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CARACTÈRE RELIGIEUX DU PATRIOTISME

PRONONCÉ

An service anniversaire célébré à Montmorency pour les Polonais morts dans l'émigration.

Le 9 Mai 1858.

Si oblitus fuero tiii, Jérusalem, oblivioni delur dextera mea.

SI jamais je viens à l'oublier, ô Jérusalem 1 que ma main droite s'oublie elle-même.

PS. CXXXYI.

Messieurs,

Tel est le cri qui s'échappait de la poitrine des Israélites lorsque, assis sur les bords des fleuves de Babylone, ils tournaient vers Sion le regard de leur âme. En vain l'Assyrie étalait-elle à leurs yeux la splendeur de ses villes et la pompe de ses fêtes; en vain l'étranger les pressait-il d'oublier désormais une terre

désolée, une cité détruite, un temple en ruines. Israël ne répondait à la tentation de l'indifférence et aux séductions du repos qu'en redoublant d'aspirations vers les lieux où avaient vécu ses pères; et ramassant dans un cri d'amour toute l'énergie de son âme, il disait devant ses vainqueurs étonnés de l'entendre : « Si jamais je viens à t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite s'oublie elle-même; que ma langue s'attache au palais, si je ne me souviens pas de toi, et si tu ne restes pas toujours ma première joie, w Si non jiroposuero Jérusalem in principio Ixtitise mese.

Je ne fais qu'exprimer par ces paroles le sentiment qui vous anime. Depuis qu'un coup de foudre vous a enlevés à votre patrie pour vous disperser sous toutes les latitudes, vous n'avez cessé de diriger vers elle le mouvement de votre âme, et son souvenir est resté vivant dans votre cœur. Vainement la terre étrangère vous a-t-elle offert l'hospitalité que méritaient vos malheurs et vos gloires déchues; vainement une deuxième patrie vous a-t-elle adoptés comme ses enfants pour vous consoler d'un exil douloureux : rien n'a pu vous faire oublier qu'il est pour vous sur la

terre un lieu que rien ne remplace. Ni le temps ni la distance n'ont pu affaiblir dans votre âme ce sentiment qui Thonore. Chaque année vous retrouve dans cette vallée solitaire que vous avez choisie pour lieu de sépulture aux portes de la grande capitale où vous comptez de si vives sympathies. Ici, agenouillés sur la tombe de vos frères morts en exil, vous venez vous recueillir autour de leurs cendres, et demander à Dieu, dans une commune prière, le repos de leur âme et le bonheur de la patrie.

Messieurs, la religion ne saurait demeurer indifférente à cette fidélité du cœur et de la prière. Elle a des consolations et des encouragements pour toutes les situations de la vie; comment n"cn aurait-elle pas à vous offrir, à vous que ni les menaces ni les promesses n'ont pu détacher d'elle. Sans doute la chaire catholique est placée à une hauteur qui domine les événements de ce monde, et les orages de la vie politique ne montent pas jusqu'à elle. Mais c'est précisément parce qu'elle se tient dans une région calme et sereine, parce qu'elle envisage les choses de la terre au flambeau de la foi, c'est pour cette raison même qu'elle puise sa liberté dans son élévation.

Je ne crois donc pas me départir de la réserve que m'impose un ministère sacré, en vous disant que cet amour de la patrie qui vous inspire des regrets pour ses infortunes et qui vous fait, former des vœux pour son bonheur, est un noble sentiment, un sentiment légitime et chrétien.

Quand l'homme arrive au seuil de l'existence, il trouve en face de lui une première société qui l'accueille avec transport, la société domestique. C'est entre l'amour d'un père et la tendresse d'une mère que cet hôte de la providence vient marquer sa place au foyer de la famille; c'est à leur existence qu'il attachera la sienne comme le lierre qui embrasse le chêne pour s'élever et grandir. Ils partageront avec lui le pain de la richesse ou le pain de la pauvreté; il boira comme eux à la coupe du bonheur ou à la coupe de l'infortune. Désormais entre lui et la famille à laquelle Dieu l'a incorporé, c'est à la vie et à la mort. Il se peut que le flot de la destinée l'entraîne au loin sur Focéan du monde; mais à tel rayon qu'il se trouvera du foyer domestique, sous tel méridien reculé qu'il portera ses pas, soldat intrépide ou voyageur aventureux, à ces heures de la tristesse qui entre-

coupent toute existence humaine, il tournera son âme vers le toit paternel, il rêvera des jours de son existence, il se souviendra de son vieux père ou de sa vieille mère, il saluera du cœur son frère ou sa sœur, et, aux larmes qui mouilleront sa paupière, il sentira qu'il est pour lui un lieu sur la terre où il a laissé de son âme et de sa vie, et que si la mort peut lui creuser une tombe sous toutes les latitudes, il lui restera un souvenir au lieu de sa naissance et une larme sur le berceau de sa vie.

Telle est la première société dans laquelle Dieu s'est plu à incorporer l'homme, la société domestique.

Mais par delà cette première société qui s'appelle la famille, il en est une deuxième qui, elle aussi nous tend les bras à notre entrée dans le monde. Nous naissons sous un ciel qui a été le ciel de nos pères; nous naissons sur un sol que nos ancêtres ont acquis par le sang et par Tépée; nous naissons les descendants d'hommes qui nous ont transmis une terre, une histoire, une nationalité, une religion, en un mot, tout ce qui fait une patrie. C'est pourquoi la patrie est le prolongement de la famille. L'homme se doit

à l'une comme à l'autre; il lui doit son denier et son bras, au besoin son sang et sa vie. A dater du jour où l'homme a reçu avec la vie une patrie, il partagera ses destinées; il sera glorieux avec elle, humilié comme elle. Lorsqu'il verra l'étranger fouler d'un pied superbe les sillons que ses pères ont arrosés de leurs sueurs, il se voilera la face, parce que l'abaissement de sa patrie est son propre abaissement. Lorsqu'il verra la victoire briller au front de la patrie, lui aussi relèvera le front, parce que l'élévation de sa patrie, c'est sa propre élévation. Si enfin il la voit succomber, s'il la voit disparaître en un jour de deuil et d'infortune, il ira loin d'elle manger dans la tristesse le pain de l'hospitalité. Comme Israël sur les bords des fleuves de Babylone, il s'assiéra silencieux et muet. Chaque fois que les vents de la patrie apporteront jusqu'à lui le bruit de nouveaux malheurs, le glaive de la douleur se retournera dans son âme; et, pour donner à son pays une dernière preuve d'amour, il l'aimera jusqu'au lx)ut en ne désespérant pas; il conservera sous les cheveux blancs l'unique bien qui reste à Texilé, l'espérance dans l'amour. Je n'ignore pas, Mes Frères, que de nos

jours, OÙ toutes les notions du bien et du vrai ont été ébranlées, Tidée de patrie ellemême a subi des attaques. Une doctrine qui se pare du nom d'humanitaire voudrait affaiblir dans les âmes ce ressort qui les rend capables de si grandes choses. A Fentendre, Tamour de la patrie serait un sentiment étroit qui finirait peu à peu par s'éteindre pour faire place à l'amour exclusif de l'humanité. Sans doute chaque homme est un membre de ce grand corps qu'on appelle l'humanité, et c'est la gloire du christianisme d'avoir enseigné au monde la vraie fraternité, qui dépasse les limites d'un territoire ou l'enceinte d'une cité, pour ne s'arrêter qu'aux confins de la terre. Mais l'humanité elle-même est une réunion de grandes familles de peuples ayant chacune sa terre, sa langue, ses traditions; et ces groupes historiques qui naissent de la conformité du caractère et des intérêts développent dans chaque portion du genre humain ce qu'elle renferme de vie et d'énergie propre. Il n'y a et il ne peut y avoir d'universel ici-bas que la religion, parce que la religion, étant élevée au-dessus des intérêts temporels, variables et divers, a pour mission de conduire tous les hommes vers

la même fin par des moyens identiques. C'est pourquoi l'Église catholique est la patrie commune où toutes les nations doivent se rencontrer pour y trouver ce qui les unit sans y perdre ce qui les distingue.

Aussi, Mes Frères, le sentiment de la patrie est-il consacré par l'Ecriture sainte ellemême. Voyez le peuple juif, ce vieil ancêtre des peuples chrétiens. Pour donner à l'Hébreu une patrie, Dieu remue ciel et terre; il le tire de l'oppression, il entr'ouvre les flots sur son passage, il sème les prodiges sous ses pieds, il le prend par la main pour le conduire jusqu'à la terre qu'il lui assigne comme complément nécessaire de sa nationalité; et cette nationalité il lui ordonne de la défendre contre tous ceux qui l'entourent. Chaque fois que l'étranger envahira le sol de la patrie, Israël tout entier se lèvera comme un seul homme, depuis Dan jusqu'à Bersabé, pour maintenir son indépendance. Ce n'est pas seulement un droit que Dieu lui confère, mais un devoir qu'il lui impose. Ce devoir, il l'inscrit dans la loi, il le rappelle d'âge en âge. Il l'inculque spécialement par le ministère des prophètes. De là cet amour de la patrie si vif et si profond chez l'Hébreu; de

là ces luttes héroïques d'un petit peuple disputant à toute l'Asie, pendant quinze siècles, le modique coin de terre que la Providence avait départi à ses ancêtres. Ni les revers ne lassent son courage ni la captivité ses espérances; et lorsqu'au déclin de son histoire, la persécution, aidée de la trahisan, le croit à bout d'efforts, une famille de héros surgit de son sein, les fils de Mathatias ramassent dans un dernier élan toute lénergie de la nation, et depuis ce moment-là il suffit de prononcer le nom des Machabées pour rappeler Tune des plus grandes pages qu'ait écrites ici-bas le sentiment national soutenu et fortifié par la foi religieuse.

Vous le voyez. Mes Frères, l'Écriture sainte elle-même justifie cet attachement vigoureux d'une réunion d'hommes à leur territoire ou à leur nationalité, car la nationalité c'est l'alliance indissoluble d'un peuple avec une terre. Sans doute Israël était un peuple privilégié : établi de Dieu pour conserver le dépôt des espéances du genre humain, il ne pouvait remplir sa mission qu'en maintenant sa nationalité intacte. Mais, comme les individus, chaque nation n'a-t-elle pas sa mission propre, sa vocation particulière, et dès lors

ne doit-elle pas appliquer à sa conservation Fénergie qu'elle puisse clans la conscience nette ou confuse de cette mission? Ne doitelle pas sauvegarder son existence et son territoire avec le même soin que l'homme met à protéger ses biens et sa vie?

C'est pourquoi l'amour de la patrie a vécu dans le cœur de tous les peuples vraiment dignes de ce nom. J'avoue que, pour moi, c'est le beau côté de l'antiquité païenne. Ce qui mêle de la grandeur aux bassesses, de son histoire, ce qui remplit ses pages d'actions héroïques, de nobles dévouements, c'est que le fond du Grec et du Romain, comme le dit Bossuet, se réduisait à l'amour de la patrie. Et ce n'est pas sans émotion que je contemple dans les annales de l'humanité cette poignée de Grecs s'attachant avec passion au rocher stérile de l'Attique, et repoussant avec une indomptable énergie le flot sauvage qui leur apportait du fond de l'Orient le despotisme et la barbarie.

Le divin fondateur du christianisme n'a eu garde de contrarier ce sentiment légitime du cœur humain. Il est vrai que l'Évangile ne contient à cet égard aucune prescription spéciale ou directe : l'amour de la patrie rentre

dans le précepte général de charité et se confond avec lui; car si nous sommes obligés à aimer tous nos frères, ce devoir nous lie plus étroitement sans doute envers ceux qui se rapprochent davantage de nous par des droits et des intérêts communs. D'ailleurs l'amour de la patrie est si naturel au cœur de l'homme, que le vice lui-même ne parvient pas à l'en déraciner; et par l'esprit de sacrifice qu'elle inspire, la religion chrétienne n'a pu que retremper cette affection à des sources plus pures et plus fécondes.

Aussi, Notre -Seigneur Jésus -Christ luimême nous a-t-il précédés de Texemple dans cette voie qu'il est venu tracer au monde, et Bossuet a pu dire de lui cette parole, qui dans toute autre bouche que la sienne serait peut-être triviale, mais qui me paraît sublime de sens et de simplicité, que Jésus-Christ a rempli tous les devoirs d'un bon citoyen. Prévoyant les maux qui allaient fondre sur sa patrie, il cherchait à les prévenir : « Jérusalem! Jérusalem ! s'écriait-il, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants comme la poule qui ramasse ses petits sous ses ailes, et tu ne Tas T. II. 22

pas voulu (l)! » L'obstination de son ingrate patrie à marcher aveuglément au-devant de la ruine lui arrachait des larmes. Il s'approcha de Jérusalem, dit TEvangile, et la regardant il se mit à pleurer sur elle : « Oh! dit-il, si du moins dans ce temps qui t'est donné pour te repentir tu connaissais ce qui peut te procurer la paix; mais cela est voilé à tes yeux (2). » Et même au plus fort de ses douleurs, ce sentiment ne le quitte point; il oublie ses souffrances pour déplorer les maux de la patrie : « Filles de Jérusalem, dit-il aux femmes qui le suivent dans la voie douloureuse, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car les mauvais jours vont venir pour vous (3) ! » Divines paroles qui enseignent au chrétien à ne compter pour rien ses douleurs privées devant les souffrances communes de la patrie. A l'exemple du divin maitre, les premiers chrétiens se dévouent avec amour à la chose publique. Tandis que la société dont ils étaient membres usait envers eux de tous les raffinements de la cruauté, eux, loin de maudire cet

(!) S. Matth., xxiii, 30, 37.

(2) S. Luc, XIX, 42.

