T. JI
gea de réorganiser l'édifice de la charité. L'homme que Dieu investit de cette sublime fonction, vous l'avez nommé, Mes Frères, c'est saint Mncent de Paul. Il est temps de le voir à l'œuvre. Cest l'objet de ma seconde partie.
Je viens d'esquisser à larges traits l'organisation de la charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Église et pendant le moyen âge. Comme nous l'avons vu, à mesure (ju'cllo se développait sous l'action divine et selon les besoins du temps, de nouvelles créations s'ajoutant aux anciennes les rajeunissaient en les transformant. Il nous faut déterminer à présent le caractère de l'œuvre de saint Vincent de Paul et la place (ju'ellc occupe dans l'histoire du dévouement catholique.
Pour rendre là- dessus mon idée aussi nettement qu'il m'est possible, j'appellerai à mon secours un exemple que je tire d'un ordre parallèle à celui de la charité, l'ordre de la foi; un exemple que j'ai déjà eu occasion
de citer dans uno autre enceinte. Car, bien, que distinctes dans leur objet immédiat, la foi et la cbai'ité converi^ent au même but, et tout homme qui reçoit de Dieu une haute mission, la reçoit pour accomplir ici-bas une grande œuvre de foi ou une grande œuvre de charité. Donc, quatre siècles avant saint Vincent de Paul, \ui de ces hommes que Dieu se plaît à échelonner d'à^-e en âc^e comme les ouvriers de ses conseils, se vit appelé à résumer tout le travail des idées chrétiennes qui s'était opéré de saint Paul à saint Augustin et de saint Augustin jusqu'à lui. Chargé d'une pareille tâche, cet homme prodigieux prend ce qu'il trouve sous la main, ce que la tradition chrétienne lui a légué de faits et d'idées; il les réunit en faisceau, les combine, les coordonne; il part de la raison cfu'il analyse,. qu"il creuse; il dispose les vérités naturelles, les aligne comme un majestueux péristyle qui entoure l'édifice sacré; puis pénétrant à l'intérieur, il range par ordre les vérités révélées comme autant de colonnes qui prennent leur point d'appui sur la terre pour s'élancer vers le ciel; il fait circuler à travers ces nefs de l'intelligence le souffle de Dieu c|ui les animeet les pénètre ; il met en l'air ce dôme de la
244 DEUXIEME PA^'EGYRIQUE
vérité que supporte la foi, qu'embellit la charité, que Tespérance couronne, jusqu'à ce qu'il sorte d'entre ses mains un édifice semblable à ces monuments gigantesques du même âge qui entraînent l'œil sous terre et qui l'emportent dans la nue. Cet homme, vous le connaissez tous, c'est saint Thomas d'Aquin, et jamais œuvre ne trahit à un plus haut degré le génie de l'organisation que la somme théologique de saint Thomas d'Aquin.
Eh bien, je dis que Vincent de Paul a fait pour la charité au dix-septième siècle ce que le Docteur angélique avait fait au treizième pour la science de la foi. Il a été, permettezmoi ce mot qui exprime toute ma pensée, il a été le Thomas d'Aquin de la charité. Cest le caractère de son auivrc et le but de sa mission.
Oui, lui aussi, cet homme si simple et si grand, a été doué par Dieu du génie de l'organisation; et comme Thomas d'Aquin, il a légué au monde chrétien sa Somme, une Somme magnifique, la Somme de ces œuvres. Il a recueilli dans son âme tout ce que le dévouement catholique avait su, dans le cours des âges, trouver d'inspirations au
service de la souffrance et de la pauvreté, et complétant l'héritage du passé par des vues plus larges, l'enrichissant de conceptions neuves, il a transmis aux siècles futurs cette organisation de la charité cfue l'Église catholique a le droit de compter parmi ses plus belles gloires dans les temps modernes.
Voilà c|uelle a' été la mission providentielle de ce grand homme. Pour le démontrer, je ne raconterai pas sa vie. Ayant eu déjà le bonheur de vous la retracer du haut de cette chaire, je ne puis que rappeler ce que vous savez tous (1). Est-il dans les siècles passés une institution quelconque de bienfaisance qu'il n'ait ou rajeunie, ou restaurée, ou agrandie? Y a-t-il une œuvre de charité qui ne soit venue se rattacher comme un anneau à cette chaine d'établissements qui s'étend jusqu'à nous? De FHôtel-Dieu qu'il transforme à la Salpétrière qu'il érige, des malades qu'il soulage aux pauvres qu'il nourrit, des vieillards qu'il recueille aux enfants trouvés qu'il sauve, des forçats qu'il délivre aux captifs qu'il rachète, à travers les établissements qu'il fonde, les asiles qu'il ouvre,
(1) Ce premior panégyrique de saint Vincent de Paul n'a pas été recueilli.
