‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 9 sur 84 · DU 1" FEVRIER · texte numérisé non relu

DU 1" FEVRIER

Nos Très Ghers Frères,

L'Église catholique est une grande mission ouverte, il y a dix-huit siècles, le jour de la Pentecôte, et qui n'aura sa clôture qu'à la fin des temps. L'origine de cette mission est dans les paroles adressées par Notre -Seigneur Jésus- Christ à ses apôtres et, dans leur personne, à tous leurs successeurs : « Gomme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie (1). » — Et encore : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et

(1) s. Jean, xx, 21.

sur la terre. Allez donc et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai ordonné. Et voici que je suis toujours avec vous jusqu'à la consommation des siècles (1). »

Fidèles à ce mandat, les apôtres allèrent porter l'Évangile en tous lieux, laissant après eux des évêques et des prêtres pour continuer leur œuvre. Ceux-ci à leur tour entrèrent dans la voie frayée par les disciples immédiats du Seigneur et où d'autres devaient les suivre, toujours investis des mêmes pouvoirs émanés du Christ, Fils de Dieu. C'est à cette mission universelle d'enseignement et de sanctification des âmes que le genre humain assiste depuis près de deux mille ans, comme au fait le plus éclatant qui domine l'histoire du monde. D'abord, c'est l'Orient, berceau de l'Évangile, qui en recueille les premiers fruits. Puis, voici l'Occident païen qui s'ouvre de toutes parts aux prédicateurs de la foi. Arrivent les races barbares du Nord et de l'Est,

(I) s. Matth. xxviii, 18, 19, 20.

et l'Église les transforme en autant de nations chrétiennes. Avec la découverte du Nouveau- Monde, le champ des missions évangéliques s'élargit en se prolongeant au-delà des mers. De nos jours, c'est le continent africain que les envoyés de la bonne nouvelle entament sur tous les points : de telle sorte que nous voyons se réaliser à la lettre et dans toute son étendue cette prédiction' du Sauveur : « Vous serez mes témoins jusqu'aux confins les plus reculés de la terre » : Eritis mihi testes usque ad ultimum terrœ (1).

Cette mission, vaste comme le monde, a eu pour résultat la fondation d'autant de centres religieux, stables et permanents, sous le nom de diocèses et de paroisses. « Je vous ai laissé dans l'île de Crète, écrivait saint Paul à Tite, afin que vous établissiez des prêtres en chaque ville, selon l'ordre que je vous ai donné (2). «Ainsi s'est organisé sur toute la surface de la terre, d'un diocèse à l'autre, et paroisse par paroisse, le

(1) Acte des apôtres, 1, 8.

(2) Épître à Tite, i, 5.

ministère ordinaire des pasteurs, pour Tinstruction des fidèles et pour l'administration des sacrements : Ipse dédit pastores inopus minisierii, in œdificationem corporis Christi (1). Toute l'économie du salut repose sur le fonctionnement régulier de cette hiérarchie, où la charge d'âmes appartient à ceux que les Évêques , successeurs des apôtres, en ont revêtus, suivant la constitution invariable du christianisme et les lois fondamentales de la discipline ecclésiastique.

Mais, quelque fécond que puisse être le ministère des pasteurs ordinaires dans leurs paroisses respectives, toute prédication venant du dehors, à des intervalles plus ou moins rapprochés, a-t-elle perdu par là-même sa raison d'être ? Si la parole des missionnaires est indispensable pour propager l'Évangile dans les pa3s infidèles, suivant la maxime de saint Paul, fides ex auditu (2), peut-on dire qu'elle est dépourvue d'efficacité, lorsqu'il s'agit de conserver et de

(1) Épître aux Eph., iv, 13.

(2) Épître aux Rom., x, 17.

fortifier la foi parmi les populations chrétiennes? Ne voyons-nous pas, à travers toute Thistoire de l'Église, des apôtres zélés parcourir les villes et les campagnes pour réveiller les âmes aux accents de leur puissante voix? Les plus admirables mouvements de retour aux croyances et aux pratiques religieuses n ont-ils pas été provoqués par ces hommes de Dieu, qui se sont appelés tour à tour saint Vincent Ferrier, saint Alphonse de Liguori, le bienheureux Grignon de Montfort, Le Nobletz, Maunoir, Lejeune, Bridaine, pour ne citer que les mieux connus parmi nous ? N'est-ce pas, en grande partie, pour donner au clergé paroissial des auxiliaires d'élite, dans l'œuvre de la conversion des âmes, que l'Église n'a cessé d'encourager et de bénir l'établissement d'ordres religieux plus spécialement voués à la prédication ? Assurément, N. T. G. F., et l'expérience a prouvé jusqu'ici combien de pareils secours sont précieux pour le maintien et les progrès de la foi.