(3j Ibid., XXIII, 28.

empire romain qui ne leur offrait que des supplices et une mort ignomineuse, se vengeaient de leur patrie en la servant avec fidélité. Ils priaient pour les empereurs, ils combattaient dans les camps, ils versaient leur sang pour la défense des frontières. L'empire n'avait pas de meilleurs soldats cfue ces hommes qui, à la suite des Maurice, des Sébastiens, des Eustaches marchaient contre les barbares avec le même courage qu'ils allaient au martyre. Et Tertullien, se faisant l'organe du sentiment général qui animait les chrétiens, pouvait dire à ces princes qui envoyaient à la mort leurs plus fidèles sujets : « En retour des traitements que vous nous infligez, nous demandons à Dieu pour vous une vie longue, un règne tranquille, la sécurité dans vos palais, la fidélité dans votre sénat, la vertu dans vos peuples, la valeur dans vos troupes, la paix dans le monde. » Telle était la force du lien qui attachait les chrétiens à leur patrie, que la persécution elle-même ne parvenait pas à le rompre.

Avec la chute de l'empire romain commencent les nations chrétiennes. Alors, Messieurs, cet amour de la patrie s'élève et grandit avec la mission dévolue à chacune d'elles.

Dieu proportionne à leur génie et à leur caractère particuliers les devoirs qu'il leur impose. A l'une, de se poser en face de l'Afrique musulmane comme une sentinelle avancée qui observe Fennemi et jette le cri d'alarme. Surprise par l'invasion, elle se replie sur elle-même, et cède un instant devant les forces qui l'accablent. Alors s'ouvre une lutte de sept siècles, pendant lesquels l'héroïque nation de Pelage et du Cid défend pied à pied le terrain de la civilisation chrétienne : croisade intérieure qui développe dans l'Espagne cette puissante vitalité qu'elle reportera sur un nouveau monde pour le conquérir au Christ et à l'Évangile.

Au dessus d'elle, une autre race prélude à ses destinées futures. Née la première parmi les nations catholiques, fille aînée de l'Église, la France reçoit le contre-coup de l'invasion mahométane, qu'elle arrête à jamais devant cette puissante épéc que Dieu lui a mise en main pour la défense de la justice et de la vérité. A elle de couvrir la papauté de sa forte protection en lui servant de rempart et de bouclier. Avec l'esprit d'initiative qui la distingue, elle se met à la tête du grand mouvement qui entraîne pendant trois siècles

l'Europe vers l'Asie pour affranchir le tombeau de Jésus-Christ et frapper le mahométisme au cœur de son empire. Et lorsque plus tard la révolte protestante déchira l'unité religieuse qui faisait l'honneur et le salut du monde civilisé, elle trouvera dans ce soldat de Dieu une force de résistance qui soutiendra son choc et brisera son orgueil.

Vous concevez qu'avec une telle mission dévolue aux nations catholiques, l'amour de la patrie ait dû puiser dans la foi une vivacité et une énergie nouvelles. Pour un chrétien, défendre et aimer sa patrie, ce n'est plus seulement aimer et défendre un territoire, des biens, des intérêts temporels, c'est encore aimer et défendre tout un passé, tout un héritage de gloires et de grandeurs religieuses, de travaux consacrés à la défense de la foi, de luttes soutenues pour le Christ et pour l'Église.

Voilà pourquoi rien n'a pu affaiblir, Messieurs, ce sentiment qui vous anime : il se rajeunit sans cesse, et se renouvelle dans votre foi. Ah! c'est qu'elle aussi, cette France du Xord, avait reçu de Dieu une haute mission. Placée à Tavant-garde de la chétienté, elle était là comme un boulevard pour tenir

en échec les ennemis de la foi. Le paganisme, vaincu par l'Évangile, déborde de nouveau sur l'Europe avec les hordes tartares. La Pologne débute par ce premier ennemi dans son rôle de défenseur de l'Église catholique. Un second ennemi succède à celui-là : l'islamisme essaye d'envahir la chrétienté par l'est comme il avait cherché à l'entamer par le sud; l'étendard du Prophète s'avance le long du Danube. La Hongrie succombe, l'Empire chancelle; mais la Pologne est debout; déjà le sang de ses braves a coulé pour la défense de la foi à Varna, à Nicopolis, à Choczim; le génie de Sobieski couronne cette lutte mémorable. Il délivre Vienne et sauve l'Allemagne.

Alors le protestantisme à son tour menace l'Église. D'autre part, une puissance nouvelle croit dans l'ombre et développe en silence SCS formidables ressources. Prise entre l'hérésie et le schisme, la Pologne repousse Tune et lutte contre l'autre; mais le succès trahit ses efforts dans ce combat suprême. Assaillie par les ennemis de la foi au nord, à Test et à l'ouest, elle trouve dans la coupable complicité d'une nation catholique son arrêt de mort.

Je ne raconterai pas Fagonie douloureuse d'un peuple martyr de son dévouement à la foi catholique, je craindrais de ne pas trouver sur mes lèvres des paroles assez fortes pour flétrir Tiniquité de ceux qui se sont enrichis de ses dépouilles sanglantes et la lâcheté de ceux qui ont assisté d'un œil indifférent à ce triple assassinat.

Oui, je comprends, Messieurs, que vous aimiez une telle patrie; je comprends que vous soyez fiers de ses grandeurs passées et que vous gémissiez sur ses humiliations présentes; je comprends qu'en songeant aux longs services qu'elle a rendus à la cause de la vérité, vous ne désespériez pas de lui voir reprendre un jour son rang parmi les nations libres et indépendantes.

Et pourquoi désespérer? Qui est-ce qui a pris la place qu'occupait dans le monde votre noble patrie? Qu'est-ce qui a comblé le vide qu'elle laisse autour d'elle et rétabli l'équilibre rompu par sa chute?

Oui, la Pologne manque à la civilisation chrétienne : elle manque à l'Europe, où depuis un siècle sa vaillante épée eût pesé d'un grand poids dans la balance des droits et des intérêts; elle manque à la France, dont elle a

été constamment l'alliée la plus sincère et la plus fidèle ; elle manque à l'Église, à qui elle servait de boulevard contre les envahissements du schisme moscovite; et je n'hésite pas à dire du haut de cette chaire que depuis un siècle il ne s'est pas produit d'événement plus funeste pour l'Église catholique que la ruine de la nationalité polonaise.

Sans nul doute, Messieurs, les desseins de Dieu sont impénétrables, et bien téméraire serait celui qui voudrait sonder un avenir dont la Providence seule s'est réservé le secret. Mais s'il n'est pas donné à l'esprit de l'homme de prévoir les événements, il est permis à son cœur de les devancer par l'espérance. Et cette espérance qui vit dans votre âme comme dans la mienne, loin d'être une illusion coupable, est un sentiment chrétien, parce qu'elle prouve votre foi en la Providence. Par là vous témoignez que Dieu dirige à son gré le cours des choses humaines, qu'il peut réaliser en un clin d'œil ce qui parait difficile et même impossible aux hommes, et que, selon l'expression de l'Écriture, s'il permet la mort des nations comme des individus , il sait aussi leur rendre la vie : Dominus mortificat et vivificat,

deducit ad inferos et reducit ad vitam (1).

Et! qui pourrait dire si dans l'espace d'un demi-siècle le souverain arbitre de toutes choses ne se plaira pas à donner au monde de grandes leçons, et si telle nation ne tombera pas du haut do son orgueil, tandis que telle autre ressuscitera du sein de sa faiblesse?

Donc, que cette espérance chrétienne ne s'éteigne pas dans votre cœur, et quelque rude épreuve qu'elle puisse subir de la part des hommes et des événements, n'oubliez pas qu'il vous reste Dieu et l'Eglise : Dieu, qui récompense dès ce monde les nations qui ont bien mérité de son Fils; l'Église, dont les prières et les larmes maternelles ne font jamais défaut à ses enfants. Et lors même. Mes Frères, que ce grand Dieu, dont il faut adorer les conseils et accepter les arrêts, lors même qu'il n'exaucerait pas vos vœux, vous l'auriez encore honoré par votre confiance et vous auriez toujours rendu à votre patrie un dernier hommage en ne permettant pas à la force de s'ériger en droit ni à l'iniquité de prescrire contre la justice.

(1) I Rois, II, 6.

C'est pourquoi, Messieurs, restez fidèles à cette religion sainte que vos pères ont servie et défendue, à cette religion qui a fait leur gloire comme elle est aujourd'hui votre consolation. Apprenez à cette jeunesse qui grandit sous vos yeux et qui est l'espoir de votre patrie, à demeurer unie dans la foi catholique comme vous l'êtes dans le sentiment national. Si vous voulez appeler sur vous la protection du ciel, sachez vous en montrer dignes par une conduite vraiment chrétienne; car dans la vie des nations comme dans celle des individus, le péché est un obstacle aux miséricordes divines : Peccatuin facit i^opulos miser os (1).

C'est ici, sur la tombe de vos frères morts dans l'exil, qu'il faut vous pénétrer de ces hautes et salutaires pensées de la foi. Accordez-leur un pieux souvenir : à cet homme d'Etat qui, après avoir montré sa sagesse dans les conseils de la patrie, a su embellir sa retraite en cultivant les lettres; à ce brave guerrier dont la France et la Pologne peuvent revendiquer également le nom et les exploits ; à cette noble princesse si bonne, si

(1) Proverbes, xiv, 34

pieuse, si charitable, qui fut Tornement d'une famille dont je ne dirai qu'une chose, c'est que l'éclat d'une couronne même ne saurait rien ajouter à celui de ses vertus. Déposez sur leurs tombes les prières de la foi, afm qu'admis par la bonté divine dans l'éternelle béatitude, ils prient à leur tour pour ceux qui leur rendent le dernier témoignage de l'amour fraternel.

PRONONCÉ

DEVANT LA JEUNESSE DES ÉCOLES Le 15 Mai 1SÔ4 (1).

Messieurs,

L'autorité doctrinale est le principe de l'unité religieuse, et la première condition, la condition essentielle de l'autorité doctrinale, c'est l'infaillibilité. Tout ce qui n'enseigne pas avec autorité ne saurait aspirer à l'empire des âmes, et toute autorité qui imposerait aux âmes le joug de l'erreur ne serait plus qu'une oppression; or il n'y a pas et il ne saurait y avoir de tyrannie de

(1) Ce discours fait partie d'une série de conférences sur l'Église, prêchées en 1854, devant la jeunesse des écoles, et que l'auteur compte publier plus tard. {Noie de Véditeur.)

droit divin, encore moins une tyrannie des âmes qu'une tyrannie des corps; car il y a dans l'âme humaine trop de noblesse et de grandeur pour qu'elle puisse être jamais l'esclave d'une autre âme : Fâme ne se doit qu'à Dieu et à la vérité. Par conséquent, étant donné que Dieu voulût confier à son Eglise le pouvoir d'instruire les âmes, de les instruire en son nom et avec autorité, il fallait évidemment que ce pouvoir devînt un organe universel et permanent de la vérité, en d'autres termes, qu'il eût le privilège de l'infaillibilité.

Dieu n'y manqua point. Après avoir investi l'Église de l'autorité doctrinale, il lui prédit que le mensonge et l'erreur ne prévaudraient jamais contre elle, et il lui promit de l'assister dans son enseignement jusqu'à la fin des siècles. Donc il existe sur la terre une autorité souveraine et infaillible qui a reçu de Dieu la mission de rétablir parmi les les hommes la communion des esprits et la communion des cœurs. Cette autorité, où est-elle? et à l'heure où je parle, c|ui est-ce qui la possède? c|ui est-ce qui l'exerce? Telle est la question c^ui se présente à tout chrétien sérieux et honnête. Toutefois, je ne puis

laisser derrière moi, sans la renverser, une erreur capitale qui fait le fond d'un système fameux et qui va droit à rencontre de la thèse que nous avons établie. Les défenseurs de ce système, repoussant toute autorité vivante, se retranchent derrière l'autorité d'un livre, d'un livre sacré, et prenant ce livre sacré, ils le placent au milieu de leurs adeptes en leur disant : Prenez et lisez; là est le seul principe d'autorité, le seul principe d'unité. Voilà ce qu'ils disent. Eh bien, cela est-il? La Bible à elle seule pourrait-elle devenir le principe de l'unité religieuse? Non, Messieurs, une telle opinion est insoutenable. J'afTirme, au contraire, que l'Écriture sainte, sans une autorité infaillible et vivante qui l'explique et l'interprète, est un principe de division universel et permanent. C'est là tout le sujet de ce discours.