•e46 DEUXIEME PANEGYRIQUE
les hô}Ditaux qu'il crée, pendant tout un demisiècle, le monde suit avec étonnement les prodiges de son activité. N'est-ce point là, je vous le demande, dans l'ordre de la charité, •cette vaste et magnifique synthèse que nous admirions tout à l'heure dans l'ordre de la foi? N'est-ce point des deux côtés la même ■étendue d'esprit et cette largeur de coup d'œil qui emhrasse et qui relie entre elles toutes les parties d'un grand tout? Et s'il est vrai qu'on ne saurait ahorder un prohlème de la foi sans trouver en face de soi le nom et le génie de Thomas d'Acfuin, chaque fois que le dévouement cherche à se produire sous une forme nouvelle, chaque fois que l'esprit chrétien, inspiré par la foi, se traduit parmi nous en quelque œuvre féconde, pour peu que Ton creuse à la source de ces grandes choses, on y trouve à côté du doigt de Dieu, qui met tout en mouvement, la main et le cœur de Vincent de Paul.
Tant il est vrai qu'il a été donné à cet homme de recueillir toutes les traditions de la charité chrétienne pour les coordonner •entre elles dans une majestueuse harmonie. Mais Vincent de Paul a fait plus. Cette .Somme de la charité, dont les éléments lui
étaient fournis ])ai' seize siècles d'inspiration et de foi, il l'a complété en y introduisant un élément nouveau. C'est, si je i)uis me servir de ce mot, le côté neuf et original de son œuvre; })ar là il s'est montré véritablement créateur.
C,)uand je dis que Vincent de Paul a révélé par ce côté l'énergie créatrice de son esprit, je suis loin de prétendre que la tradition catholique du dévouement ne lui offrit sur ce ])oint aucune espèce de précédent; il en est de la charité comme de la foi : non 7wva, sed note, cette loi du progrès normal et régulier s'applique au bien comme elle convient au vrai. Il ne s'y produit rien d'absolument neuf ou du moins qui ne se rattache par quelque endroit à un fait primitif et fondamental. Mais j'ose affirmer que la création dont je vais parler appartient en propre à Vincent de Paul, sinon dans son principe, du moins dans la forme qu'elle a reçue de lui et dans les applications qu'il a su en tirer.
Dieu, Mes Frères, Dieu qui a bien fait tout ce qu'il a fait, a établi au milieu de nous une force souveraine qu'il a renfermée dans ce qu'il y a de plus faible et de plus délicat. Quand l'homme fait son entrée dans le monde.
il trouve à coté de lui cette force c[ui lui tient lieu de celle qu'il n'a pas encore. C'est appuyé sur elle qu'il franchit l'espace qui sépare la vie du berceau de la vie de l'adolescence. Plus tard, et à l'instant même où cette force tutélaire vient à le quitter, il la cherche autour de lui dans un autre cœur. Et à moins que Dieu ne consente à devenir lui-même toute sa force, à moins qu'il ne fasse de sa vie une vie réservée en l'embaumant de ce parfum céleste de la solitude qui s'appelle le célibat, à moins, dis-je, que Dieu ne lui fasse cette grâce, la plus grande de toutes, Thomme n'a point par lui-même assez de force pour se passer d'un tel secours, parce qu'il n'y a pour lui, après la grâce de Dieu, dans les bons comme dans les mauvais jours de son existence, rien de plus fort ni de plus consolateur que de trouver à son côté ce don de la tendresse et ce don de la compassion qui forment ici-bas la plus haute puissance d'aimer.
Eh bien, cette force-là, cette puissance d'aimer, la plus souveraine que Dieu ait créée, il fallait la détourner de tout autre objet pour l'appliquer à la souffrance et à la pauvreté. Voilà le problème. Et j'ose dire que
DE SAINT VINCENT DE PAUL î-'.0
ce problème offrait do g-raves difficultés dans sa grandeur même. Cav pour que ce dévouement obtint tout son effet, il fallait qu'en contact perpétuel avec le monde, il n'en reçut aucune atteinte; qu'après avoir déployé son énergie, il se repliât sur lui-même dans la conscience de son néant, et qu'au milieu des périls surgissant de lui-même, il conservât intacte sa virginité. C'était là une de ces difficultés que Dieu seul peut trancher. Dieu la trancha par Mncent de Paul.
Mais comment Fa-t-il tranchée? Ici, Mes Frères, je l'avoue, je me sens confondu. Et ce qui confond mon esprit, ce n'est pas même tant cette rectitude de jugement et ce suprême bon sens, cette sûreté de coup d'œil et cette limpidité d'un regard qui voit le fond de tout, ce tact, cette sagesse de conduite, cette habileté de discernement, cette expérience des âmes qui placent Vincent de Paul au premier rang des esprits fondateurs : tout cela, je l'admire assurément; mais ce que j'admire encore plus, c'est la divine hardiesse que donnait à cet homme la vivacité de sa foi. Où va-t-il chercher une arme pour défendre le dévouement contre sa propre faiblesse? Où trouvera-t-il une sauvec'arde à
sa virginité? Dans le dévouement même.
