçables souvenirs, et il n'a qu'à la suivre jusqu'au bout, pour y trouver le mérite et le bonheur, l'estime des hommes et les bénédictions de Dieu.

Voilà pourquoi je ne saurais non plus passer sous silence cette longue suite de siècles où, d'une génération à l'autre, la Bretagne avait appris à honorer le nom et les services des Du Dresnay, depuis cet héroïque Renaud, l'émule des Du Guesclin et des Ollivier de Clisson, au xv^ siècle, jusqu'aux nobles gentilshommes dont les événements du siècle dernier ont fait éclater la bravoure et la fidélité. Grande page dans l'histoire de ce pays de Saint-Pol-de-Léon, auquel me rattachent depuis trois ans les liens d'une confiance réciproque ; pays demeuré inébranlable

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dans ses convictions, comme le granit de ses côtes, et où se réfugieraient, comme dans leur dernier asile, la foi et l'honneur, si on parvenait à les bannir du reste de la France. Mais combien cette page d'histoire, où la maison Du Dresnay brille d'un si vif éclat, me paraît-elle plus belle et plus touchante, quand je vois la religion y apparaître à son tour sous les traits de cet archevêque de Paris, dont la haute et sereine figure domine toute une époque déjà éloignée de nous : pontife au cœur si généreux, au caractère si digne et si ferme, et qui, après avoir vécu errant et fugitif au milieu de son propre troupeau, n'ayant où reposer sa tête à l'exemple du divin Maître, mourait en face de ses persécuteurs, l'oubli et le pardon sur les lèvres. Mgr deQuélen et le P. Ravignan, ah ! quels témoins pour votre union, chers enfants, et quels protecteurs! Témoins invisibles, sans doute, mais dont les prières seront pour vous un motif d'espérance et un gage de bonheur !

Laissez-moi donc vous exprimer tout le bonheur que j'éprouve à voir se former des liens qui rattacheront l'une à l'autre deux grandes familles et deux nobles âmes, faites pour se com-

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prendre et pour s'aimer. Quand de telles alliances se concluent par suite d'un consentement réciproque, le monde s'en réjouit comme d'un événement heureux et la société civile y trouve un élément nouveau de force et de prospérité. Mais la religion, tout en appréciant ces choses de la terre à leur juste valeur, élève plus haut son regard : elle ne s'arrête ni à l'éclat du rang, ni aux avantages matériels, ni à la perspective d'un bonheur passager ; elle voit, par-dessus tout cela, ce qui est la fin suprême du mariage chrétien, le développement du règne de Dieu sur la terre, l'extension de la grande famille des élus dans le ciel.

Oui, voilà bien le but de cette divine institution, telle qu'elle apparaît aux yeux de la foi : augmenter le nombre des enfants de Dieu, de ceux qui devront le servir, le glorifier, et participer à sa vie et à son éternelle félicité. Chaque fois qu'il se fonde une famille chrétienne de plus, c'est un nouveau foyer de vertus et de sainteté qui se forme, qui s'organise ; c'est un nouveau rayon de gloire qui s'ajoute aux splendeurs du plan divin ; ce sont de nouveaux membres qui viennent accroître et fortifier le

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corps mystique de Jésus-Christ ; c'est enfin une. nouvelle pierre apportée à cet édifice de la Jérusalem céleste, qui se poursuit et s'achève à travers le temps, pour trouver dans l'éternité son terme et son couronnement.

On l'a dit, on le répète bien souvent : le mariage est le fondement de la famille, de l'État, de la société humaine. Gela est vrai sans doute, et voilà pourquoi le respect universel s'attache à cette institution, la première et la plus essentielle de toutes. Mais le mariage chrétien est, avant tout et par-dessus tout, le fondement de l'Église, de la grande famille des saints, la pierre angulaire de la cité de Dieu. Voilà ce qui en fait l'excellence, la grandeur surnaturelle et divine. Et c'est pourquoi Dieu l'a élevé à la dignité de sacrement, c'est-à-dire à la plus haute dignité où puisse atteindre un acte humain. Sacramentum hoc magnum est, « grand est ce sacrement », s'écriait saint Paul; mais, ajoutait-il, le mariage n'a cette puissance et ce haut caractère, qu'autant qu'il est contracté en Jésus-Christ etdansl'Église: ego autem dico in Christ o et in Ecclesia (1).

(1) Épître aux Ephésiens, V, 32.