Quand je dis que la Bible, sans une autorité infaillible et vivante qui l'explique et l'interprète, est un principe de division universel et permanent, à Dieu ne plaise. Messieurs, que j'affaiblisse en rien votre respect pour la sainte Écriture. Qu'y a-t-il, en effet, de plus vénérable et de plus sacré que ce livre qui n'est pas le livre d'un peuple, le livre

d'un siècle ou crune contrée, mais c{ui est le livre de tous les temps et de tous les lieux, parce qu'il n'est pas le livre d'un homme, mais le livre de Dieu? Oh! lorsque après avoir parcouru les livres des hommes, las de tant de sécheresse et d'aridité, je viens toucher à ce livre de Dieu, et qu'approchant mes lèvres de ses pages sacrées j'aspire le souffle de vie qui les anime et les pénètre, non, ce n'est pas avec l'esprit d'un homme C|ue je converse, ce n'est pas sur les traces d'une pensée humaine que je colle ma bouche : il a passé dans tout cela quelque chose de plus c{ue les souvenirs de Matthieu, le génie de Paul, le cœur de Jean. A travers toutes les fidélités du souvenir, les illuminations du génie, les effusions du cœur, il s'échappe de ce livre une vertu divine qui remue l'âme, qui l'entraine, la subjugue. Les hommes ne parlent pas avec cette simplicité, leur bouche ne rend pas de tels sons, une flamme si ardente et si pure ne soulève pas leur poitrine. Dieu a passé par là, sa lumière, son esprit, sa vie. Il s'y trouve l'écho de sa parole, le reflet de son visage, l'empreinte de son doigt. Donc, chrétiens, à genoux devant la Bible, car la Bible est une chose

sainte et sacrée : l'humanité est là, clans ce livre, avec sa vocation et son histoire, et puis Dieu, lui aussi, est là avec sa doctrine, sa puissance et son amour. Que vous semble. Messieurs? Si la Bible est le livre de Dieu, ne tire-t-elle pas de son origine une autorité souveraine et infaillible, et dès lors ne sufïisait-il pas que Dieu plaçât ce livre sous les yeux du monde entier, signé de sa main ou scellé de son sceau, pour qu'aussitôt tous les hommes, se ralliant autour de ce livre, trouvassent dans les lettres divines l'unité religieuse et morale? Non, cela ne suffisait pas, et si auguste que soit la Bible, je ne crains pas de dire que sans une autorité vivante qui l'explique et l'interprète, rÉcriture, au lieu d'être le principe de l'unité religieuse et morale, ne devient plus qu'un principe de division universel et permanent. La question est capitale, Messieurs; car tout ce qui, autour de nous, depuis trois siècles, ne croit pas comme nous, n'aime pas comme nous, n'adore pas comme nous, s'attache à ce point unique qui est le point de contact, le signe de ralliement des sectes de tous les noms et de toutes les formes. Mais Dieu, qui proportionne la défense de la vérité T. II. 23

aux attaques de l'erreur a voulu que la vérité concentrât sur ce point les clartés d'une évidence incomparable, comme le soleil qui ne resplendit jamais plus qu'à l'heure où, rencontrant dans sa course un épais nuage qui intercepte sa lumière, il perce ce rideau de ténèbres, pour montrer à toute la terre, avec un éclat victorieux, son disque étincelant.

Pour établir la vérité de ma proposition, je n'ai qu'à me demander ce qu'est un livre en général et ce qu'est la Bible en particulier.

Eh bien, Messieurs, qu'est-ce qu'un livre, et quelle est la destinée d'un livre? Un homme conçoit une doctrine dans le silence de son âme, ou du moins il réunit un certain nombre de pensées au foyer de l'esprit; puis, après avoir conçu cet ensemble d'idées au-dedans de lui-même, il le produit, il l'exprime au dehors ; ainsi produite à l'extérieur, exprimée par la parole, cette doctrine se communique, se répand autour d'elle, gagne de proche en proche, va rayonner au loin ; et enfin pour la fixer à jamais, pour la perpétuer, son auteur l'enchaine à quelques signes qui la rendent visible, palpable; et la voilà qui se grave, qui s'imprime en caractères immobiles et permanents sur la pierre, sur le marbre

OU sur un corps quelconque, pour se conserver avec eux au sein de l'humanité. Voilà ce que c'est qu'un livre : une idée, une doctrine, un homme qui se survit à lui-même dans quelques lignes qui le prolongent et le multiplient. Cet homme sera peut-être un de ceux qui, par leurs livres, ont gouverné le monde des esprits; ce sera, si vous le voulez, le plus grand de tous ceux qui, en dehors du Christ et de l'Évangile, ont remué des idées ou conçu des systèmes ; ce sera, comme l'appelaient nos pères, le Moïse attique, le divin Platon. Soit. Mettons qu'il s'agisse de déterminer au juste quelle était la doctrine de Platon. Rien de plus simple en apparence. Platon a écrit sa doctrine : elle est là devant vous dans des livres tels qu'il n'en est pas sorti de plus beaux de la main des hommes; le style de ces livres est peut-être le plus pur et le plus limpide qui ait coulé de la plume d'un mortel, et dès lors quoi de plus facile que de s'accorder sur le sens de ces livres, ou du moins sur les points fondamentaux de la doctrine de Platon? Il semblerait, à coup sûr, qu'il dût en être ainsi; et pourtant telle n'a pas été la destinée de sa doctrine ni de ses livres. A peine cet homme célèbre eut-il

disparu du milieu de ses disciples, que ses écrits devinrent pour eux une source de divisions. Aristote d'abord traduisit à sa façon la pensée du maitre; puis surgirent les trois académies, dépositaires chacune, à ce qu'elles disaient, de la doctrine de Platon, et interprètes légitimes du sens de ses dialogues. Vint le néoplatonisme, qui trouva dans ces livres tout autre chose que ce qu'y avaient vu Aristote et les trois académies; et enfin, pour être court dans une matière si évidente, aujourd'hui que deux raille ans de recherches et de travaux ont passé sur les écrits de Platon, en sommes-nous moins partagés? Quel est, en définitive, le sens de sa doctrine, je ne dirai pas sur un point vague ou secondaire, mais sur le point capital, sur le point qui fait l'essence du platonisme, sur la théorie des idées? Qu'est-ce que ces idées dans l'esprit de Platon? Faut-il y voir des substances ou des phénomènes? Existent-elles en Dieu ou hors de Dieu? Voilà vingt siècles qu'on discute sur le sens de ces passages, et vingt siècles de discussions n'ont fait qu'augmenter à cet égard la division des esprits.

Mais me direz-vous, cet admirable écrivain ne s'exprimait pas dans notre langue, et, par

suite, il n'est pas étonnant que nous soyons partagés sur le sens de ses livres. Eh bien, voici un homme qui a écrit dans votre langue, il n"y a pas trois siècles, qui a écrit avec plus de simplicité et de précision que nous ne saurions le faire; cet homme s'appelle René Descartes. A l'exemple de Platon, il conçut une doctrine, l'écrivit, et il se trouve que cette doctrine, telle qu'elle est énoncée, a pour fondement un procédé de l'esprit qu'on nomme le doute. Mais ce doute, est-ce un doute sérieux ou une simple méthode, un exercice de l'esprit destiné à mettre plus d'ordre et d'harmonie dans les connaissances humaines? Voilà ce qui nous partage depuis deux cents ans, et pourtant le débat est resserré dans trois ou quatre pages : c'en est assez pour nous diviser jusqu'à la fin des temps. Eh! mon Dieu, cela est tout simple : nous voici tous devant un livre, un livre de doctrines, sans une autorité vivante qui l'interprète. Si nous l'interrogeons l'un après l'autre, il fera entendre à chacun le langage qui lui convient; c'est un instrument qui rend mille sons divers suivant qu'une main inhabile ou exercée le touche et le manie. Ou plutôt. Messieurs, nous aurons beau Tinter-

ro2"er, il ne répond à personne. Car toute écriture est une lettre morte, et tout ce qui est mort demeure muet et silencieux. Vous ne sauriez adresser à un livre cette question qu'on peut faire à tout homme : Quid dicis de te ipso « Que dites-vous de vous-même? » Parlez, expliquez-vous, que signifie telle ou telle phrase? Quel est le sens précis de vos doctrines? Un homme vous répondrait; un livre se taira : il vous présentera quelques signes, quelques caractères, mais sans s'expliquer là-dessus. A vous de le lire, si vous le pouvez, de le comprendre en le lisant, de l'interpréter après l'avoir lu et compris. C'est le portrait d'un homme que vous avez devant vous : on dirait qu'il va parler, qu'il se meut, qu'il ac'it; sitôt que vous Tinterrogez, au silence qu"il garde, vous découvrez qu'il n"y a sous cette apparence d'activité et derrière ce semblant de vie que l'immobilité de la mort.

Donc, Messieurs, puisqu'un livre ne s'explique pas de lui-même, à défaut d'une autorité vivante qui Tinterprcte, il faut le lire chacun à son tour et le comprendre. Or c'est ici que commence la division. Car d'abord nous ne lisons pas tous de la même manière.

Nous n'apportons pas à la lecture cVun livre, surtout d'un livre de doctrines, un même degré d'intelligence, une égale attention, une disposition d'âme uniforme : tel voit à travers le prisme de ses préjugés; tel autre a intérêt à ne pas trouver ce qu'il cherche. Qui ne sait que le plus souvent nous nous plaisons à nous lire nous-mêmes dans un livre, à y découvrir nos propres pensées et nos sentiments? Mais, Messieurs, nous lirions tous de même que nous ne comprendrions pas tous également. Ce qui vous paraît vrai dans un livre me semble faux; tel passage qui est clair pour vous est obscur à mes yeux. Le sens commun l'a dit ; Tôt cajnta, quot sensus « Autant d'esprits, autant de jugements divers. » Tout homme, en effet, interprète un livre d'après ses lumières vraies ou fausses; et comme ces lumières diffèrent d'homme à homme, il s'ensuit que nous comprenons un même livre de cent façons différentes. Ce que je dis là, Messieurs, l'expérience de tous les jours le répète à chacun. « Insensé, s'écriait Platon dans un de ses dialogues, le Phèdre, avec ce grand bon sens qui toujours accompagne le génie; insensé celui qui pense avoir laissé un art en le con-

fiant à un livre, et celui qui va l'y chercher comme si des caractères pouvaient lui transmettre une instruction claire et solide. Les discours écrits ont l'air de penser et de dire quelque chose; mais si, curieux de s'instruire, on les questionne, ils répondent toujours une seule et môme chose. Lorsqu'un discours est une fois écrit, il circule partout, et tombe entre les mains de ceux qui sont capables de l'entendre comme entre les mains de ceux pour qui il n'est point fait; et il ne sait pas à qui il faut parler, avec qui il faut se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin que son père vienne à son secours; car il ne peut ni se défendre, ni se secourir lui-même... Celui qui a la science du juste, du beau et du ]:)on, n'ira pas les déposer dans une eau noire en les semant, à l'aide d'une plume, avec des mots incapables de s'expliquer et de se défendre eux-mêmes, incapables d'enseigner sufTisammcnt la vérité (1). » Voilà le cri du bon sens non moins que la voix de l'expérience et du iiénie. Toute écriture abandon-

(1) Platon, cdit. Stallbaum, Leipzig, ISGS, vol. VIII, p. 65 et s.

née à elle-même, sans une autorité vivante qui l'explique, est un principe de division, parce qu'elle se trouve à la merci de l'errevu' et au gré des passions qui l'interprètent en mille sens divers. Pour que le seul sens véritable, le sens de l'auteur se conservât fidèlement, il faudrait que l'auteur put lui-même se perpétuer avec son livre, qu'il restât toujours là, élevant la voix pour le soutenir et le défendre contre toute interprétation erronée, ou du moins il faudrait qu'il pût se survivre dans d'autres hommes ayant le même esprit la même doctrine, la même autorité, et qu'ainsi ces hommes transmissent à tous les siècles, de main en main ou de bouche en bouche, le sens primitif, le sens véritable. Oh! alors, il n'y a plus de dissentiment possible, toute obscurité se dissipe, toute incertitude disparaît; les esprits dispersés se rallient autour d'une même interprétation, parce qu'à côté du livre il existe une autorité, une autorité vivante qui l'explique dans un seul et même sens, dans le sens de l'unité et de la vérité.

Cela posé, vous le comprenez sans peine, ma tâche devient facile : la Bible est un livre; donc, à moins d'une autorité vivante qui lex-

plique et l'interprète, elle ne saurait manquer de devenir parmi les hommes une source intarissable de débats et de démêlés, un principe de division perpétuel et fécond. Que disje? la Bible est un livre, mais non pas un livre fait de main d'homme seulement; nos adversaires en conviennent, c'est un livre inspiré de Dieu, il s'y trouve plus que les pensées d'un simple mortel; l'idée divine s'y réfléchit, s'y incarne pour y apparaître sous une forme sensible. La doctrine qu'elle renferme n'est pas le fruit d'une conception humaine, mais une révélation divine. Donc, si déjà les hommes se divisent sur le sens de leurs livres, qui, après tout, ne contiennent que des pensées humaines, que sera-ce du sens d'un livre dont la pensée divine fait le fond et l'objet? La pensée divine n'est-elle pas bien autrement élevée, profonde, mystérieuse, que les pensées d'un homme quelconque? Et dès lors, quoi de plus diHicile que de s'accorder sur le sens d'une doctrine qu'aucun homme n'a conçue, qui n'est pas le produit des réflexions d'un sage, de l'expérience d'un peuple, du travail d'un siècle, mais qui a jailli du sein même de l'éternelle vérité, qui est émanée du ciel pour enseigner

à la terre ce que l'œil de riiomme n'a pas vu, ce que son oreille n'a pas entendu, ce que son cœur n'a pas compris? Eh quoi! Platon a balbutié quelques théories sur le vrai, le beau, le bien, et voilà que depuis deux mille ans, sur ce petit nombre de points simples et élémentaires, les interprétations se mêlent, se heurtent, se croisent. L'Écriture sainte, au contraire, nous découvre le sein de Dieu, nous dévoile la vocation de l'homme, l'énigme de son origine, les mystères de sa destinée future, et vous voulez qu'à la simple lecture d'un tel livre, nous tous, peuples et savants, ignorants ou lettrés, nous comprenions dans le môme sens toutes ces choses invisibles et impénétrables, ces vérités révélées de Dieu et consignées dans l'Écriture sous l'inspiration de l'Esprit-Saint? Et ce serait un livre abandonné à tous les caprices de la raison individuelle, à toutes les erreurs du sens privé, un livre susceptible de mille interprétations diverses que Jésus-Christ aurait choisi comme le moyen infaillible et sûr de ramener les hommes à Tunité religieuse et morale?