Voilà pourquoi il nous a paru opportun d'insister sur l'utilité des missions paroissiales, au moment où nous formons le dessein de procurer

à notre ville épiscopale les avantages de ces pieux exercices. Nous souhaitons vivement que cet exemple soit suivi dans tout le diocèse, selon que les circonstances le permettront. Car c'est le devoir des pasteurs d'employer les moyens qu'ils estiment nécessaires au salut des âmes, comme il est du plus haut intérêt pour les fidèles de répondre avec empressement à l'appel qui leur est fait au nom du Dieu de clémence et de miséricorde.

A mesure que les diocèses gagnaient en nombre et en étendue, l'Église a dû s'attacher de plus en plus à fortifier la vie paroissiale. Les saints canons témoignent constamment de cette sollicitude fondée sur l'intérêt des âmes. La paroisse est, en effet, dans l'ordre religieux, ce qu'est la commune dans l'ordre civil, l'élément primordial d'une société bien organisée. Et de même qu'un État est d'autant plus fort que la vie communale y est plus puissante, ainsi le bien général d'un diocèse résulte-t-il de ce que

chaque paroisse y apporte de vitalité et d'énergie propre. C'est une vérité universellement reconnue que tout prospère davantage, à n'importe quel point de vue, là où l'esprit de famille s'est le mieux conservé. Or, que de choses se réunissent pour faire une véritable famille de cette communauté de fidèles qui, dans la langue chrétienne, s'appelle une paroisse ! Souvenirs et traditions se transmettant d'une génération à l'autre ; rapprochement des âmes dans la prière publique, aux jours déterminés par la loi de Dieu ; participation aux mêmes grâces dans cette église unique qui rappelle à tous le bienfait du baptême, les joies de la première communion, la consécration des actes les plus importants et les plus solennels de la vie, tout tend à resserrer les liens de cette famille spirituelle, jusqu'à ce dortoir commun, cœmeterium, où les petits-fils vont rejoindre leurs ancêtres dans le repos de la tombe, en attendant le grand jour de la résurrection. C'est un malheur que, dans nos villes surtout, l'esprit paroissial se relâche à mesure que les relations s'étendent et se multiplient, au détriment de l'influence du prêtre et de cette union fraternelle que célébrait le prophète dans

un pieux transport : Eccequam bonum etquam jucundum habitare fratres in unum (1) !

Aussi ne saurions-nous, N. T. G. F., vous donner une idée trop haute du ministère paroissial, de son importance et de ses fruits. Rien de plus digne ni de plus respectable aux yeux de la foi. Nous le disions, il y a quelques mois, en célébrant les mérites d'un saint prêtre du xiii^ siècle, que l'Église a placé sur ses autels. Passer une vie entière à la tête d'une paroisse, souvent au fond d'une campagne, dans le recueillement de l'étude et de la prière; instruire les petits, prêcher la vérité aux grands, rappeler aux uns et aux autres leurs devoirs et leurs fins dernières ; être là tout à tous, sans acception de personnes, avec une parole de consolation pour les affligés, de tendre reproche pour les pécheurs, de paix et de concorde pour ceux que divisent le ressentiment et la haine ; ne perdre de vue un seul instant aucune de ces âmes, mais les suivre de l'œil et du cœur à travers les luttes et les épreuves de la vie pour relever leur courage et guérir leurs blessures; jeter par inter-

(1) Ps. cxxxii, L

valle, au milieu de ces populations accablées de peines et de fatigues, les mots si fortifiants de récompense céleste, d'avenir éternel, d'immortalité bienheureuse ; bénir le berceau de l'enfant qui vient de naître, le foyer de la famille qui se prépare, la tombe du vieillard arrivé au terme de ses jours ; tenir dans ses mains, sous les yeux de tout un peuple, la croix et TEucharistie, la croix, cet auguste symbole de la rédemption, l'Eucharistie, ce grand viatique du chrétien sur le chemin de l'éternité ; être tout cela pour sauver les âmes : quel ministère et quelle vie (1) !