C'est par Fexercice continu de son ministère, c'est en ne laissant aucune heure vide de sacrifice, c'est en aimant Dieu et les pauvres du matin au soir à la sueur de son front, que la charité conservera la pureté de l'ange dans la fragilité de la chair. Écoutez, chrétiens, ce nouveau code du dévouement tracé par la main du génie sous la dictée ■de Dieu : « Vous n'aurez point d'autres monastères que les maisons des pauvres, point •d'autres cloîtres que les rues des villes et les salles des h(3pitaux, point d'autre clôture ({uc l'ohéissance, ni d'autre voile ({ue la modestie. » Mais voici quelque chose de plus audacieux, s'il pouvait y avoir de l'audace quand on marche avec Dieu, Vincent de Paul ne craint pas d'enlever au dévouement de sa force en lui laissant toute sa liherté. Au lieu de l'enchaîner aux pauvres par la perpétuité d'un lien quelconque, il veut que •chaque année ajoute à son mérite celui d'une consécration nouvelle, et qu'ainsi prolongé, par un choix libre et réfléchi, le sacrifice trouve sa garantie pour l'avenir dans l'expérience de son passé. 0 homme sublime! que vous êtes admirable! Non, vous n'avez pas
trop présumé de vous-même dans votre immortelle création; l'expérience n'a pas démenti la sairessse ni la profondeur de vos vues. Voilà deux siècles que le monde est en possession de l'œuvre que vous lui avez léguée, et au milieu de tant de voix qui se sont réunies pour l'exalter et la bénir, la critique n'a pu soulever un blâme ni la calomnie trouver un écho.
Ah! Mes Très Chères Sœurs, permettez <{u'en ce moment notre cœur de prêtre éclate au milieu de vous, et que notre admiration se reporte de votre glorieux fondateur à vous qui formez sa couronne terrestre, parce que vous êtes l'œuvre de sa foi et de son génie. Pour louer Vincent de Paul, je ne puis mieux faire que de rappeler tout ce que le monde vous a rendu d'hommages volontaires ou forcés. Oui, si depuis votre origine la vénération des peuples s'est attachée à vos pas; si le dix-huitième siècle lui-même, ce contempteur ironique de l'Évangile, s'est arrêté devant vous, respectueux et timide; si de nos jours vous avez réuni les suffrages de tous ceux qui ont conservé le sens de la grandeur morale; si l'islamisme, en vous voyant aborder ses rivages, s'est pris à
douter de lui-même; si l'hérésie jalouse a ramassé tout ce qui lui restait de force pour vous suivre de loin, ne pouvant vous atteindre; si l'incrédulité a senti renaître en face de vous une foi qu'elle ne se connaissait plus; si enfin votre charité, parlant plus haut que nos discours et nos livres, dissipe les préjugés, fait tomber les défiances en manifestant la vérité par son signe le plus visible et le plus palpable, le signe du sacrifice et du dévouement; à vous sans doute, à vous le mérite, à vous la récompense; mais l'honneur de toutes ces choses, je suis heureux de le dire devant le tombeau de ce grand homme, Thonneur en remonte, après Dieu, à saint Vincent de Paul.
Toutefois, Mes Frères, si je m'en tenais à ce que je viens de dire, je n'aurais pas pénétré avec vous tout ce qu'il y a de sagesse et de profondeur dans les conceptions de saint Vincent de Paul. Si solide, en effet, et si bien organisée que pût être l'œuvre du dévouement telle qu'il l'avait conçue, elle n'aurait pu se soutenir par elle-même. Pour qu'elle subsistât toujours forte et vivante, il lui fallait un appui extérieur; il fallait que, tout en restant ce qu'elle était, elle se rattachât par
un lien indissoluble à un dévouement sinon plus grand, du moins plus sacré par son origine et par son caractère : Vincent de Paul le comprit à merveille. Voulant affermir et couronner en même temps Fédifice de la charité, il résolut d'appeler à son aide, comme source de vie et comme principe de direction, le dévouement du prêtre.
C'était encore là une vue de génie tout autant qu'une inspiration de la foi. Ramener toute Torganisation de la charité au sacerdoce comme à sa source, faire marcher de front ces deux dévouements qui embrassent le monde dans leur virginité commune, les relier au sommet par l'unité du conseil et de la direction, et les répandre à travers Thumanité, appuyés Tun sur Fautre dans Talliance d'un même but, c'était braver l'enfer et défier la mort. Ah! c'est qu'en dehors du prêtre vous établirez, si vous le voulez, vous établirez des sociétés, vous organiserez des secours, vous bâtirez des édifices, vous ferez de la bienfaisance; vous ne ferez pas du dévouement. Quand le Christ envoya ses apôtres à travers le monde, il leur confia ce qui enfante le sacrifice, ce qui le soutient, le nourrit, la parole de la foi et la vie du sacre-
254 DEUXIEME F\AXEGVRIQUE
ment. C'est à cette double source jaillissant du sacerdoce que le dévouement puise ses inspirations et renouvelle sa jeunesse en perpétuant sa vigueur. Dix-huit siècles sont là pour attester que toute œuvre de charité qui veut se passer du prêtre, qui cherche en dehors du sacerdoce de Jésus-Christ la vie et la fécondité, tombe d'inanition ou périt de langueur. Voilà pourquoi, quand cet homme extraorchnaire reçut de Dieu la mission d'organiser le dévouement dans les temps modernes, il fit du sacerdoce l'appui de son œuvre, et, dirigeant vers ce but tout l'effort de son âme, il voulut que, depuis les villes de l'Europe jusqu'aux j^lages de l'Océanie, le monde vit s'avancer cote à côte, sous le morne étendard, le i)rètre et la sœur de charité, le missionnaire du dévouement et le missionnaire de la foi.