Mais, Messieurs, le Christ eût agi moins sagement que ceux-là même qui aux diffé-

rentes époques de l'histoire ont présenté aux hommes, en place de documents inspirés, les produits d'une raison égarée ou d'une imagination en délire. A côté des Védas, des Kings, du Zend-Avesta, du Coran, ils plaçaient du moins une autorité vivante pour les expliquer et les interpréter. Que cette autorité vivante s'appelât les hrahmanes, les maQ'es, ou se nommât de tout autre nom, il importe peu : toujours est-il que ces hommes, qui, à défaut de l'inspiration divine, avaient du bon sens et du génie, comprenaient fort bien qu'un livre quelconque, un livre sacré ou prétendu sacré plus que tout autre, sans une autorité vivante qui l'explique, qui l'interprète, devient un élément de discorde, un sujet interminable de querelles et de divisions. Est-ce donc que Jésus-Christ aurait moins connu la nature humaine que Zoroastre ou Mahomet, ou bien la Bible ferait-elle exception à la règle commune par une clarté de style, une transparence d'idées phénoménales? Mais puisque la Bible est si claire, et si transparente, pourquoi donc, en dehors de la seule Église qui possède une autorité vivante chargée de l'expliquer et de l'interpréter, fait-elle naitre mille opinions con-

traires sur les points fondamentaux de la doctrine? Si la Bible n'offre point d'obscurité, d'où vient qu'en dehors de nous un seul passage de saint Paul a donné lieu à cinquante interprétations diverses, et qu'il a suffi de ces quatre mots : « Ceci est mon corps » pour produire vingt systèmes d'explication radicalement opposés? Donc, s'il y a une vérité certaine et incontestable, c'est que rÉcriture sainte, sans une autorité infaillible et vivante qui l'explique et l'interprète, est un principe de division universel et permanent. Pour qu'elle devienne au contraire un principe d'unité, il faut de deux choses l'une : ou que Dieu préserve de Terreur ceux qui la lisent, ou bien qu'il prémunisse contre l'erreur l'Eglise qui l'enseigne. Or Dieu ne préserve pas de l'erreur tous ceux qui la lisent, puisqu'ils l'entendent différemment et qu'il n'y a qu'une seule manière qui puisse être la vraie. Donc il faut que le même Esprit de Dieu qui inspira la Bible se répande sur l'Église, l'anime et la pénètre; il faut que le souffle céleste qui agita autrefois ces lyres inspirées qui remua ces lèvres frémissantes d'ivresse prophéti({ue, passe de la Bible à l'Église, afin que l'Église, prenant

la Bible entre ses mains, prête à cette lettre muette la vie de la parole, que la parole vivante aille réveiller les échos de la voix divine endormie dans ces pages, et que sortant ainsi de son sommeil de mort, cette lille du ciel se présente à toutes les générations dans sa ravissante beauté.

Il y a plus. Messieurs, car la Bible n'est pas seulement un livre inspiré; elle est de plus un code de lois divines. Or toute législation dont le texte demeure livré au caprice de la multitude, dont le sens n'est point arrêté et perpétuellement défini par une autorité vivante et souveraine, au lieu d'unir entre eux les membres d'une société, les divise et les sépare. Jugez vous-mêmes. Il y a cinquante ans, un homme qui a laissé l'empreinte de son génie sur tout ce qui s'est fait dans ce siècle de grand et de durable, vous donna un code de lois, un code qui, à la variété de vos coutumes et de vos traditions, vint substituer une législation uniforme et identique. Eh bien, si le jour où le conquérant législateur promulgua dans son empire ce code nouveau dont les défauts ne doivent pas nous faire méconnaître les qualités, si dans ce moment-là, au lieu d'en confier lin-

terprétation authentique à un corps de magistrats investis d'une autorité irrécusable et suprême, il avait dit aux quatre-vingt-six départements de la France : Voici le code qui vous régira, prenez et lisez, interprétez-le d'après vos propres lumières, il ne vous obligera que dans le sens où vous l'entendrez, toute explication d'autrui sera pour vous comme non avenue; si, dis-je, il avait parlé de la sorte, pensez-vous qu'il se fût rencontré en France deux hommes pour s'accorder entièrement sur le sens du code civil? Pensez-vous que le cultivateur breton l'eût interprété comme le paysan d'Alsace et que du nord au midi un même commentaire eût prévalu dans les esprits? Mais la fantaisie, l'intérêt propre de chacun serait devenu le texte de la loi, et en place de l'unité de législation il serait sorti de là une épouvantable confusion, Tanarchie, le chaos. Mon hypothèse ne vous parait pas sérieuse, tant les conséquences en sont ridicules et absurdes. Mais n'est-il pas mille fois plus absurde et ridicule de livrer le code des lois divines aux caprices et aux passions de chaque individu? Le texte du divin législateur ne mérite-t-il pas autant de soins, de précautions et de ga-

rantics que le texte des législations humaines? Serait-ce peut-être qu'il ne courût aucun risque de subir des interprétations diverses? Mais offrirait-il même une clarté parfaite, que de passions réunies ont intérêt à en obscurcir le sens et à le défigurer ! Le code civil ne combat le plus souvent qu'une seule passion, la cupidité ; il se contente de prescrire des règles pour la vie extérieure, et sans aller plus loin, il s'arrête à Tâme, tandis que le glaive de la loi divine taille dans le vif, pénètre jusqu'à la division de l'âme et du corps, coupe, retranche tout ce qui lui résiste, jusqu'aux pensées les plus secrètes, aux mouvements les plus cachés, aux affections les plus intimes, soulevant ainsi contre le texte sacré, les colères de l'orgueil, les fureurs de l'ambition, les convoitises de la volupté. Conséquemment, pour soustraire le code des lois divines ou le sens des Ecritures à ces passions ennemies, il fallait que le législateur établit à côté d'elles une magistrature vivante, qui, parmi des nations si différentes d'origine, de mœurs, de climat, de langage, à travers tant de préjugés, de résistances, de transformations politiques et sociales, pût interpréter la Bible, l'interpréter

constamment dans le môme sens, dans le sens primitif et véritable, dans le sens de son auteur; une magistrature suprême qui pût la suivre dans l'infinie variété de ses applications, et réunir ainsi tous les hommes autour d'une môme loi, devant un môme tribunal, sous les yeux d'un môme juge et jusque dans les bras d'un même père.

Le 16 février de l'an 15/i6, un homme qui connaissait la Bible, qui l'avait étudiée dans ses jeunes années, et qui plus tard en avait fait le thème de sa vie aventureuse, frappé de l'extrême difficulté qu'il y avait pour les hommes à comprendre par eux-mêmes ce livre inspiré, ce code des lois divines, disait à ses amis : « Personne ne peut comprendre les Bucoliques de Virgile, s'il n'a été cinq ans pasteur. Personne n'est en état de comprendre les Géorgiques de Virgile, à moins d'avoir été cinq ans cultivateur. Nul, à mon avis, ne saurait prétendre à l'intelligence des Épitres de Cicéron, sans avoir été mêlé pendant vingt ans aux affaires publiques d'un État. Que personne ne s'imagine avoir une connaissance suffisante de l'Écriture sainte, s'il n'a, durant cent ans, gouverné l'Église avec les prophètes, avec Élie, Elisée, Jean- T. II. 24

Baptiste, avec Jésus-Christ et les apôtres. N'y prétends donc point, mais adore les traces de cette Enéide divine. Nous ne sommes que des mendiants, telle est la vérité (1). » Ainsi parlait cet homme, et cet homme, c'était Martin Luther. Triste inconséquence de Tesprit humain! Cet homme n'avait pas craint de livrer le texte sacré, sans guide ni défense, à chacun de ces mendiants de la vérité; et pourtant il demandait cent ans pour connaître TEcriture sainte. L'erreur s'était trahie par la bouche de l'hérésiarque, et la vérité, se faisant jour à travers son esprit, avait parlé plus haut que l'orgueil et les passions.

(!) Colloquia Lutheri, édit. de Francfort, in-folio, p. 3.

POLR LES MORTS DE L'AUMÉE D'ORIENT

DANS l'Église saint-étienne-du-mont

Sancta et salubris est cogilalio pro defunctis exorare, ut a pcccatis solvantur.

C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés do leurs péchés.

ir, MAcn., XII, 46.

Mes Frères,

Telle est la réflexion que suggérait à l'écrivain sacré la conduite de Judas Machabée. Cet homme à qui Dieu avait confié le soin de défendre Israël et sa loi, Jérusalem et son temple; ce guerrier, l'ornement et la gloire de Juda, l'effroi de l'Egypte et de la Syrie, venait de mettre en fuite les ennemis de son Dieu et de sa patrie. Lors donc que la vie-

toire une fois de plus eut couronné ses efforts, le premier mouvement de cet homme, non moins pieux que brave, ce fut de ployer le genou pour rendre grâces au Dieu des armées. Puis se relevant avec les siens, il vit autour de lui les corps de ses compagnons d'armes qui étaient morts ensevelis dans leur triomphe; et alors, pénétré d'un saint respect pour les restes inanimés de ces braves, Judas les recueillit avec soin pour les déposer dans le sépulcre de leurs pères; et enfin, songeant aux âmes de ces martyrs de la religion et de la patrie, il fit faire une collecte et envoya à Jérusalem douze mille drachmes d'argent afin d'obtenir un sacrifice pour les péchés des morts. Car il pensait avec sagesse et piété a la résurrection, considérant que ceux qui s'étaient endormis dans la religion avaient en réserve une récompense précieuse. Voilà ce qui se passait, il y a deux mille ans, sur un champ de bataille de la Palestine; et, confirmant toutes ces choses aussi graves que touchantes, l'Esprit de Dieu répétait par la bouche de l'historien sacré : « C'est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. » Sancta ercjo et salubris

est cogitatio pro defunctis exorare, ut a pec catis solvantur.

Que vous semble, chrétiens, n'est-ce pas là une image frappante de ce que vous faites aujourd'hui? \'ous aussi vous avez envoyé vos fils et vos frères sur la terre lointaine pour défendre le droit violé, la justice méconnue, la religion menacée. Comme Judas Machabée et ses braves, vos généreux enfants ont refoulé au cœur de ses États ce nouveau persécuteur, cet Antiochus dont l'ambition débordait d'un pôle à l'autre. Au bruit de leurs exploits, la France entière s'est levée pour faire monter jusqu'au ciel le cri de l'allégresse et de la reconnaissance. Mais au milieu de ce concert de louanges et d'acclamations, vous. Mesdames, vous les mères, les sœurs de ces héros de la religion et de la patrie, vous avez songé à quelque chose de plus précieux que tout cela : vous avez songé à leur âme, à cette âme qui est devant Dieu, et qui, retenue peut-être dans le lieu de l'épreuve, attend le rafraîchissement, la lumière et la paix. Alors, vous souvenant qu'il est une vierge puissante entre toutes, à qui Dieu a confié le patronage de la France, vous vous êtes réunies sous la protection de sainte Ge-

neviève, et, déployant sa bannière entre le trône de la miséricorde et les abîmes de la justice, vous êtes venues autour de son tombeau supplier le Seigneur d'avoir pitié de ces âmes surprises par la mort. Honneur à vous, Mesdames, qui payez si noblement à ces généreuses victimes le tribut que des mères, des sœurs chrétiennes doivent avant tout à la mémoire de leurs fils ou de leurs frères, le tribut de Tamour qui s'épanche en prières; à vous qui recueillez avec tant de soin le saint héritage de tendresse chrétienne que les Clotilde, les Bathilde, les Blanche de Gastille, les Jeanne de Valois, ont légué à nos mères et à nos sœurs. Et maintenant, que vous dirais-je, sinon ce que Dieu a déjà dicté à votre cœur? C'est que vous ne sauriez offrir à ces héroïques défunts rien de plus salutaire ni de plus précieux que le secours de vos prières. Voilà tout mon sujet; veuillez me prêter votre bienveillante attention.

S'il est une chose douloureuse ici-bas, chrétiens, c'est la séparation que produit la mort. Ah! qu'est-il besoin de vous le dire, à vous qui, comme moi, avez éprouvé ces grandes douleurs? Il y a sans doute bien des

maux qui assaillent notre pauvre humanité depuis le berceau jusqu'à la tombe; elle est lourde la chaîne d'infortunes que nous traînons après nous sur le chemin de la vie. Mais la mort comme on Ta si bien dit, la mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. Des revers de fortune, des accidents imprévus, des pertes considérables, peuvent bien nous arracher des larmes, car l'homme ne se sépare qu'avec peine de l'héritage de ses pères ou bien de ce qu'il a su acquérir au prix de son travail et à la sueur de son front. Mais quand la mort vient frapper à nos côtés ceux que nous portons dans notre cœur, et qu'elle enlève à notre amour ce qui faisait le charme de notre existence, le bonheur de notre vie, ah! c'est alors, chrétiens, dans ces moments où la mort, nous séparant de nos proches, de nos amis, ne laisse plus autour de nous que le vide et la solitude, c'est alors, dis-je, que nous sentons tout le poids de la destinée humaine, et que de notre poitrine oppressée s'élève vers le ciel ce cri de l'Amalécite : Siccine séparât amara mors! « C'est donc ainsi qu'une mort amère sépare les hommes (1)! »

(I) IRois, XV, 32.

Aussi chaque fois que la sainte Écriture veut exprimer de semblables douleurs, elle emprunte au cœur humain ses accents les plus plaintifs, ses cris les plus déchirants. C'est Jacob remplissant d'amertume ses vieux jours, parce qu'il pleure un fils qu'il croit perdu; c'est David maudissant les montagnes de Gelboé, parce que sur leurs sommets était tombé le bouclier des braves, Jonathas, l'ami de son cœur, ou bien exhalant ce cri le plus douloureux qui soit sorti de l'âme d'un père : « Absalon, mon fils, qui est-ce qui me donnera de mourir pour toi? » C'est un peuple entier pleurant sur la tombe de Judas Machabée et s'écriant : « Comment est tombé l'homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? « Quomodo cecidit potens, qui salvum faciebat populum Isr aëVi Et enfin, quand Dieu voulut offrir aux hommes l'image de la plus grande douleur qui fût jamais, il prit une mère, et, la plaçant au pied d'une croix, il montra, dans ce glaive qui déchirait le cœur de Marie, le glaive de la mort séparant le Fils de Dieu de la mère de Dieu.