Parmi ces œuvres du ministère paroissial, il n'en est pas de plus importante que la prédication. Aussi bien le christianisme repose-t-il tout entier sur l'enseignement de la foi et sur l'administration des sacrements. « Prêchez l'Évangile à toutes les créatures », a-t-il été dit par le Christ Fils de Dieu (2). C'est investie de ce mandat que l'Église s'est présentée au monde, et c'est pour l'avoir rempli qu'elle a conquis l'humanité. Avezvous suffisamment réfléchi, N. T. C. F., à ce

(1) Panégyrique de saint Yves, recteur de Louanec.

(2) S. Marc, XVI, 15.

qu'il y a de vraiment sublime dans cette parole tombant, chaque dimanche, dans nos quarante mille chaires, pour éclairer et fortifier les âmes sur toute l'étendue de la France? Ce spectacle, auquel rien ne peut se comparer par delà les siècles chrétiens, n'a plus rien qui nous étonne, tant nous sommes familiarisés avec ces grandes institutions catholiques. Mais, à qui sait porter là-dessus une attention sérieuse, un tel fait apparaît comme une preuve manifeste de la divinité du christianisme. En parvenant à ériger, nous ne dirons pas seulement dans toutes les villes, mais dans chaque bourgade et jusque dans le moindre village, une chaire au pied de laquelle tout homme, quel qu'il soit, peut venir apprendre ce qu'il lui importe le plus de savoir, son origine, sa vocation, ses devoirs et sa destinée, l'Église a su réaliser un plan d'éducation religieuse et morale qu'aucun homme n'eût même osé rêver, tant il y avait de hardiesse à le concevoir et de difficulté à l'accomplir.

Avec quel dévouement vos pasteurs remplissent ce devoir essentiel de leur charge, vous le savez, N. T. G. F., vous qui devrez être leur

joie et leur couronne, gaudium et corona (1). Et cependant, leur parole, inspirée par une charité ardente pour vos âmes, obtient-elle tous ses effets ? Ne vient-elle pas trop souvent se heurter à la longue contre les faux préjugés ou une indifférence coupable? L'habitude elle-même, cet écueil inévitable du zèle et du talent, ne devient-elle pas quelquefois un prétexte à l'inattention ? N'arrive-t-il pas un moment où les meilleurs s'aperçoivent que leur voix, toujours écoutée avec respect, ne produit plus la même impression? Tant il est vrai qu'un secret désir du changement nous porte à préférer ce qui a pour nous l'attrait de la nouveauté. Et d'ailleurs, par suite d'un penchant trop naturel à la faiblesse humaine, est-il rare de voir des paroisses se relâcher de leur ferveur primitive et s'abandonner peu à peu sous des influences mauvaises? A mesure qu'on avance dans cette voie de la défaillance et du découragement, la foi perd de son empire, la charité se refroidit, l'assistance aux offices devient plus rare, les sacrements sont

(1) Epitre aux Philipp. IV, 1.

moins fréquentés, les œuvres de dévotion et de piété disparaissent les unes après les autres. C'est un affaissement général de Tesprit chrétien. Au moral comme au physique, les maladies de langueur sont les plus dangereuses de toutes, parce qu'elles épuisent, sans qu'on y prenne trop garde, jusqu'aux derniers restes de vie. Où donc trouver un remède efficace à un pareil état de choses? Nous n'hésitons pas à le dire, N. T. C. F. : dans les missions paroissiales.

Lorsqu'autrefois le peuple d'Israël , cette grande ébauche de l'Église catholique, s'en allait loin de Dieu et de sa loi, sur les chemins de l'erreur et du vice, le Seigneur ne se contentait pas de lui faire entendre sa voix par l'organe des prêtres successeurs d'Aaron ; mais il lui envoyait des prophètes pour secouer les âmes et les tirer du sommeil de l'indifférence. Et alors, on voyait ces missionnaires de l'ancienne loi, les Isaïe, les Jérémie, les Amos, les Joël, portant sous les plis de leur manteau les promesses et les menaces de Dieu ; on les voyait sortir de leurs retraites et se diriger lentement vers le trône du prince et à travers le peuple pour leur dire : Écoutez ô prince, écoutez ô peuple ; audite verbum Do-