Voilà l'œuvre de saint Mncent de Paul; cette œuvre, nous lavons recueillie lidèlcment et nous en vivons. Notre siècle ne l'a complétée que sur un })oint; mais cette institution nouvelle, née des besoins de l'époque, se rattache encore à l'homme dont nous venons d'expliquer la mission; elle porte son nom, elle s'inspire de son esprit, elle arbore
DE SAINT VINCENT DE lUL'L 255
son drapeau. Oui, c\Hail uno yraiulc idée, au milieu de rindilTérencc des uns et de rincrédulité des autres, c'était une pensée féconde de former, entre le prêtre et la sœur de Charité, une milice de jeunes hommes ardents et dévoués, pour combattre le fléau de la misère par Tarme du dévouement.
Cette œuvre nouvelle, l'Eglise Ta bénie, Dieu lui a donné Taccroisscment; à quelques années de son origine, elle a fait le tour du monde, elle compte ses membres par milliers. Et quand je cherche dans ce siècle où,, comme toujours, le mal traverse le bien, quand je cherche parmi ses œuvres quelqu'une qui puisse être d'un grand poids dans la balance de Dieu et de l'histoire, non, je n'interroge pas nos livres, je ne compte pas nos systèmes je ne vais pas frapper à la porte de nos écoles et de nos académies, j'oublie même un instant les révolutions qui ont agité la surface mobile de nos sociétés modernes; je vais trouver dans quelque mansarde obscure trois ou quatre étudiants de Paris, et, surprenant dans leur âme l'idée naissante des conférences de saint Vincent de Paul, je me dis, la main sur mon cœur et le recard dans l'avenir : ^'oilà l'une des
œuvres fécondes du dix-neuvième siècle!
0 Vincent de Paul! 6 grand homme! ô grand saint! nous voici en ce jour autour de vos reliques, nous tous qui vous vénérons comme notre modèle ou qui vous chérissons comme notre père. J'ai dit, ou plutôt mon cœur a essayé de dire ce que vous avez fait pour l'Eglise et pour le monde. Continuez par vos prières l'œuvre de miséricorde que vous avez commencée sur la terre. Bénissez du haut du ciel ces prêtres au milieu desquels vous avez laissé votre esprit; ces héroïnes de la charité qui vous doivent, après Dieu, tout ce qu'elles sont; ces généreux chrétiens qui marchent sous votre bannière dans les voies du dévouement. Etendez votre protection à ce diocèse de Paris sur lecjuel vous répandîtes jadis les sueurs de votre zèle, à cette nation française qui se glorifie d'avoir été votre patrie terrestre. Ah! bénissez surtout les pauvres, les infirmes, les malheureux, tous ceux qui souffrent et qui gémissent sous le poids de la douleur, ^'ous avez été leur père ici-bas, soyez-le dans le ciel, restez notre père à tous.
DE SAINTE GLOTILDE
PRONONCÉ
DANS l'Église sainte-clotilde, a paris
Le 4 Juin 1837,
Cum invocasset reginn omnium rectorem et salvalovem Deum, convertit Deus spiritum re'jis.
Quand la reine eut Invoqné celui qui gouverne et qui sauve les âmes, Dieu convertit l'esprit du roi.
ESTHER, XT.
Mes Frères,
C'est en ces termes que l'Écriture sainte rapporte le triomphe d'Esther sur l'esprit du roi Assuérus, son époux; et je ne saurais choisir dans les saintes lettres de trait plus conforme à celui qui caractérise la vie de la pieuse reine dont je viens célébrer devant vous la mémoire et les vertus. Elle aussi a triomphé par la prière de l'esprit d'un prince
idolâtre; et, plus heureuse qu'Esther, elle n'a pas remporté un triomphe passager; elle a obtenu de Dieu une victoire définitive, la victoire de la foi sur rinfidélité, la victoire du christianisme sur la barbarie païenne.
Nommer sainte Clotilde, c'est rappeler les origines de la royauté et de l'Église de France, c'est rappeler Tenfantement d'une grande nation à la foi catholique, c'est rappeler Talliance immortelle de la religion avec la patrie, Clovis, Remy, Geneviève; le champ de bataille de Tolbiac, les fonts baptismaux de Reims; la royauté chrétienne, l'épiscopat chrétien, la virginité chrétienne : tous ces noms, tous ces faits, toutes ces institutions rayonnent et se groupent autour de la noble figure qui surgit de là comme le type sacré de réponse, de la mère et de la reine chrétiennes.