Assurément, Mes Frères, voilà de grandes épreuves; et pourtant il est une mort qui, sans bannir la tristesse, y mêle néanmoins

une joie qui la traverse, une admiration qui la surmonte : c'est la mort du guerrier tombant sur un champ de bataille, victime de son dévouement pour sa patrie. Ah ! c'est qu'après le sacrifice du martyr qui verse son sang pour confesser la foi de son âme, il n'en est pas de plus noble ni de plus touchant que celui de l'homme offrant ce qu'il a de plus cher et de plus précieux, son sang et sa vie pour défendre les droits ou Thonneur de son pays ; de l'homme qui dit à sa patrie : Cette vie que tu m'avais donnée, ce sang que j'ai tiré de tes veines, tu me le redemandes aujourd'hui. Eh bien, je te le rends sans regret, je te le rends avec amour, puisque c'est au prix de ce sang que tu achèteras ton bonheur. Déjà l'antiquité accueillait avec transport ces grands dévouements, ces morts glorieuses; à Lacédémone, à Athènes, à Rome, elle répétait par l'organe de ses poètes, de ses historiens, de ses orateurs, ce mot si célèbre : Dulce et décorum j)ro patria mori « Il est doux, il est beau de mourir pour la patrie. » Et nous. Mes Frères, nous qui, mieux que ces hommes des temps anciens, savons ce que c'est que le devoir, la justice, l'abnégation; nous qui plaçons plus haut encore le

drapeau de la patrie; nous qui, à l'école de nos pères, avons appris à respecter et à chérir ce que Tertullien appelait dans son langage énergique et concis, la religion de seconde majesté, chaque fois qu'il nous arrive de toucher, par la parole ou par la pensée, à ces généreux sacrifices, nous sentons notre cœur qui bat, notre âme qui tressaille et de nos lèvres frémissantes s'échappe vers ces héros du droit, de l'honneur et de la fidélité, avec le tribut légitime de l'admiration, la dette sacrée de l'amour et de la reconnaissance.

Or, Mes Frères, cette dette sacrée de l'amour et de la reconnaissance, quelle estellc? Comment la payer à ce qui n'est plus ou du moins à ce qui a disparu du milieu de nous? Et de prime abord, ne semblerait-il pas que ce fût chose impossible? Car enfin, la mort ne vient-elle pas rompre tous les liens qui unissent les hommes entre eux? ne creuset-elle pas un abime infranchissable entre ceux qu'elle frappe et ceux qu'elle épargne, entre ceux qui s'éteignent et ceux qui survivent? ne met-elle pas l'infini entre les uns et les autres? Ce ne sera, si vous le voulez, qu'un cercueil et une tombe; mais ce cercueil,

ces quelques planches de bois, n'est-ce pas le seuil de réternité? Mais cette tombe, ces quelques pieds carrés de surface, n'est-ce pas la porte d'une demeure impénétrable? Eh bien, sur ce seuil et à cette porte, qu'estce que riiomme peut déposer comme le tribut de sa reconnaissance, comme l'offrande de son amour? et parmi les choses qui s'arrêtent en deçà du monde futur, en est-il quelqu'une qui possède une vertu souveraine et efficace? A'oilà, chrétiens, ce que je suis à me demander en face de ces généreuses victimes auxquelles Dieu nous a inspiré le désir de payer la dette sacrée de l'affection et de la reconnaissance.

Or, si je cherche ce que l'homme peut déposer sur la tombe de ses frères, je trouve, chrétiens, qu'il est en son pouvoir de leur offrir un premier tribut de gratitude et d'amour. Quand je vous aurai nommé ce tribut, vous trouverez peut-être que c'est peu de chose. Eh bien, non; c'est beaucoup. Car, après son âme, après le sang de ses veines, l'homme n'a rien de plus noble ni de plus profond; il n'a pas reçu du ciel un don plus précieux que celui des larmes. Qu'est-ce que l'homme ne peut pas faire avec une larme?

Avec une larme il attendrit ce qu'il y a de plus dur, il désarme ce qu'il y a de plus cruel, il abat ce qu'il y a de plus fort : lui arracher une larme, c'est le subjuguer, c'est le vaincre; car les larmes, c'est le trésor de son cœur, le sang de son âme. Quand l'homme ne possède plus rien, qu'il est là debout, sur le chemin de la vie, faible et misérable, nu comme il était sorti du sein de sa mère, il lui reste une ressource, un bien, une puissance : il lui reste ses larmes. Agar est seule au désert de Pharan, seule avec son enfant, sans pain et sans eau : que lui restet-il à la pauvre femme, au milieu de la solitude? Il lui reste ses larmes : Flevit Agar. David est seul sur le mont des Olives; ses sujets l'abandonnent, Siméi le maudit : que lui reste-t-il à ce roi, à ce père infortuné? Il lui reste ses larmes : Ascendeba.t plorans. Que dis-je, chrétiens? Dieu a mis si haut le prix des larmes, il attache tant d'efTicacité à ce don mystérieux, ({uc lui-même se laisse vaincre par elles : il sulht d'une larme tombée de l'œil d'un homme pour enchaîner son bras, pour triompher de son cœur; tant il y a dans les larmes de dignité et de valeur, de puissance et de fécondité! Donc, Mes Frères,

lorsqu'au souvenir de ceux qui ne sont plus le regret fait jaillir des larmes de notre cœur, ce n'est pas un faible hommage que nous rendons à leur mémoire; car cette couronne de deuil, nous la composons avec ce qu'il y a de plus riche dans notre âme, avec les perles les plus précieuses du sentiment; c'est du plus profond de notre être que nous tirons cette offrande du cœur, ce témoignage de l'amour.

Voilà, chrétiens, le premier tribut de reconnaissance et d'amitié que l'homme peut déposer sur la tombe de ses frères. Ce tribut, nous l'avons payé à ces fils de la France qui ont versé leur sang pour l'honneur de la patrie. Eh! comment ne pas les regretter? comment ne pas pleurer sur eux? Ils étaient partis il y a quelques mois, ces braves jeunes gens, la fleur de nos campagnes, l'orgueil de nos cités; ils avaient quitté sans faiblesse le village natal, le toit paternel, ces lieux témoins de leur enfance, ces lieux si chers à tout cœur bien né, ces lieux que beaucoup d'entre eux ne devaient plus revoir; ils avaient quitté ces lieux, emportant avec eux les bénédictions de leurs pères et de leurs mères, les vœux de leurs frères et de leurs sœurs. Puis, arrivés

382 A L'OCCASION DU SEEiVlCE

sur la terre étrangère, ils y avaient subi une première épreuve, la plus douloureuse de toutes; ils y avaient trouvé un premier fléau, le plus cruel qu'il y ait ici-bas, l'épreuve de la souffrance, le fléau de la maladie; et alors, opposant à cette épreuve et à ce fléau un cœur d'acier, ils avaient prouvé au monde, ce c|ue peut le soldat français quand la patrie le regarde et que Dieu le soutient. Enfin ils étaient allés, ces jeunes hommes, là où les appelaient Dieu et la patrie, là où les attendaient la victoire et la mort ! Et maintenant, agenouillées sur la tombe de leurs enfants, la religion et la patrie, ces deux mères si tendres, si aimantes, y déposent tour à tour le tribut de leurs regrets et de leurs larmes. Empruntant à ses livres saints leurs accents les plus 'plaintifs, la religion s'écrie, à l'exemple de David : Ceciderunt fortes « Ils sont tombés tes forts, ô France! ils sont tombés tes braves; ceciderunt super montes, ils sont tombés sur la montagne. Ah ! ils étaient beaux, tes enfants, amabiles et decori; ils étaient plus rapides que les aigles, plus forts que les lions, aquilis velociores, leonibus fortiorcs. Comment donc sont-ils tombés tes braves? » Quomodo ceciderunt fortesl Et mê-

lant ses larmes à celles de la religion, la patrie à son tour élève la voix ; elle pleure ses fils moissonnés dans les combats, comme cette mère qui fatiguait de ses sanglots les échos de Rama et qui restait inconsolable parce que ses enfants n'étaient plus : Rachel plova.ns fllios suos et noluit consolari, quia non sunt.

C'est beaucoup sans doute que les larmes, les larmes de deux mères, les larmes de la religion et de la patrie; c'est assurément là un premier tribut, un tribut bien large de reconnaissance et d'amour. Et cependant, Mes Frères, lorsqu'on veut payer à des morts illustres la dette sacrée de la reconnaissance et de l'amour, tout ne se borne pas à des larmes. Peut-être ce que je vais vous dire vous paraîtra-t-il tant soit peu profane. Détrompez-vous, cela est saint, cela est sacré, parce que cela aussi sort des entrailles de l'humanité : la nature le commande, la religion le consacre. Oui, chrétiens, il est un deuxième hommage que toujours et partout la nature et la religion ont décerné aux victimes du dévouement, aux martyrs de la patrie : partout et toujours la pompe se mêle au deuil, les respects succèdent aux larmes, et

tout en pleurant ce qu'on a perdu, on glorifie ce qu'on pleure. Des honneurs funèbres, des sépultures insignes, des monuments splendides, des louanges éclatantes : voilà le deuxième tribut de reconnaissance et damour que les hommes ont coutume d'offrir à ceux qui donnent leur sang pour le salut de leurs frères. Quand les hommes de Galaad eurent enseveli Saiil, David les félicita d'avoir rendu les derniers honneurs à ce roi qui était mort en combattant pour eux. Vous venez d'admirer la conduite de Judas Machabée à l'égard de ces braves. Mais si je voulais parcourir tous les âges jusqu'à nos jours, à travers l'Orient et la Grèce, Rome et l'Occident, que n'aurais-je pas à vous dire? je ne citerai qu'un fait, et pour vous prouver que la coutume dont je parle survit atout, je l'emprunterai à l'histoire d'un peuple c|ui n'honore plus même les martyrs de la foi. Un jour donc, au commencement de notre siècle, dans cette ile fameuse c{ue Dieu semble avoir placée au milieu des mers pour les couvrir et les dominer, une population immense, sortie du sein de la grande cité, se pressait sur les rives de la Tamise : roi, sujets, peuple, armée tout est là; un silence religieux règne dans

POl'R LES MORTS DE L'ARMÉE D'ORIENT 385

les rangs de la multitude, tous les regards sont tournés vers la mer, les cœurs tressaillent, palpitent. Qu'est-ce que cela? Qu'attend ce peuple? 11 attend les restes d'un guerrier, des restes que la victoire vient d'arracher aux flots de Trafalgar. Nelson paraît! que dis-je, Nelson? quelques restes de lui-même que la mort a épargnés. Eh hien, ces restes, un peuple entier les salue, les acclame, la sépulture des rois s'ouvre devant eux; et ce peuple, qui ne vénère plus les reliques des saints, honorera jusqu'au fanatisme les restes d'un soldat. Ah! c'est que le bon sens se fait jour à travers les préjugés; la nature parle là où se taisent les passions; elle parle et elle dit à tous qu'il n'y a pas d'honneurs, si éclatants soient-ils, qui puissent égaler le dévouement du soldat mourant pour sa patrie.

« Athéniens, s'écriait Périclès en parlant des citoyens morts dans le combat, vous avez l)eau multiplier vos discours, vos inscriptions, vos cénotaphes : avec toutes ces choses vous ne payerez pas une goutte du sang généreux que vos enfants ont versé pour leur mère. » Il disait vrai sans doute, ce grand citoyen. Mais enfin, faible ou non, T. II. 25

386 A L'OCCASION DU SEEiVICE

c'est toujours un témoignage légitime de reconnaissance et d'amour que d'environner d'honneur la tombe, les dépouilles mortelles, la mémoire de ces nobles victimes. C'est pourquoi la France aussi s'acquittera envers ses enfants d'une dette sacrée. Déjà leur nom est dans toutes les bouches, leurs louanges reposent sur toutes les lèvres. Lorsque, il y a trois semaines, des restes victorieux traversèrent la capitale, n'avez -vous pas vu une population entière se presser à leur rencontre, s'incliner sur leur passage et, les escortant de son deuil et de son respect, les suivre jusqu'au milieu des débris de la grande armée, dans ce palais des infirmités glorieuses, dans ce temple des vieux souvenirs où repose, à lombre de cent victoires, la cendre vénérée des serviteurs de la patrie? Ah! c'est qu'aux yeux de la France, les restes d'un seul homme personnifiaient tout ce que la terre d'Orient avait vu d'héroïsme et de bravoure : reconnaissante envers tous, la patrie associait dans un seul et même triluit de gratitude et d'amour celui qui avait donné l'exemple de si grandes choses et ceux qui, marchant sur les traces d'un tel chef, avaient su se montrer dic'nes de lui en res-

tant dignes d'eux, et mériter les mêmes honneurs en partageant un môme trépas.