mini, domus Jacob ; car le Seigneur vous parle par notre bouche, quia os Domini locutum est. L'heure a sonné de sa miséricorde ou de sa justice : qui facio misericordiam et judicium. Si vous vous convertissez du fond de votre âme, vos péchés, fussent-ils aussi rouges que l'écarlate et le vermillon, deviendront comme la neige ou la toison la plus blanche : si fuerint peccata vestra ut coccinum, quasi nix dealbabuntur ; et si fuerint rubra quasi vermiculus, velut lana alba erunt . Si, au contraire, vous endurcissez votre cœur, oh alors ! malheur à Juda, malheur à Jérusalem, onus Juda, onus Jérusalem ! Car vos jours sont comptés, et le vent de la justice divine vous balaiera comme la paille légère qu'un souffle emporte et que le feu dévore en un clin d'œil : ut favilla stupœ et quasi scintilla, succendetur utrumque simul, et non erit qui exstinguat (1).

Ce langage inspiré des prophètes de Juda est celui des prédicateurs de l'Évangile dans les missions paroissiales. Là aussi, N. T. G. F., il s'agit de réveiller les âmes, aux accents de la

(1) Jérémie, II, 4 ; ix, 24. — Isaïe, I, 18 et ss.

voix de Dieu, et d'opérer l'une de ces réactions salutaires qui triomphent d'un mal invétéré. Là aussi, il faut, par intervalle, de ces commotions plus vives, de ces secousses profondes qui viennent interrompre un état d'atonie plein d'alarmes pour l'avenir d'une population chrétienne. Sinon, le relâchement continue, les forces s'épuisent et l'on finit par arriver à une sorte de torpeur et d'insensibilité morale sur lesquelles l'Évangile n'a plus de prise. N'est-ce pas l'histoire de tant de paroisses autrefois si ferventes, et devenues peu à peu la proie de l'indifférence et, par une suite naturelle, de l'incrédulité ellemême ? Venez donc, enfants de saint François d'Assise, de saint Dominique, de saint Ignace, de saint Vincent de Paul, de saint Alphonse de Liguori, et vous tous qui, dans la grande armée de la foi, formez autant de corps d'élite toujours prêts à se porter sur les flancs menacés pour repousser au loin l'ennemi de tout bien. Sortez de vos retraites sacrées, pour vous répandre à travers le peuple chrétien, la parole de Dieu sur les lèvres et la charité dans le cœur. Venez donner à des âmes languissantes une nouvelle et vigoureuse impulsion ; multipliez vos pieux

exercices ; pressez à temps et à contretemps ; reprenez, suppliez, menacez avec une patience à toute épreuve et par toute sorte d'instruction, in omni patientia et doctrina (1) ; remuez les pécheurs, affermissez les justes, ranimez les tièdes, ébranlez les indifférents. Dites-leur à tous : « Voici maintenant le temps favorable, voici les jours de salut » : Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis (2). Le Seigneur vous attend, au terme de la mission, avec sa miséricorde ou son jugement : qui facio misericordiam et judicium.

Ne soyez donc pas surpris, N. T. G. F., que les pasteurs de vos âmes aient recours à des moyens si efficaces pour assurer le bien des fidèles confiés à leurs soins. C'est pour nous une source de consolations sans pareille, en même temps qu'un motif de confiance bien propre à dissiper nos inquiétudes, de voir les missions paroissiales se multiplier sur tous les points de notre diocèse ; et c'est avec bonheur que nous saisissons cette occasion pour témoigner publiquement notre reconnaissance à ces

(1) Ile Épître à Tiraothée, iv, 2.

(2) Ile Épître aux Cor., vi, 2.

apôtres de la foi, qui viennent prêter à notre ministère un si puissant concours. Frères mineurs franciscains, prêtres de la Mission, religieux de Saint-Laurent-sur-Sèvre et de Notre- Dame du Chêne, Oblats de Marie, soyez bénis pour tout le bien que vous ne cessez de faire dans nos villes et dans nos campagnes. C'est à votre activité et à votre zèle de missionnaires que nous nous plaisons à attribuer en grande partie ce réveil de la foi et ce mouvement de retour aux pratiques religieuses, dont nous sommes témoins tous les jours. Et, lors même que, pour une cause au pour une autre, le succès ne répondrait pas entièrement à leur attente, nos prêtres n'en auraient pas moins le droit de se dire : Liberavi animam meam, « j'ai délivré mon âme )>, en mettant à la portée de mes paroissiens tous les moyens de salut (1). Mais si c'est le devoir de vos pasteurs de ne rien négliger pour vous rapprocher des sources de la grâce, à vous, N. T. G. F., de répondre à leur appel avec empressement, au nom de vos intérêts les plus chers, les plus précieux et les plus élevés.