C'était donc une heureuse idée que d'avoir consacré de tels souvenirs par l'érection de ce temple, et d'avoir fait de ce monument splendidc le mémorial de notre conversion à la foi, en y attachant le nom de sainte Clotilde. Déjà, vers une autre extrémité de la capitale, une église s'élevait comme le témoin d'une époque mémorable à jamais; et.
du haut de cette église, la vierge patronale de Paris nous redisait à tous ce que Dieu avait fait pour nous introduire dans le royaume de son Fils. Mais il fallait qu'au témoignage de l'héroïque vierge de Nanterre la sainte épouse de Clovis vînt ajouter le sien, et que l'on vît ainsi Geneviève et Clotilde enlacer leurs mains protectrices pardessus la capitale. C'est pourc{uoi je suis heureux de dire pour la première fois dans cette enceinte la part qu'a prise votre illustre patronne au grand événement C£ui a fait de la France la fdle aînée de l'Église et le royaume très chrétien.
Cette part, c'est la part de l'épouse et celle de la mère. Épouse du premier roi des Francs, elle a aidé à l'étahlissement du règne de la foi en France. Mère des successeurs de Clovis, elle a contribué à l'affermissement du règne de la foi en France. Or, par l'exercice de ce double ministère, elle a inauguré dans notre pays la mission traditionnelle dévolue à l'épouse et à la mère chrétiennes. C'est sous ce double aspect cjue j'ai dessein d'envisager la vie et les œuvres de sainte Clotilde dans les deux parties de mon discours.
L'apôtre saint Paul, voulant formuler une des lois du gouvernement divin, écrivait ces mots si propres à étourdir le sens humain et à renverser toutes les idées reçues dans le monde : Infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia, et ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus, et ea quse non sunt, ut ea quœ sunt destrueret (1) « Dieu a choisi ce qu'il y a de plus faible dans le monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort; il a pris ce qu'il y a de moins noble et de plus méprisable selon le monde, et même ce qui n"est pas, pour détruire ce qui est, afin que nulle chaire ne se glorifie devant lui », ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus. Telle est la grande maxime du gouvernement divin. Dieu donc, voulant faire de la nation française le premier royaume de son Fils, choisit pour instrument de cette conquête ce qu'il y a de plus faible et de moins puissant en apparence, une femme.
(I) l" aux Corinlli., i.
Et pour que vous ne soyez pas surpris que Dieu ait inauguré d'une façon si éclatante la mission de la femme chrétienne dans notre pays, je dois vous rappeler ce qu'il avait fait pour la rendre digne de coopérer avec lui dans l'économie de la foi. Et d'abord, il avait effacé de son front la sentence de dégradation que le paganisme y avait écrite. Puis il avait dit à l'homme, par l'organe de son Fils : Elle est ton égale; qu'elle cesse d'être ton esclave pour devenir ta compagne et ta sœur. Avilie depuis tant de siècles, la femme s'était relevée sous l'influence de cette grande parole; et, mettant au service de la foi la puissance d'aimer que Dieu lui a donnée, elle avait reconquis dans le sang du martyre les titres de sa noblesse. On l'avait vue, inébranlable sous le glaive des persécutions, partager avec l'homme les gloires de la souffrance et les grandeurs du sacrifice. On avait vu les Thècle, les Perpétue, les Lucie, les Agathe, les Cécile, les Anastasie réhabiliter leur sexe à force d'héroïsme, et lui rendre dans le foyer domestique comme au milieu du monde le rang que doivent lui assurer ses vertus et son cœur. De ce moment-là, une ère nouvelle, une ère glorieuse s'ouvrait
pour la femme affranchie, relevée, ennoblie par le Christ. Dieu se servira de son ministère pour la conversion des âmes : InfirmdL mundi elegit Deus, lit confimdat fortia.
Ne vous étonnez donc pas qu'une simple femme apparaisse à Torigine de la conversion des Francs comme l'instrument d'un tel œuvre : trois siècles de foi couronnés par le martyre avaient préparé la femme chrétienne à l'apostolat intime que sainte Clotilde devait inaugurer en France. Elle aussi était issue d'une de ces races nouvelles qui, touchées par l'Évangile, allaient régénérer le monde. Fille d'un chef des Bourguignons, elle croissait dans la retraite pour le salut et l'avenir de la France. Dieu, qui la destinait à de si grandes choses, n'avait pas épargné à sa jeunesse les épreuves de l'adversité. Presque au sortir de l'enfance, elle avait vu périr son frère et sa mère sous les coups d'un usurpateur qui s'était fait du fratricide un degré pour monter sur le trône; et comme s'il ne lui eût pas sufTi d'avoir formé cette âme à l'école du malheur, Dieu permit qu'une deuxième épreuve vînt s'ajouter à la première. Catholique au milieu d'un peuple arien, elle avait retiré du contact de Thérésie
une foi pure et des convictions non troublées; et tandis qu'autour d'elle l'erreur déployait toutes sortes de séductions aidées par la menace, la pieuse fille de Chilpéric conservait le don de la vérité dans l'innocence de son cœur. C'est ainsi que Dieu a coutume d'agir lorsqu'il veut confier à une âme quelque haute mission : il la détache de bonne heure des choses d'ici-bas par une infortune qui pour elle est une grâce; puis il la place en présence de Terreur ou du vice pour éprouver, dans un premier combat, sa force et sa fidélité.