Des honneurs, des larmes, voilà ce que la patrie peut oifrir à ses enfants en retour du sacrifice de la vie. Toutefois ces deux témoignages, quels que soient leur prix ou leur valeur, sont loin d'épuiser les ressources de Tamour et de la reconnaissance. Car enfin les larmes tarissent, les honneurs passent vite; le temps, ce grand destructeur des choses d'ici-has, le temps est là qui les efface de sa main légère, qui les emporte dans son vol rapide, ou du moins qui menace les hommes et leurs œuvres d'un éternel oubli. C'est pourquoi, après les larmes et les honneurs, après ces deux marques d'affection passagères et de courte durée, il en faut une troisième qui puisse, triompher du temps et de l'oubli. Or, qu'est-ce qui sauve de l'oubli, qu'est-ce qui triomphe du temps, sinon le souvenir? Le souvenir retient ce qui échappe, rend présent ce qui est passé, fait revivre ce qui n'est plus. J'entends le souvenir, non pas d'une heure ni d'un jour seulement, mais le souvenir des siècles, le souvenir de l'histoire, qui recueille les grands dévouements, les morts sublimes, pour les enregistrer dans

ses annales, les graver sur le marbre ou sur l'airain, et les transmettre ainsi jusqu'à la postérité la plus reculée! Tel est, Mes Frères, le troisième tribut de reconnaissance et d'amour que Thumanité a coutume de payer aux guerriers morts pour la patrie, le souvenir de l'histoire. Car si, comme Ta dit un grand homme, la reconnaissance est la mémoire du cœur, le souvenir de l'histoire est la reconnaissance des peuples. Et ne croyez pas, chrétiens, que ces mots souvenir, gloire, immortalité, soient des mots vides de sens, qu'il n'y ait dans toutes ces choses, humaines sans doute, que vanité ou néant. Non! Si j'ouvre l'Écriture, je trouve que l'Esprit-Saint lui-même n'a pas dédaigné de se faire l'historien de la bravoure et de l'héroïsme militaires. « Louons, s'écrie le lils de Sirach, louons les hommes qui se sont couverts de gloire dans leur génération. » Laudemiis viros fjloriosos in generationc sua. Ah! il est juste (ju'après nous avoir sacrilié leur vie, ces hommes généreux reçoivent en retour l'immortalité de la gloire; il est juste que leur nom ne s'éteigne pas avec eux, que leur mémoire refleurisse sur leur tomlje, et, qu'à de longs siècles de distance il sut-

fisc de prononcer deux ou trois mots, Marathon ou Salaminc, Marcngo ou l'Aima, pour qu'aussitôt ces mots magiques, ranimant leur cendre froide, fassent tressaillir un peuple entier, l'enflamment et l'électrisent au récit de leur vie ou au souvenir de leur mort. Rien de plus juste que de leur décerner cette récompense. Aussi les hommes n'y ont-ils pas manqué; et pour ne citer que la France, cette terre classique des beaux dévouements et des grands sacrifices, n'est-il pas vrai que le souvenir des braves (j[ui ont versé leur sang pour la patrie, depuis les vainqueurs de Tolbiac jusqu'aux vainqueurs de la Crimée, que leur souvenir, dis-je, a pénétré clans toutes les classes, du palais à la chaumière, du trône à l'atelier? N'est-ce pas que leurs noms et leurs hauts faits se retrouvent partout, se mêlent à tout, qu'ils volent de bouche en bouche, depuis l'homme d'État qui les cite dans les conseils de la nation, depuis le savant qui les célèbre dans les assemblées de la science, jusquà l'humble paysan qui les raconte à sa famille dans les veillées du village? Tout est plein de leur souvenir, nos livres, nos monuments, nos places publiques, nos temples mêmes. Tant il est vrai

qu'après les larmes et les honneurs la patrie ne saurait payer à ses enfants un tribut plus éclatant de reconnaissance et d'amour qu'en leur assurant ce qu'il y a de plus grand et de plus durable ici-bas : rimmortalité du souvenir.

Et maintenant, Mes Frères, si je ne m'adressais pas à des chrétiens, je pourrais m'en tenir là; car, après les trois choses que je viens de dire, après les larmes, les honneurs, le souvenir de l'histoire, humainement parlant, il ne reste rien. C'est beaucoup assurément que ce triple témoignage de reconnaissance et d'amour, et pourtant je man- Cjuerais à la vérité si, après avoir dit ce qu'il vaut, je taisais ce qu'il ne vaut pas. Eh bien, je trouve, chrétiens, que de ces trois choses aucune n'arrive jusqu'à léternité, mais que toutes s'arrêtent dans les limites du temps. Vous plevirez sur une tombe : c'est le seuil de l'éternité que vous mouillez de vos larmes; mais ce seuil de l'éternité, vos larmes ne sauraient le franchir, vos larmes ne passent pas. Vous entourez d'honneurs une dépouille mortelle : je veux bien que ces honneurs s'adressent à l'âme comme au corps; mais enfin ils ne pénètrent pas jusqu'à elle : c'est

POUR LES :M0RTS de L'ARMEE D'ORIENT 391

plus OU moins d'éclat, plus ou moins clc bruit aux portes de l'éternité, rien qui aille au delà : comme les larmes, les honneurs ne passent pas. Le souvenir, enfin, le souvenir traverse bien les siècles; mais il ne se prolonge pas dans l'éternité : si loin qu'il puisse s'étendre, il s'arrêtera toujours aux frontières du temps, en deçà du tombeau : le souvenir ne passe pas plus que les larmes et les lionneurs. D'où il suit, Mes Frères, que ces trois choses, par cela même qu'elles ne franchissent pas le seuil de l'éternité, n'ont ni efTicacité ni vertu. Nous payons à nos morts un juste tribut de larmes; mais ces larmes qui nous consolent, de quoi serventelles à ceux que nous pleurons? Nous y ajoutons les honneurs; mais ({u'en revient-il à ceux dont nous célébrons la mémoire? Nous couronnons ce double tribut de larmes et d'honneurs par le souvenir de Thistoire; mais cette immortalité du souvenir, que peut-elle leur procurer de bien-être et de soulagement? Donc, chrétiens, tous ces hommages, quelle qu'en soit l'excellence ou la dignité, restent néanmoins frappés d'une impuissance complète. Eh bien, je vous le demande, en serions nous réduits à ne pouvoir offrir aux morts que

des larmes stériles, de vains honneurs, d'inutiles souvenirs? Et avec ce triple témoignage de reconnaissance et d'amour qui s'arrête au seuil de l'éternité, Dieu n'a-t-il pas mis dans notre cœur et sur nos lèvres quelque chose d'efficace et de fécond, qui pénètre au delà de ce monde et, traversant le lieu de l'épreuve, y porte le rafraîchissement, la lumière et la paix?

Oui, jNIes Frères, nous l'avons reçu du ciel ce don merveilleux. Dieu, pour le former, prit le cœur de Thomme; il y mit l'amour et l'espérance, et la prière naquit de l'espérance et de l'amour. Dieu fit plus : d'impuissante qu'elle était par elle-même, il l'anima, la fortifia par sa grâce; il la trempa dans le sang de son Fils, et, transfigurée par cette grâce céleste, teinte de ce sang victorieux, la prière acquit une vertu et une fécondité surhumaines. Et maintenant, chrétiens, la voyezvous cette fille de l'espérance et de Tamour, cette prière qui jaillit du canu' et qui s'échappe des lèvres de l'homme, pleine de grâce et de force, ennoblie par le sang de Jésus- Christ? Elle part, elle franchit le temps et l'espace, elle arrive aux portes de l'éternité; là, elle trouve ce cortèa'e de larmes, d'hon-

neurs, de souvenirs, qui accompagne l'iiommc au sortir de la vie; mais, plus puissante que toutes ces choses, elle dépasse la création visible, s'élève sur l'aile des anges, monte jus(ju'au trône de Dieu, va droit à son cœur, le touche, l'attendrit, fait taire la justice, pour ne plus laisser parler que l'amour. Vaincue par la prière, la justice divine cède, fléchit, pardonne; puis, armée de la sentence du pardon, la prière descend du trône de Dieu dans ral)ime; là, elle s'épanche sur ces pauvres âmes qui attendent l'heure de la délivrance, éteint le feu vengeur qui les embrase et, brisant à jamais les liens de leur captivité, les rend à la liberté et au bonheur. Voilà, chrétiens, ce que peut la prière pour les morts. Elle est plus féconde que les larmes, elle a plus de prix que les honneurs, elle pénètre plus loin que le souvenir; pour elle il n'y a pas d'obstacles, il n'y a pas de distances, il n'y a pas de durée : le ciel s'ouvre devant elle, l'abime se ferme derrière elle; elle obtient tout, elle triomphe de tout... C'est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés : Sancta, et salubris est cogitatio jjvo defunctis exorare, ut a peccatis solvantur.

Voilà, Mesdames, ce que vous avez compris, vous qui, pendant cette octave, déposez le tribut de vos prières sur la tombe des guerriers morts pour la patrie. Telle est, en effet, la véritable dette de la reconnaissance et de l'amour; car sans la prière, larmes, honneurs, souvenir de l'histoire, tout cela serait chose vaine et stérile. Eh! quoi de plus juste que de prier pour ces hommes généreux qui se sont sacrifiés pour nous? C'est là ce qui les consolait à leur heure dernière, lorsque, étendus sur leur lit de douleur ou bien couchés sur le champ de bataille, ils envoyaient un dernier regard à cette France bien-aimée qu'ils ne devaient plus revoir. Ah! se disaient-ils, là-bas, du moins, dans la patrie, on se souviendra de nous ; il s'y trouvera des âmes chrétiennes qui suppléeront par leurs prières ce qu'il y a d'insuffisant dans notre préparation à la mort, qui abrégeront nos souffrances en rachetant nos fautes. Et maintenant que plusieurs d'entre eux peut-être sont encore retenus dans le lieu de l'épreuve, il me semble les entendre qui crient vers nous du fond de l'abîme : 0 vous qui avez été nos frères et nos sœurs, ayez pitié de nous! Nous vous avons donné tout ce

que nous avion;-; sur la terre, notre sang, notre vie; nous vous l'avons donné sans regret et avec bonheur! Ah! du moins, accordez-nous en retour le secours de vos prières, sauvez-nous, délivrez-nous. Oui, Mes Frères, votre foi et votre cœur m'en sont garants, vous les sauverez, vous les délivrerez ces âmes généreuses; et tandis que vous leur devrez une patrie glorieuse et triomphante sur la terre, ils vous devront, à vous, une patrie triomphante et glorieuse dans le Ciel! Ainsi soit-il!

PRONONCE DANS LA CATHliURALE D AMIENS

Le 21 Jnln 1863.

Non surrcxit iittcr nalos miilicnim major Joanne BapLisla.

Parmi les enfants des hommes il no s'en est pas trouvé de plus grand que Jean- Baptiste.

Math., x, II.

Mes Frères,

Tel est l'éloge sorti de la bouche du fils de Dieu : éloge unique, éloge incomparable ! Et pourquoi donc Jean-Baptiste a-t-il mérité d'éti^e appelé par Jésus-Christ le plus grand d'entre ceux qui sont nés de la femme? C'est ([u'il a été donné à cet homme d'accomplir une fonction sans pareille dans Thistoire. Il a eu ce privilège que Dieu n'a départi à aucun mortel de voir son nom inscrit à la dernière page de la Bible et en tète de TÉvangile; d'apparaitrc sur la limite des deux Testa-

ments, pour clore le premier, pour inaugurer le second : écho fidèle d'un passé qui se transforme, héraut prophétique d'un avenir qui s'annonce. Voilà pourquoi il a été grand, d'une grandeur exceptionnelle et unique.

Quand nous voulons trouver au front d'un mortel le signe de la noblesse qui vient de Dieu, nous y cherchons l'auréole du propliète, de l'apôtre, du martyr. Eh bien, Jean- Baptiste a été tout cela, il a été plus que cela, parce cju'il eut l'insigne honneur de préparer la voie au fils de Dieu, comme son témoin et son précurseur.

C'est par là que le fils d'Elisabeth occupe un rang à part dans la lignée des serviteurs do Dieu. Rien ne ressemble à cette figure qui, comme disait Tertullien, s'élève entre les choses anciennes et les choses nouvelles, inter votera et nova, point d'arrivée du mosaïsme, ad quem dcsinerct juda'ismus, point de départ du christianisme, a quo inciperet christianismiis, point central qui marque d'une part la cessation de la loi, sedatio legis, de l'autre l'avènement de l'Evangile, initiatio Evangelii. (1) Donc, pour saisir cette grande

(1) Contre Marcion, liv. IV, c. xxm.

physionomie sous son véritable aspect, je dois développer l'idée que me fournit Féloquent prêtre de Carthage. Jean résume l'Ancien Testament dont il est le prolongement et comme le dernier son; Jean ouvre le Nouveau Testament, dont il est un organe ou un rayon anticipé. Il résume l'Ancien par la prophétie et par le témoignage; il ouvre le Nouveau par la prédication et par le martyre. Or, soit qu'il remplisse l'une ou l'autre de ces deux fonctions, il déploie l'héroïsme de la grandeur morale. C'est toute la matière de l'éloge que je vais consacrer à la mémoire de celui dont le chef sacré, reposant au milieu de vous, redit plus éloquemmenfc que je ne saurais le faire quelle a été sa grandeur devant Dieu et aux yeux des hommes.

Pour savoir si un homme a été véritablement grand, il faut se demander ce que cet homme a été par rapport au Christ. Car, dans le plan divin, toutes choses aboutissent à Jésus-Christ comme à leur terme et à leur

fin. Un homme a-t-il vécu avant le Christ, la question qu'on peut faire à son sujet est celle-ci : A-t-il préparé par quelque endroit le règne de Dieu sur la terre? Un homme a-til vécu après le Christ, la question quV)n doit poser sur son compte se formule ainsi : A-t-il développé en quelque point le régne de Dieu sur la terre? Et suivant la réponse qu'on peut faire à Tune ou à l'autre de ces deux questions, un tel homme sera grand dans les conseils de la Providence, ou il restera petit, eût-il de l'élévation aux yeux de ses semblables. Oui, je le sais, le monde n'entend pas de la sorte les hautes missions. Ce qu'il faut à ses admirations, c'est le jjruit, l'éclat, le prestige de la conquête, le faste de la richesse et du pouvoir. Voilà ses grandeurs! Tout cela peut-être quelque chose à certains égards; mais ce n'est rien en dehors du Christ et ajjstraction faite de son œuvre. Cyrus, Alexandre, César ont été grands par le génie, par la fortune, par le succès; mais leur véritable grandeur dans le plan divin, c'est d'avoir préparé le règne de Dieu sur la terre; c'est d'avoir été l'instrument des desseins de la Providence; c'est d'avoir travaillé, de gré ou par force, à l'établissement futur

du royaume des âmes. Voilà pourquoi il n'y a que deux lignées d'hommes qui méritent en toute justice le titre de grands : ceux qui ont préparé l'œuvre divine et ceux qui la développent, les précurseurs du Christ ou ses coopérateurs. Hors de là il n'y a que vanité et néant. Aussi lorsque, dans les jours d'Hérode, roi de Judée, l'ange du Seigneur voulut déposer ce titre sur le berceau d'un enfant, il ne s'arrêta pas devant le trône d'Auguste; il laissa de côté le palais du vainqueur d'Actium, le fondateur de la plus haute puissance matérielle qu'il y ait eu dans ce monde, l'empire romain; mais, se dirigeant vers les montagnes de la Judée, il dit à quelque lévite obscur et ignoré : « Le fils qui naitra de ta femme sera grand devant le Seigneur )) Erit magnus coram Domino.