(1) Ézéchiel, m, 19.

Quid prodest homini, si mundum universum lucretur, animœ vero suce detrimentum patiatur : « Que sert-il à l'homme de gagner l'univers entier, s'il vient à perdre son âme (1) » Voilà dix-huit siècles que ces solehnelles paroles ont été prononcées ici-bas ; et, depuis lors, elles n'ont rien perdu de leur force ni de leur autorité. Bien plus, à mesure que les hommes s'acharnent davantage à la poursuite du plaisir, de la fortune et du bonheur, il semble que la grande maxime évangélique éclate aux yeux de tous avec une nouvelle évidence. On a beau se laisser entraîner par le tourbillon des affaires, se passionner pour les choses éphémères de ce monde, à qui réfléchit tant soit peu sérieusement cette activité de passage ne saurait apparaître comme le terme de la destinée humaine. La vie future? Mais, N. T. G. F., elle est écrite partout. Elle est

(1) s. Matth., XVI, 26.

écrite, en traits prophétiques, jusque dans cet univers visible, où tout meurt pour renaître, où tout se corrompt pour être renouvelé, ou tout se dessèche pour reverdir, où tout recommence après avoir cessé (1). Elle est écrite dans le cœur de l'homme que Dieu lance vers l'avenir par un ressort invincible et caché. Elle est écrite dans notre âme affamée de lumière, de vie, d'existence, de bonheur sans fin. Elle est écrite dans le désordre de la société humaine, où la vertu ne reçoit pas toujours sa récompense ni le vice son châtiment. Elle est écrite dans la conscience universelle des peuples qui, depuis six mille ans, aspirent vers l'infini avec toutes leurs espérances et de toutes leurs forces. Elle est écrite à chaque page des révélations divines. Tout l'enseigne : Dieu, l'homme, la raison, le cœur, la conscience, la société. Et s'il y a eu des insensés qui se sont réfugiés dans le néant pour chercher le repos dans le vice, ils n'ont réussi qu'à se tromper eux-mêmes : Dieu et l'humanité ont étouffé leur voix. Non, non, vous avez beau vous cramponner au temps, c'est l'éternité qui

(1) Tertullien, De resurr. carnis, xii.

s'avance ; vous avez beau appeler le néant, c'est Dieu seul qui répond.

Ainsi la pensée du seul, de l'unique nécessaire, unum necessarium (1), domine-t-elle l'esprit de l'homme, en dépit des efforts qu'on voudrait faire pour l'écarter comme troublante et importune. Nous nous adressons en ce moment à des chrétiens qui n'ont pas complètement perdu de vue leurs fins dernières, et dont l'intelligence n'est pas fermée aux grandes vérités de la foi. Et cependant, combien n'en est-il pas qui se montrent peu soucieux de remplir intégralement les devoirs que Dieu et l'Église imposent à leur conscience? Pour eux, les années se passent; les occasions de salut se présentent les unes après les autres ; les stations de Carême se succèdent ; les Pâques arrivent avec le retour d'une obligation impérieuse et sacrée, et rien ne parvient à triompher d'une négligence qui s'aggrave de jour en jour.

Vous n'ignorez pas, N. T. C. F., avec quelle insistance nous vous répétons, dans le cours de nos visites pastorales, les paroles du divin

(1) s. Luc, X, 42.