Or, pendant que cette fleur de sainteté s'épanouissait au soleil de la grâce, de grands événements se préparaient dans la Gaule. Ln de ces hommes qui apparaissent à l'origine des empires, portant au front le signe de l'énergie créatrice, préludait à ses destinées futures par ces coups d'audace qui révèlent le génie d'un fondateur. Quand ce chef de tribu auquel il a été donné de jeter les bases de l'une des royautés les plus durables qu'il y ait eu dans le monde, lorsque, dis-je, cet homme eut enveloppé d'un regard la terre où il était venu poser le pied, il comprit qu'entre le Rhin et l'Océan il n'y
avait de place que pour un maitre. Telle fut l'idée qu'il conçut, l'idée de Funité territoriale; et nous ses descendants, nous vivons encore de l'idée que le fer de ce barbare traça sur le sol en lui ouvrant un sillon que mille ans n'ont pu fermer. Mais cet homme, qui croyait en son épée, ne croyait pas en Dieu, et sans Dieu et le Christ la France ne se faisait pas. Donc, poussé de Dieu, il s'en alla quelques jours solliciter une alliance que l'esprit politique dictait à son cœur; mais la Providence dépassait les calculs de l'homme; et lorsque, associant à sa fortune Tcpouse de son choix, il croyait n'avoir fait monter sur le trône que la grâce et la beauté, c'est Jésus- Christ qu'à son insu il avait appelé à régner sur les Francs.
Ici, Mes Frères, j'entre au vif de mon sujet, en venant toucher à cet apostolat intime que Dieu réservait à Clotilde. Sans doute lorsque, assise avec sa sœur aînée aux portes de la ville des Bourguignons, elle exerçait l'hospitalité envers les pauvres voyageurs, la pieuse enfant ne se doutait pas qu'un jour tout un peuple lui devrait sa foi. Toutefois, un attrait mystérieux la poussait vers cette terre inconnue que la Providence ouvrait de-
vant elle, et ce ne fut pas sans une secrète conscience de sa mission qu'elle surmonta la résistance artificieuse de celui qui, après avoir rempli sa jeunesse de deuil, s'en était fait le tuteur. Unie à Clovis par les liens du sacrement, la nièce de Gondebaud comprit ce que Dieu et l'Église attendaient de sa foi. Dieu, comme disait Bossuet, Dieu, qui s'était servi des chastes attraits de la reine Esther pour gagner le cœur d'un prince infidèle, Dieu avait préparé un charme innocent au chef des Francs dans les agréments infinis de sa pieuse épouse. Profitant de l'ascendant moral que lui assurait une affection profonde, Clotilde essaya d'abord de combattre dans l'esprit du roi franc son attachement à l'idolâtrie. « Les dieux que vous adorez, lui disait-elle, ne sont que vanité : impuissants pour eux-mêmes, ils ne peuvent nous être d'aucun secours, car ce sont des dieux de bois, de pierre ou de métal. Le Dieu qu'il faut adorer, c'est celui qui de rien a fait toutes choses, qui a créé le ciel et la terre et formé l'homme de sa propre main. » Mais ces paroles glissaient sur l'âme de Clovis sans y pénétrer; et je n'en suis pas surpris. Sans doute, le raisonnement est une arme invinci-
ble contre Terreur spéculative ou théorique, et Dieu n'a pas voulu que la vérité arrivât au cœur de l'homme sans passer par son intelligence; mais par delà les résistances de l'esprit, il est une force dont le raisonnement ne vient pas à bout, c'est la volonté. Là est le grand obstacle, et cet obstacle souverain, Dieu seul peut le briser. Nous pouvons bien faire fléchir une âme sous le poids de nos raisons, la placer entre l'évidence et l'absurdité sans lui laisser de recours contre la doctrine catholique; mais la défaite de l'intelligence n'entraîne pas nécessairement la soumission du cœur. Voilà ce qui explique pourquoi tant d'hommes résistent à la religion, bien qu'ils n'aient d'arme contre elle que dans de misérables sophismes. Ce n'est pas que la foi chrétienne ne s'impose à leur esprit par l'autorité de ses preuves. Appuyée sur des faits qui ne souffrent pas de réplique, confirmée par un témoignage qui tire sa force d'un sang librement versé, crue par les plus beaux génies dont l'humanité s'honore, victorieuse du temps, de l'espace et des passions, la religion s'offre à l'homme portant au front le signe irrécusable de sa divinité. Mais quand vous aurez enchaîné une âme par le lien de la