En effet il était réservé au fils de Zacharie de résumer dans sa personne quatre mille ans de préparation doctrinale et historique. Ah! qu'il est admirable, Mes Frères, qu'il est largement conçu le plan de la Providence, quand on l'envisage des yeux de la foi! Dieu, qui a fait le monde en six jours, travaille quarante siècles au grand œuvre de l'incarnation du Verbe. Pour préparer à son Fils T II. 2G

un avènement digne de lui, il jette dans les profondeurs de l'histoire les fondements de sa royauté future; il crayonne d'avance la figure du Christ dans des types fameux, comme pour s'essayer à ce chef-d'œuvre de ses mains; il échelonne d'âge en âge des patriarches qui le saluent en esprit, des prophètes qui l'annoncent avec transport, des justes qui chantent ses merveilles sur leurs lyres inspirées; il crée un peuple à part pour incarner en lui l'espérance de l'avenir ; il dirige vers ce terme final tout le mouvement de l'humanité : lois qu'il promulgue, empires qui se succèdent, rois, conquérants qu"il suscite, tout tend vers ce but, tout coopère au plan divin; et c'est précédé de cet immense cortège de voyants, de serviteurs, de témoins, que le Verbe incarné fera son entrée dans le monde.

Jean-Baptiste forme le dernier anneau de cette magnifique chaîne du témoignage qui part du sein de Dieu et se prolonge à travers les siècles pour aboutir au berceau de Jésus- Christ. C'était le moment où toutes choses devaient s'accomplir, où l'univers entier s'agitait dans l'attente du grand événement qui allait renouveler la face de la terre. Un

long" cri d'espérance avait retenti d'une extrémité du monde romain à Fautre; et ceux-là même qui n'étaient point éclairés des lumières de la révélation devinaient, par une sorte de vague pressentiment, ({ue l'humanité touchait au moment le plus solennel de son histoire. Alors Jean-Baptiste apparaît pour fermer lère de la préparation évangélique. Il est là, sur les confins des deux mondes, ce dernier des prophètes de l'ancienne loi ; il s'y tient pour annoncer aux hommes que l'heure de la rédemption a sonné. Il va résumer dans un témoignage suprême les voix qui ont retenti d'âge en âge, du jardin de rÉden à la vallée de Mambré, de la vallée de Mamljré au sommet du Sinaï, du Sinaï à travers le peuple juif et la gentilité. Ce que les prophètes avaient annoncé pour l'avenir, Jean l'indique dans le présent; il montre du doigt ce qui était caché jusqu'alors à l'ombre des symboles et sous le voile des sacrifices. Déjà, dit Tertullien, il a prophétisé dans le sein de sa mère; il a salué avant de naitre, par un tressaillement mystérieux, la présence de celui dont il est le précurseur. Bientôt il s'enfoncera dans le désert, ce berceau des grandes missions, ce théâtre des

communications divines. Là, vingt années durant, seul avec Dieu, loin du bruit et des agitations du monde, il se prépare dans le silence de la retraite au ministère qu'il doit remplir. Puis, Cjuand FEsprit de Dieu la saisi, il quitte la solitude pour aller rendre témoignage à Jésus-Christ. Il Fannonce à ses disciples : « Voici Fagneau de Dieu, qui efface les péchés du monde » ; et quand l'Eglise voudra montrer le Verbe fait chair à toutes les générations, elle répétera les paroles de saint Jean jusqu'à la fin des siècles. Il Fannonce à la multitude : Médius vestrum stetit « Il est au milieu de vous, celui dont je ne suis pas même digne de délier la chaussure. )) Il Fannonce à la puissance publique qui l'interroge : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur. » Il l'annonce au monde entier et cette voix, réveillant les échos de la prophétie antique, ira se répercuter à travers les âges futurs comme la voix de l'humanité elle-même rendant hommage à la souveraineté du Fils de Dieu.

Ah! dites-moi, Mes Frères, s'il a été donné à un homme de remplir une plus haute mission sur la terre. Oui, je me représente en ce

moment la scène solennelle du Jourdain, où Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, vient s'incliner sous la main de Jean-Baptiste pour accomplir toute justice. Les cieux s'entr'ouvrent; FEsprit-Saint descend sous la forme d'une colom])c; une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances » ; le Père rend témoignage au Fils ; le monde invisible dévoile ses profondeurs ; les trois personnes de la Trinité s'associent dans le jugement le plus authentique sur la mission du Christ. Mais, pendant que le ciel manifeste ainsi sa volonté, il est un homme sur la terre qui participe au témoignage d'en haut, qui est appelé à unir sa voix à celle du Père et son ministère à celui de l'Esprit- Saint. Cet homme, c'est Jean-Baptiste. Il atteste à son tour ce qu'il a entendu; et quand Jésus- Christ voudra donner aux Juifs une preuve irrécusable de sa mission, il dira ce mot le plus glorieux qui ait jamais été prononcé pour un mortel : « Jean m'a servi de témoin, Johannes testiraoniuin pcrhibuit de me veritati. »

Non, je ne m"étonne plus que Notre-Seigneur ait dit de son saint précurseur : « il

ne s'en est pas rencontré de plus grand parmi les enfants des hommes. « Car ce qui fait la grandeur de Jean-Baptiste, ce n'est pas tant la sublimité de sa mission que la fidélité avec laquelle il a su l'accomplir. Il eût été facile au fils de Zacharie d'éblouir ses contemporains, de sortir du rôle que Dieu lui avait assigné, de s'ériger un piédestal pour s'élever dans l'admiration publique, et de se faire passer pour le Messie lui-même, dont il ne devait être que le témoin. Egarés par leurs préventions, les Juifs ne demandaient pas mieux que de suivre la bannière de quiconque se mettrait à leur tête pour satisfaire leur orgueil national. Mais non, lorsqu'ils députent vers lui les principaux d'entre eux pour lui poser cette question qu'on adresse à tout homme qui apparaît sur la scène du monde : Quid dicis de te ijoso? (( Que dites-vous de vous-même? » Jean définit sa mission avec la modestie qui distingue la vraie grandeur : « Ce n'est pas moi qui suis le Christ, leur dit-il; je ne suis pas même un prophète; toute ma fonction se borne à rendre témoignage à celui qui, venu après moi, est au-dessus de moi, et que vous devez écouter comme votre maître et votre

Dieu. A lui de croître, à moi de diminuci*. » Voilà, Mes Frères, la véritable marque de la grandeur morale; car Ihomme n'est jamais plus élevé que lorsqu'il sait se maintenir au rang- où Dieu le place, sans vouloir usurper un rôle qui ne lui a pas été confié.

Grande leçon pour les hommes auxquels Dieu a départi les dons du savoir et de Fintelligence! Depuis le jour où saint Jean- Baptiste prononça ce mot de Thumilité au milieu d'un monde qui ne le comprenait pas, il s'est trouvé bien des esprits qui ont voulu dépasser la sphère dans laquelle ils auraient dû se circonscrire. A notre époque surtout, rien n'est plus fréquent que ces aspirations de l'orgueil vers des sommets où le vertige peut gagner les meilleures têtes. Nul ne veut rester à sa place ni se contenter de sa position. Chacun cherche à gagner un échelon supérieur où la tête lui tourne, parce que Dieu ne lui a pas donné d'aptitude pour ce qu'il convoite. Tel qui vient de quitter les bancs du collège, qui sait à peine tenir une plume, s'imagine qu'il est de taille à gouverner un empire. Tel autre se croit incompris et méconnu, parce que la société ne donne pas libre carrière aux rêves de son ambition.

Il n'est même pas rare de rencontrer des écrivains qui posent en messies, en prophètes, en réformateurs du monde. C'est à {{ui inventera des théories, soit un système de morale; soit une religion de l'avenir. A cette question : Quid dicis de te ipso « Que dites-vous de vous-même? » l'orgueil répond de toutes parts en portant sur soi des jugements dont le ridicule le dispute à la fausseté. Tristes exemples de la vanité humaine! « L'homme, disait Jean-Baptiste à ses disciples, ne peut rien recevoir qui ne lui ait été donné du ciel » Non potest homo accipere quidquamy nisi fuerit ei datum de cœlo. Reconnaître en soi le don divin, le faire valoir avec zèle, mais sans faste; s'effacer derrière celui de qui nous tenons tout ce que nous sommes, lui rendre témoignage par la parole et par les œuvres : telle est la mission dévolue à chaque homme, et si humhle que soit la sphère de son activité, son mérite comme sa grandeur consistent à s'y renfermer jusqu'au bout dans la simplicité de son âme et avec la conscience de son devoir. Fidèle à la mission de témoignage qui lui est échue, Jean-Baptiste ne néglige aucune occasion pour la remplir avec zèle et abné-

gatioii. Après avoir confessé Jésus-Christ devant la multitude et devant la puissance publique, il veut que ses disciples puissent recueillir de la bouche môme du Sauveur une déclaration authentique et solennelle. C'est dans ce but qu'il les envoie pour lui demander : (( Etcs-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » Pour montrer que les prophéties sont accomplies, Jésus-Christ répond : « Allez et annoncez à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Evangile est annoncé aux pauvres. « C'est aussi ce que l'Église peut répondre à ceux qui lui demandent aujourd'hui des preuves de sa mission, ou qui rêvent pour l'humanité je ne sais quelle religion nouvelle dont l'avenir aurait le secret. Voyez mes œuvres, leur dit-elle, et jugez par là si vous devez attendre quelque autre institution que celle dont Dieu lui-môme est l'auteur. Dix-huit siècles de merveilles et de prodiges; l'idolâtrie détruite à jamais; la notion du vrai Dieu ramenée dans la conscience des peuples; l'esclavage brisé; le dogme de la fraternité remplaçant l'égoïsme

antique; l'humanité enveloppée dans un immense réseau de dévouements et de sacrifices; la sainteté fleurissant sous toutes les formes au milieu de la corruption humaine; partout des intelligences qui naissent à la lumière, des volontés chancelantes qui s'affermissent dans le bien, des âmes que la religion guérit de leurs blessures ou qui ressuscitent à la vertu et à la vie morale : voilà le miracle permanent que l'Église étale depuis deux mille ans sous les yeux du monde. Comme son divin fondateur, elle en appelle à ses œuvres pour montrer que les hommes sont entrés avec elle en possession définitive de la vraie doctrine, et que l'avenir appartient à la grande société qui peut invoquer avec luie 'telle confiance le témoignage du passé.

En fournissant au Sauveur l'occasion de démontrer sa divinité par ses œuvres, Jean- Baptiste avait accompli la première partie d'une mission qui consistait à désigner le Messie au monde, avec la double autorité d'un prophète et dlm témoin inspiré. Mais là ne se bornait point la fonction du saint précurseur. Pour préparer dignement le chemin du Seigneur, il fallait disposer les

cœurs à l'Évangile en prêchant la pénitence, et inaugurer, par le sacrifice môme de la vie, le triomphe de la vérité et de la justice dans le monde. De môme que saint Jean-Baptiste résume l'Ancien Testament })ar la prophétie et par le témoignage, il ouvre le Nouveau par la prédication et par le martyre. C'est ce que je me propose de montrer dans une deuxième partie.

Il est, Mes Frères, un phénomène unique dans le monde ; un phénomène qui ne nous frappe plus, tant Tcsprit humain s'y est accoutumé. A l'heure où je parle, d'une extrémité de la terre à l'autre, des milliers do chaires s'élèvent pour redire aux hommes la mêriie parole, la même vérité, les mêmes enseignements. Oui, au milieu de la division des races, de la lutte des partis, du pèle-môle des opinions une voix retentit, toujours une et identique pour tous. Elle part, cette voix, d'une multitude de tribunes qui la répètent d'écho en écho dans toutes les parties du

monde. Rois et peuples, petits et grands, riches et pauvres, savants et ignorants, tous viennent se grouper autour de ces chaires qui leur rappellent également leur origine, leurs devoirs, leur vocation; et cela, au nom de Dieu, avec force et autorité. Voilà le spectacle sans pareil que présente au milieu du monde la prédication évangélique.

Or je dis que ce fait à lui seul, ce fait immense et palpable suffirait pour prouver la divinité du christianisme. Car enfin, rien de pareil s'est-il imaginé, encore moins accompli avant lui et en dehors de lui? Sans doute il y avait eu jusqu'alors des écoles, des académies où quelques philosophes expliquaient leurs systèmes à un petit nombre d'initiés. A l'époque même où saint Jean-Baptiste allait élever la voix au milieu d'Israël, Ilillel et Schammaï attiraient au bruit de leurs paroles les beaux esprits de la Palestine. ]\Iais les petits, mais les ignorants, mais le peuple, le peuple affamé de doctrine et de vérité, se tenait à la porte de ces écoles; il était là qui regardait sans voir, qui écoutait sans comprendre; et de la table de ces riches de l'intelligence il ne tombait pas même une miette de pain pour rassasier les pauvres selon l'es-

prit. Dieu seul était capable de foncier au milieu des hommes un enseignement qui pût joindre au caractère de l'unité le privilège de runivorsalité.