Sauveur : Nescitis diem neque horam : « Vous ne savez ni le jour ni l'heure de votre mort (1). » Qui peut se dire, en effet, ou se croire assuré du lendemain, devant les coups imprévus qui viennent briser en un clin d'œil notre fragile existence? Rien n'est effrayant comme l'abus des grâces. Ah ! quelle n'est pas notre douleur, chaque fois que nous apprenons qu'un de nos chers diocésains a été surpris par la mort, sans avoir pu mettre ordre à sa conscience avant de paraître devant le tribunal du souverain Juge? Et lors même que Dieu, dans son infinie miséricorde, ménage l'inappréciable faveur d'une réconciliation suprême à ceux qui ont différé si longtemps leur retour à la pratique du devoir religieux, toutes nos inquiétudes sont-elles dissipées? Où est, dans l'état d'abattement qu'éprouve le malade, ce ressort de la volonté qui donne à nos actes leur complète valeur morale ? Où est, au milieu de la souffrance physique, cette plénitude de nos facultés qu'il eût fallu apporter à l'accomplissement d'un si grand devoir? A Dieu ne plaise, N. T. G. F., que nous cher- Ci) s. Malth., XXV, 13.

chions à limiter le moins du monde l'incommensurable clémence du Christ Rédempteur! Il tient nos cœurs dans sa main ; un instant suffit pour les convertir à son gré. Mais, parce que sa bonté est inépuisable, est-ce une raison pour la tenter? Y a-t-il ombre de prudence et de sagesse à renvoyer ainsi dans l'avenir ce qui doit être l'œuvre du présent, et à remettre d'année en année une obligation indispensable, au risque de n'avoir plus un jour ni le temps ni les moyens de la remplir? Qui d'entre vous ne se ferait scrupule d'apporter une pareille négligence dans la moindre de ses affaires temporelles? Et n'entendez-vous pas l'Apôtre qui nous dit : Dum tempus habemus, operemur bonum : « Profitons du temps qui nous reste pour faire notre devoir (1) ? »

Ce temps est, par excellence, celui d'une mission, temps du renouvellement intérieur, de la purification morale, des conversions de l'âme, des retours à Dieu, aux vertus chrétiennes et aux pratiques religieuses. Durant ce temps de grâce et de miséricorde, Dieu agit avec une bonté

(1) Épître aux Gai., vi, 10.

68 SUR L'UTIÙTÉ

toute particulière ; ses opérations intimes se manifestent au dehors, plus sensibles et plus efficaces. Par suite de la communion des âmes, recueillies dans une même prière, c'est un mouvement de foi et de piété qui se communique de proche en proche et qui finit par gagner les plus rebelles à l'action divine. Tel qui, au début, se montrait indifférent ou même hostile, cède peu à peu à l'attrait victorieux d'une parole qui s'impose à lui avec autant de force que de simplicité. C'est que, en effet, tout se réunit pour contribuer aux fruits d'une mission : des exercices de dévotion plus nombreux et qui saisissent l'âme par tous ses côtés ; des religieux retirés du monde, et devant lesquels les consciences les moins ouvertes à l'aveu des fautes ne sauraient éprouver aucune gêne ; une occasion aussi rare que facile de rompre avec les habitudes du passé pour imprimer à l'avenir une direction meilleure. Que de raisons pour que les jours trois fois bénis d'une mission deviennent une époque de réparation, vers laquelle on aime à se reporter avec confiance jusqu'à la dernière heure de la vie, pour y chercher, aux portes mêmes de l'éternité, un motif d'espérance et de consolation !

Les missions paroissiales ont ce premier et grand avantage de ramener à Dieu ceux qu'une funeste indifférence tenait éloignés des sources et des pratiques de la vie chrétienne. Est-ce à dire qu'il n'y ait pas pour tous les fidèles un puissant intérêt à suivre ces salutaires exercices? Non certes, N. T. G. F., car s'il est indispensable aux uns de rentrer le plus tôt possible dans la voie du bien, les autres ont besoin de s'y affermir et d'y faire des progrès. Qui n'avance pas, recule sur le chemin de la vertu. La vie du chrétien doit être une ascension continuelle vers Dieu qui est la fin dernière de tout notre être. C'est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ comparait le royaume des cieux à une cité placée sur la montagne : civitas supra montem posita (1), Pour y arriver, il faut monter, monter encore, monter toujours. Les missions paroissiales ont pour but d'imprimer à toutes les âmes un nouvel élan vers la sainteté. C'est un examen de conscience universel, destiné à placer chacun en face de soi-même et de la loi de Dieu. Où en êles-vous, dans cette lutte morale

(1) s. Matth., V, 14.