conviction, vous n'aurez triomphé d'elle qu'à demi. Dieu seul peut achever la victoire par un de ces coups de grâce qui enlèvent l'homme à lui-même et le jettent dans les bras de la vérité tout frémissant de foi et d'amour. C'est pourquoi le raisonnement ne suffit pas à vaincre les rébellions d'une âme, et la prière a plus d'efïïcace contre elles que les plus savantes démonstrations. Clotilde comprit à merveille cette loi des âmes que le Fils de Dieu a consacrée par son exemple et fécondée de son sang : n'ayant pu ramener par elle-même un esprit opiniâtre, elle eut recours à Dieu, qui tient dans ses mains le cœur des rois. Comme Esther dans le palais d'Assuérus, elle s'isolait au milieu d'une cour tumultueuse, et là, dans le silence de la retraite, elle priait Dieu de déchirer les ténèbres qui enveloppaient l'âme de Clovis. Oh! qui dira la ferveur d'une prière dont Dieu allait récompenser la persévérance par la conversion de tout un peuple? Ce n'est pas qu'il ne plût au Seigneur d'éprouver la constance de sa douce servante. Les années s'écoulaient, et le conquérant des Gaules demeurait sous le joug de l'idolâtrie. Clotilde avait obtenu que son premier-né, Ingomer,
reçût le baptême; mais l'enfant était mort pendant qu'il portait encore les habits blancs, symbole de son initiation à la vie chrétienne, et Clovis avait trouvé dans cette perte un motif pour se rattacher à l'erreur : « Si l'enfant avait été consacré au nom de mes Dieux, disait le prince idolâtre à sa pieuse femme, il vivrait encore; mais comme il a été baptisé au nom de votre Dieu, il n'a pu vivre. » Clotilde se consolait de la mort de son fils et des reproches de son mari par la pensée que le Seigneur l'avait estimée digne d'ajouter un ange au chœur des bienheureux. Quand la maladie de son deuxième fils, baptisé comme le premier, déchira son cœur de mère par de nouvelles angoisses, Dieu jugea que c'en était assez pour éprouver sa fidélité, et la prière de Clotilde sauva les jours du jeune Clodomir. Voilà, Mes Frères, la persévérance que Dieu exige de la prière. Et vous qui m'écoutez en ce moment, peut-être demandezvous à Dieu la conversion d'un époux ou d'un fils que vous aimez. Peut-être a-t-il plu au Seigneur d'éprouver votre constance par le retard qu'il met à exaucer vos vœux. Les années se passent, l'indifférence s'accroît, les préjugés s'enracinent, les vices s'invé-
tèrent, les égarements continuent; le ciel semble d'airain pous vous qui l'implorez, et rien ne vous fait présager l'heure de la miséricorde. Eh bien, ne désespérez pas, persévérez dans vos supplications à l'exemple de Clotilde. C'est quand Dieu paraît sourd à notre voix, que nous touchons d'ordinaire au terme de nos espérances. Un jour viendra où votre prière, pénétrant les nues, descendra comme une pluie rafraîchissante sur des cœurs dont elle calmera les passions, pour y ramener la vigueur et la fécondité de la foi. Non, ne craignez pas : Dieu fera jaillir un miracle de sa bonté plutôt que de condamner l'épouse ou la mère chrétienne à des vœux impuissants et à des larmes stériles. Ce miracle, Dieu l'accorda aux prières de Clotilde, et vous savez comment. Vous connaissez trop l'histoire de votre pays pour que j'aie besoin de m'arrêter au grand acte qui a été le point de départ de sa vie religieuse. Dieu, qui destinait la France à devenir le soldat de sa providence, voulut que la foi de la nation fût scellée sur un champ de bataille et qu'une victoire l'enchaînât au Christ par la reconnaissance. Lors donc qu'au fort de la mêlée, dans les plaines de
Tolbiac, le chef des Francs jeta vers le Dieu de Clotilde le cri de la détresse, il écrivit sur la première page de notre histoire ce qui la remplira toute entière : il conclut pour les siècles futurs ce pacte sublime où la France engageait son dévouement et Dieu ses bénédictions. C'est ainsi que le christianisme naquit en France, d'une prière et d'une victoire. Le Dieu de Clotilde qui avait inspiré la prière et donné la victoire, dit à Clovis, par la bouche de TÉglise : « Courbe la tête, doux Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré. » Et debout, les mains étendues vers les fonts baptismaux de Reims, Clovis, et la nation française avec lui, jurèrent de rester fidèles au Dieu de Clotilde. Dieu reçut le serment de la Patrie, et dans leur touchante simplicité, nos pères purent écrire en tête de la loi salique : « Vive le Christ qui aime les Francs! « Un lien d'amour unissait à jamais au Christ le royaume très chrétien et à rÉglise sa fille aînée.