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Oui, mes chers enfants, vous voilà devenus le symbole vivant du Christ et de l'Église. L'alliance que vous allez contracter signifie, représente, exprime les noces sublimes, ineffables, de la divinité avec l'humanité : elle en est, pour ainsi dire, la continuation et le prolongement. De même que le Christ a épousé l'humanité, qu'il s'est donné à elle, qu'il s'est livré pour elle , qu'il a contracté avec elle une alliance indissoluble, ainsi y aura-t-il entre vous une donation complète, absolue, irrévocable. L'union de Jésus- Christ avec l'Église n'a pas eu d'autre but que la sanctification des âmes : vous sanctifier vousmêmes par une édification réciproque, et s'il plaît à Dieu, former et préparer des saints, des élus, c'est aussi la fin suprême et dernière de cette union qui trouve dans l'Incarnation du Verbe son type et son idéal le plus auguste.

Oh ! que je comprends avec quel éclat et quelle élévation de langage les Pères de l'Église, à la suite de saint Paul, célébraient les grandeurs et la sainteté du mariage chrétien. Je ne puis résister au plaisir de citer le tableau qu'en traçait Tertullien, au IP siècle ; et il me semble que ces magnifiques paroles, prononcées il y a seize cents

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ans, portent avec elles un parfum d'antiquité inimitable :

« Gomment, s'écriait l'éloquent prêtre de Carthage, ma bouche pourrait-elle suffire à exprimer le bonheur de cette alliance, dont l'Église serre les nœuds, que l'oblation du sacrifice confirme, à laquelle la bénédiction sacerdotale met le sceau, que les anges publient comme témoins, que le Père céleste ratifie : quod Ecclesia conciliât, et confirmât oblatio et obsignat benedictio, angeli renuntiant, Pater rato habetf Quelle alliance que celle de deux fidèles unis dans une même espérance, dans le même sentiment du devoir, et par les liens d'un même service ! Tous deux, ils sont frères, ambo fratres, tous deux serviteurs du même maître ; nulle séparation de la chair ni de l'esprit. Oui, vraiment, ils sont deux dans une même chair ; une seule chair, un seul esprit, ubi caro una, unus et spiritus. Ensemble ils prient, simul orant, ensemble ils se prosternent, jeûnent, s'instruisent, s'exhortent, se soutiennent. Vous les rencontrez de compagnie à l'église, de compagnie au banquet divin, in ecclesia Dei pariter utrique, pariter in convivio Dei. Angoisses, tribulations, joies,

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tout est commun entre eux. Nuls secrets à se dérober, confiance réciproque, support mutuel... Voilà les alliances qui réjouissent le Christ : talia Christus videns et audiens gaudet (1).

Telle sera la vôtre, mes chers enfants. Les sentiments de foi qui vous animent me sont garants que vous saurez envisager le mariage de la sorte, et que vous y verrez, avant tout, le devoir, l'esprit de dévouement et de sacrifice. Car c'est par ce côté-là que l'union conjugale m'apparaît dans toute sa grandeur morale. Aussi bien l'homme n'est-il grand que parce qu'il peut se sacrifier ; et les beaux moments de son existence ne sont pas ceux où il se dit : J'ai joui de la vie ; mais ceux où il a conscience d'avoir fait un sacrifice. Le sacrifice est la vraie noblesse de l'homme ; c'est sa beauté surnaturelle et divine. Qu'est-ce qui donne à la famille sa dignité sévère? C'est qu'elle repose sur le sacrifice. II y a là deux existences qui doivent se confondre en une seule, deux vies qui n'en font qu'une. Il y a là deux êtres qui se dévouent pour un troisième ; et cette immolation fait leur grandeur. ..

{\) Ad uxorem, 1. II, C. 9.

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Je suis sûr, mes chers enfants, que ces mots de dévouement et de sacrifice n'ont rien qui puisse troubler votre confiance en Dieu. La grâce, qui consacre aujourd'iiui vos joies, adoucira aussi l'amertume de vos épreuves, s'il plaît à Dieu de semer l'adversité sous vos pas. Et, dans les jours de tristesse, vous aimerez à vous rappeler cette autre parole du P. de Ravignan, car j'ai plaisir à vous faire entendre jusqu'au bout cette voix d'outre-tombe, si chère à vos cœurs : « La vie, même la plus heureuse et la plus enviée, a ses vicissitudes et ses peines. » Marchez donc avec courage dans la voie d'honneur que vous ont tracée vos ancêtres : c'est le droit chemin qui vous conduira, à travers les épreuves du temps, dans la tranquille demeure de l'éternité. Ainsi soit-il.

HOMELIE

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