Eh bien, saint Jean-Baptiste a eu l'honneur de dire le premier mot de cet enseignement : celui de pénitence. « Faites de dignes fruits de pénitence, » tel est le but de sa prédication; par là il ouvre la voie à l'Evangile. Ah ! je le sais bien, beaucoup d'hommes voudraient effacer ce mot-là du programme évangélique. Mais non, le christianisme est tout entier dans ce mot qui le résume, parce qu'il signifie la réforme morale, le renouvellement intérieur, le détachement des créatures, la conversion de l'âme à Dieu, la lutte avec les passions déréglées, la souveraineté de l'esprit sur la chair, toutes ces grandes choses qui élèvent l'homme a\i-dessus de lui-même pour le rendre digne de sa vocation et de ses hautes destinées.

Et maintenant venez, sages de l'Orient, philosophes de la Grèce et de Rome, com])arez vos systèmes à ce simple mot qui a changé la face de la terre. Il vous avait servi de peu de raisonner sans fin sur la nature des choses, sur l'origine des idées, sur les élé-

ments de la connaissance. Malgré tous vos efforts, le monde n'avait pas fait un pas en avant dans les voies de la justice et de la vérité. Voici un homme qui ne disserte pas en rhéteur, qui ne discute pas en sophiste; il place sur ses lèvres le mot le plus dur pour les passions humaines, le mot de pénitence; et à l'instant même un peuple entier, accourant auprès de lui, s'écrie dans l'effroi d'une conscience troublée : « Maître que devonsnous faire? » Magister, quid faciemus? C'est l'Évangile qui prélude à la conversion du monde par les merveilles qu'opère la prédication de saint Jean.

En ouvrant cette mission préparatoire au milieu du peuple juif, Jean-Baptiste nous apparaît comme le véritable précurseur de Jésus-Christ; et c'est dans ce ministère confié au fils d'Elisabeth que je découvre le deuxième titre de sa grandeur. Le témoin du ^'erlJe fait chair est aussi le missionnaire qui lui ouvrira le chemin des cœurs. Encore un peu de temps, et le soleil de justice et de vérité va se lever sur le monde; mais la prédication de Jean-Baptiste aura été l'aurore du grand jour de la rédemption. Jésus-Christ va répandre la semence divine dans le champ

de son Père; mais c'est Jean-Baptiste qui remuera cette terre ingrate et qui la travaillera d'avance pour lui faire porter des fruits de sainteté et de salut. Le livre des Évangiles va se déployer sous les yeux de Ihumanité; mais c'est Jean-Baptiste qui en écrira la préface et l'introduction. Les apôtres iront porter la doctrine jusqu'aux extrémités de la terre; mais avant d'être instruits par le Fils de Dieu lui-mcme, ils passeront pour la plupart par Técole de Jean-Baptiste, afin d'y trouver le germe de leur mission future. Les canaux de la grâce vont partir du sein de Dieu pour verser dans les âmes la fécondité et la vie; mais c'est Jean-Baptiste qui ébauchera ces grandes institutions, en traçant les premiers linéaments du plan de la Providence. L'Eglise enfui va réunir les peuples par les liens de la foi et de la charité; mais déjà je la vois en image dans cette multitude qui se presse sur les rives du Jourdain, où tous les rangs de la société se confondent, soldats, publicains, hommes du peuple, pour entendre la parole qui leur enseigne, aux uns la justice, aux autres la charité, à ceux-ci la douceur, à ceux-là l'humilité. La prédication de Jean- Baptiste est le signal de l'approche du règne

de Dieu : c'est l'annonce de la rédemption, c'est un Evangile anticipé, initiatio Evangelii.

Oui, je comprends que FÉvangile s'ouvre par cette parole : « Il y eut un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean »; je comprends que le Sauveur ait placé cet homme unique au-dessus des prophètes, etiain dico 23h<.s quam j^'t^ojjhetam ; je comprends qu'Israël, frappé d'admiration pour une si haute vertu, ait vénéré ce nouvel Elie qui s'offrait à lui dans la force et dans l'esprit du premier; je comprends que le dernier de ses historiens ait pu attribuer en partie ses calamités à la mort de ce juste; je comprends que l'Eglise, cette gardienne des grandes mémoires, invoque en tète de tous les saints celui qui a eu l'honneur de frayer les voies au Fils de Dieu par sa parole et par ses œuvres. Partout où l'Evangile sera prêché, jusqu'à la fin des siècles, le nom de Jean est le premier qui viendra se placer sur les lèvres de quiconque voudra redire, avec l'histoire de la rédemption, les destinées du genre humain.

Et pourtant, ^les Frères, des actions si merveilleuses ne sufïisaient pas pour couronner cette grande carrière. Il fallait que le précurseur du Messie inaugurât le Tes-

tament de la nouvelle alliance par sa mort comme par sa vie. Déjà, du haut d'une montagne de la Judée avait retenti le mot du divin maître : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice! » Eh bien, cette grande loi du sacrifice, Jean devait la consacrer dans sa personne; et à quelques pas du Calvaire, où cette loi trouvera sa plus haute expression, la Judée allait être témoin d'un spectacle auquel le monde romain s'habituera pendant plusieurs siècles.

Je ne raconterai pas cette scène fameuse où se trouvent, d'un côté, l'oubli du devoir, la négation du droit, la volupté toujours cruelle, les lâches complaisances d'une tyrannie d'autant plus abjecte qu'elle met la force brutale au service de passions ignobles; et, d'un autre côté, le respect de la loi, le sentiment de la justice, la liberté de la parole, la calme intrépidité d'une conscience qui craint Dieu plus que les hommes. Non; ce que je tiens à constater à la gloire de Jean-Baptiste, c'est qu'il a inauguré dans le monde chrétien la grande protestation du droit contre la violence, de la morale contre les attentats qui l'outragent, de l'honneur et de la dignité humaine contre les ignominies de la chair : il T. II. 27

est tombé martyr de la justice; il est mort pour défendre la sainteté du mariage et l'inviolabilité de la foi conjugale; il est mort pour protéger les fondements de la famille, ces bases impérissables sur lesquelles Dieu a établi la société humaine. Voilà ce qui élève son sacrifice à une hauteur où la dignité de l'apôtre et du prophète se transfigure dans l'auréole du martyre.

Oui, Mes Frères, c'est par là qu'en toute vérité Jean-Baptiste ouvre le Nouveau Testament. Je disais tout à l'heure qu'il a eu l'honneur de prononcer le mot initial de la prédication évangélique, celui de pénitence. Le premier aussi, à partir de la loi nouvelle, il a laissé tomber de ses lèvres cette sentence de la vertu qui réprimande le vice : Non licet « Cela ne vous est pas permis. » Ce mot, il l'a dit sur les marches d'un trône; il l'a dit au milieu d'une cour voluptueuse; il l'a dit avec cette douceur qui tempère la fermeté sans l'exclure; il l'a dit sans se lasser, fort qu'il était de son droit et de son devoir; il fa dit au milieu des chaînes; il l'a dit en face de la mort; et depuis ce moment-là, ce mot est resté comme l'immortelle formule de la conscience qui proteste contre l'iniquité.

C'est des lèvres de Jean-Baptiste, en effet, que l'Église prendra ce mot pour le répéter à son tour de siècle en siècle. Chaque fois que le scandale d'Hérode se renouvellera dans le monde, lorsqu'un prince de la terre, abusant de son pouvoir, se fera un jeu des lois sacrées du mariage, s'appelât-il Philippe de France ou Henri d'xVllemagne, Jean-Baptiste revivra sous la figure de quelque pontife qui, s'approchant du trône, jettera lentement au milieu d'une cour étonnée de tant d'audace, ce mot sacramentel : Non licet « Cela n'est pas permis. » On lui répondra par la menace, par l'exil, par la mort. Qu'importe? Il faut que le monde sache bien que l'Evangile oblige les grands comme les petits, les rois non moins que leurs sujets. Oui, laissez-moi vous rappeler vm souvenir qui se présente à moi dans cette solennité. Un jour, sur le trône d'une nation voisine, un monarque, emporté par des passions brutales, osera dire à l'Église : « Si vous ne consentez pas à faire fléchir pour un instant la loi devant ma volonté, je détacherai un peuple entier de la foi catholique; je ferai de lui pour des siècles l'ennemi le plus ardent du saintsiège » Mais l'Église, reprenant le rôle

de Jean -Baptiste, répondra aux menaces d'Henri YIII par la bouche de Clément VII : « La nation anglaise m"est chère; mais la morale évangélique m"est plus chère encore; plutôt que de céder un iota de la loi dont je suis la gardienne, je consens à perdre un des plus beaux fleurons de ma couronne; car ce qui importe avant tout, c'est que la morale reste sauve, c'est que le droit subsiste dans son intégrité, c'est qu'on n'oublie jamais que le vrai christianisme ne sait pas transiger avec les passions humaines et qu'il a pour chacune d'elles un avertissement, un blâme, et au besoin un anathème. »

Ah! c'est là quelque chose de bien imposant au milieu du monde, que cette constance de l'Église à proclamer le devoir au péril de la vie et au prix du sang. Il n'est que trop vrai, depuis deux mille ans, le vice a toujours cherché à étouffer cette voix qui le trouble, qui l'importune, qui l'empêche de jouir de la fausse sécurité qu'il voudrait se procurer. Mais pour quiconque a le respect de soi-même et le sentiment du devoir, cette protestation immortelle du droit contre l'iniquité est le plus grand fait moral qui se soit produit ici-bas. Oui, si ce tribunal pacifique

de l'Église, si ce tribunal vengeur des lois de la morale n'existait pas dans le monde, il faudrait le créer pour l'honneur du genre humain, pour la sécurité de vos familles, pour le maintien de l'ordre social, pour la conservation de ce qu'il y a de plus élevé, de plus noble, de plus sacré parmi les hommes. Il faut qu'à chaque attentat contre la conscience et l'honnêteté publiques réponde une voix qui le flétrisse, en disant à l'homme qui foule aux pieds les maximes de l'Evangile : « Vous pouvez outrager la morale impunément; mais du moins, pour votre bien et pour celui de vos semblables, vous ne nous empêcherez pas de vous répéter jusqu'à la fin : Non licet « Cela ne vous est pas permis. » Et voilà pourquoi Ton ne saurait prononcer sans une vive émotion le nom de ce grand serviteur de Dieu qui, après avoir eu l'insigne honneur de servir de témoin et de précurseur au Messie, a mérité en même temps d"étre le précurseur de tous ceux qui, depuis ce moment-là, sont tombés martyrs de la justice et de la vérité. Nommer saint Jean- Baptiste, c'est rappeler avec la dignité d'un ministère unique la grandeur du caractère, l'intrépidité de la conscience, les splendeurs

et l'héroïsme du sacrifice. Oui, Dieu vous a fait une grande grâce, Mes Frères, en conduisant au milieu de vous et en confiant à votre garde ce chef sacré auquel se rattachent de tels souvenirs et de telles leçons. Amiens a été choisi par la Providence entre toutes les villes pour conserver ce dépôt inestimable. C'est ici que, depuis de longs siècles, les peuples sont accourus pour recueillir un écho de cette voix qui annonçait au monde l'avènement du Fils de Dieu. C'est ici que des générations entières ont médité sur les enseignements du dernier des prophètes de l'ancienne loi, du premier des prédicateurs de la loi nouvelle. C'est ici que les rois eux-mêmes sont venus vénérer les reliques de celui qui pouvait dire avec le Psalmiste : Loquebar de testinioniis tuis in conspectu regum et non confundebar « J'ai parlé de vos préceptes en présence des rois, et je n'ai pas été confondu. » Puissiez-vous, Mes Frères, vous montrer digne d'un privilège si glorieux. Retrempez-vous dans votre foi, en contemplant ce mémorial des temps qui ont vu naître le Rédempteur du monde. Confessus est et non negavit « Il a confessé le Christ et ne l'a pas nié. » Tel est l'enseignement qui

ressort pour nous tous de cette grande vie. Car tous nous devons confesser Jésus-Christ, à haute voix, par notre conduite et par nos œuvres. A une époque surtout où les convictions s'amohssent, où les volontés chancellent, où les caractères s'énervent, où tant d'âmes flottent indécises entre la vérité et l'erreur, entre le vice et la vertu, l'exemple du premier des confesseurs de Jésus-Christ est de nature à nous inspirer plus d'énergie pour le bien. Co7ifessus est et non negEivit « Il a confessé le Christ et il ne l'a pas nié! » Telle doit être notre devise au milieu d'une société où l'antichristianisme relève la tête, où l'orgueil humain s'insurge de nouveau contre Dieu et ses saints, où la haine des uns et les railleries des autres s'efforcent de retenir sur nos lèvres la parole de la foi, ou de la refouler au dedans de nous-mêmes, captive et tremblante. Confessus est et non negavit! C'est l'honneur d'une âme chrétienne de se montrer supérieure à toute fausse honte, en foulant aux pieds le respect humain, pour manifester sa conviction aux yeux du monde entier. Confessus est et non negsivit! A cette voix qui part de l'homme en répond une autre qui sortira de la bouche d'un Dieu :

Qui confitebitin^ me coram hominibus, et ego confîtebor eum coram Pâtre vieo « Quiconque me confessera devant les hommes, moi aussi je le confesserai devant mon Père (1).

Oui, tel est le jugement que le Christ portera sur chacun de nous, et ce jugement est proche. Il y a dix-huit siècles, Jean-Baptiste parcourait les régions de la Judée, annonçant au peuple l'avènement du règne de Dieu : « Déjà, s'écriait-il, la cognée est mise à la racine de l'arbre; tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. )) A l'exemple de saint Jean-Baptiste, nous vous annonçons l'approche du royaume de Dieu dans l'éternité. Car quoi que vous fassiez pour vous attacher à cette figure du monde qui passe, croyants ou incrédules, vous êtes impuissants à la retenir : elle vous fuit, elle vous échappe, laissant aux uns le regret d'y avoir fixé leurs désirs, aux autres la satisfaction d'en avoir retiré un cœur vide des illusions du présent et plein d'espérance pour l'avenir.

(1) Matth , X, 3-2.

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