entre le devoir et la passion, entre l'égoïsme et le dévouement ? Faites-vous de votre fortune Tusage qu'il faudrait? Donnez-vous une part suffisante aux œuvres de foi et de charité? N'avez-vous rien à retrancher en faveur des malheureux et des pauvres, dans vos habitudes de luxe et de bien-être? Vos fêtes mondaines, trop somptueuses et trop fréquentes, ne prennentelles pas sur vos générosités des ressources que Ton ne retrouve plus, lorsqu'il s'agit d'institutions chrétiennes à fonder, d'établissements religieux à soutenir? Une simple messe basse, sans assistance aux vêpres ni à aucun autre office du soir, suffit-elle habituellement pour la sanctification complète du dimanche? Les communions ne se suivent-elles pas à de trop longs intervalles pour pouvoir entretenir et fortifier la vie surnaturelle et divine? N'est-ce pas dans cette négligence à recourir plus souvent aux sources de la grâce qu'il faut chercher la cause d'une tiédeur si inquiétante? N'y a-t-il pas des torts à reconnaître et des injustices à réparer? On se fait tant d'illusions sur tous ces points, N. T. G. F., que les missions ont leur grande importance

pour ceux-là mêmes qui ne vivent pas en dehors des pratiques de la religion.

C'est particulièrement dans les villes que l'utilité de ces prédications exceptionnelles est devenue plus manifeste : là où la multiplicité des affaires, l'entraînement du plaisir, les occasions dangereuses et tant d'autres causes se réunissent pour engendrer l'oubli de Dieu et de sa loi. Voilà pourquoi nous avons résolu de procurer, cette année, à toutes les paroisses de notre ville épiscopale, le bienfait d'une mission. Nous avons choisi, à cet efifet, les fils de Saint Alphonse de Liguori, de ce grand docteur qui, vers le milieu du siècle dernier, fonda l'Institut du Très Saint Rédempteur, pour inculquer aux populations les vraies maximes de la morale évangélique en opposition avec le rigorisme des Jansénistes et les théories corruptrices des incrédules. Ces religieux si dévoués, si experts dans l'art de traiter les âmes, nous les avions vus à l'œuvre dans notre chère Alsace, qui, avant sa douloureuse et inique séparation de la France, ne comptait pas de prédicateurs plus populaires, ni sachant mieux se faire écouter et bénir des

paroisses chrétiennes. Aussi avons-nous une pleine confiance dans le succès de leurs efforts ; et, d'avance, nous saluons avec joie ces apôtres de la paix, qui viendront nous annoncer les vrais biens : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona\ (1).

Accourez donc autour de leurs chaires, vous tous qui habitez cette grande ville; venez recueillir les paroles de salut qui tomberont de leurs lèvres ; ayez recours à leur ministère de charité et de réconciliation. Donnez quelque trêve aux préoccupations terrestres qui vous assiègent, pour vous occuper sérieusement de vos intérêts éternels. Le temps d'une mission doit être un temps d'arrêt, une halte dans la vie, destinée à réparer le passé et à régler l'avenir. Laisser passer une occasion si favorable, sans vouloir en profiter, ce serait mettre gravement en péril « ce seul et unique nécessaire » dont nous venons de vous entretenir. En prenant possession du siège d'Angers, il y a vingt et un ans, nous adressions à Dieu cette prière : « Nous voici tous devant vous, moi, mes enfants,

(1) Épître aux Rom. x, 15.

mes frères, ego et filii mei et ficaires mei, protestant de notre fidélité à la loi de nos pères, legi patrum nostroi^um (1). Exaucez la prière que je vous fais pour eux du plus profond de mon âme. Conservez-les, Père saint, pater sancte serva eos ; conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, serva eos in nomine tuo quos dedisti mihi (2) ; sanctifiez-les dans la vérité, sanctifica eos in veritate ; que pas un d'entre eux ne périsse, mais qu'ils soient tous un dans la charité comme ils sont unis dans la foi (3). » Cette prière, nous la renouvelons, N. T. C. F., à l'approche de ce temps de grâce pendant lequel Angers devra offrir l'édifiant spectacle d'une ville chrétienne, répondant avec un magnifique élan à l'appel de son premier Pasteur. Puisse-t-elle être exaucée dans toute l'étendue de nos vœux ! Ainsi la mission de 1891 restera-t-elle une date mémorable dans les annales de notre histoire, en devenant le point de départ d'une nouvelle ère de progrès religieux et moral, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

(1) I. Machab. II, 20.

(2) S. Jean, XVII, 11.

(3) Lettre pastorale à l'occasion de la prise de possessioa du Siège d'Angers.

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