Voilà l'œuvre de sainte Clotilde, Toeuvre de sa foi, de ses prières, de ses vertus, de ses larmes. Mais je n'aurais pas dit tout ce qu'elle a fait pour en préparer le succès, si
je n'indiquais également ceux qu'elle avait appelés à coopérei' avec elle. Pour convertir la nation française à la foi catholique, Dieu s'était plu à rapprocher trois grandes âmes par une sainte et intime alliance. En arrivant au milieu des Francs, Clotilde y avait trouvé une vierge dont la sainteté s'élevait à l'hé, roïsme. Dieu, qui choisit ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort, Dieu avait pris cette jeune fille de derrière un troupeau, et, dépouillant sa condition comme sa naissance de tout éclat humain, il s'était réservé son cœur par le don de la virginité. Puis il l'avait placée sur un grand théâtre pour faire éclater sa puissance dans la faiblesse de sa servante. Un jour, le plus redoutable de ces barbares qui s'étaient abattus sur l'empire romain comme sur une proie facile avait poussé jusqu'aux portes de Paris son coursier sous les pas duquel l'herbe ne croissait plus; et il avait suffi des prières do l'humble vierge pour détourner un fléau que rien n'arrêtait dans sa marche. Délivrée d'Attila, la future capitale de la France avait éprouvé les horreurs de la famine, et l'héroïque jeune fille, n'écoutant que sa charité, s'était jetée dans une barque sous
les yeux de l'ennemi pour ramener l'abondance au milieu d'un peuple ravi et stupéfait de tant d'intrépidité. Ne vous étonnez donc pas que Clotilde se soit associé Geneviève dans Tœuvre capitale qui devait décider de notre avenir, et que, s'unissant à la vierge par une sainte amitié, elle ait demandé à cette deuxième prière une vertu que son humilité n'attendait pas de la sienne. Ce qu'une tendre affection inspirait à l'épouse, une ardente charité le dictait à la vierge. Quel spectacle. Mes Frères, que cette sainte Ligue de prières formée au berceau de la patrie, que ces deux nobles femmes joignant leurs mains pures au-dessus de la France et demandant au Seigneur, Tune la conversion d'un époux tendrement aimé, l'autre celle d'un pays dont Dieu avait révélé à son cœur les grandes destinées!
Mais il fallait qu'entre l'épouse et la vierge, entre Clotilde et Geneviève, une troisième puissance travaillât également à la conversion des Francs. C'est qu'en dehors de cette puissance rien ne se fait ici-bas dans les choses de Dieu et de la foi. Depuis que Jésus-Christ avait dit aux apôtres : « Allez et instruisez toutes les nations de la terre »,
le sacerdoce catholique s'en était allé portant la doctrine jusqu'aux extrémités du monde. La Gaule avait vu apparaître de bonne heure les hérauts de la foi, et là, connue ailleurs, le sang- des martyrs était devenu une semence de chrétiens. Marchant sur les traces des apôtres, les Pothin, les Denys, les Martial, les Saturnin, les Donatien, avaient cimenté par leur sacrifice la foi que les Irénée et les Hilaire défendaient par leurs écrits. C'est pourquoi l'épiscopat dut se retrouver à l'origine de la royauté française, alors que la race conquérante, se mêlant à la race conquise, prépara par cette fusion Funité nationale qui fait notre force. Pour élever le sacerdoce à la hauteur de cette mission nouvelle, Dieu suscita une génération d'évêques tels qu'il s'en est offert rarement dans l'histoire de l'Église : c'étaient les Remy de Reims, les Germain d'Auxerre, les Loup de Troyes, les Césaire d'Arles et tant d'autres; hommes grands par la foi, grands par le cœur et par le caractère, et dont l'incrédulité elle-même a pu dire qu'ils ont formé le royaume de France comme les abeilles forment leurs ruches. Or, c'est à sainte Clotilde que revient l'honneur
d'avoir inauguré en France ce rôle glorieux et fécond de Tépiscopat. De même qu'elle s'était unie à Geneviève par le lien de la prière et des bonnes œuvres, elle chercha dans saint Rémy la puissance de la parole et l'ascendant du caractère. Sitôt que le vainqueur de Tolbiac fut revenu avec la promesse qu'il avait faite au Dieu des chrétiens, Clotilde manda en secret l'évoque de Reims, et celui-ci n'eut pas de peine à vaincre une résistance que Dieu lui-même avait brisée. Dès ce moment-là, le christianisme jetait en France des racines qui ne devaient plus se dessécher : l'épiscopat se chargeait d'accomplir l'œuvre commencée par cet apostolat intime que sainte Clotilde avait exercé avec tant de zèle et de persévérance.
Telle est. Mes Frères, la sublime alliance inaugurée sur le berceau de la nation française et qui lui a valu sa conversion à la foi catholique : l'alliance de l'épouse chrétienne avec la vierge chrétienne et le prêtre chrétien à l'effet d'établir le règne de Dieu dans les âmes. Et si, à quatorze siècles de ce grand fait, je cherche au milieu de nous ce qui conserve, nourrit et propage la foi, non, je n'ouvre pas nos livres, je ne vais pas
frapper à la porte de nos académies et de nos universités : le mal a passé par là, mal qui se guérit de jour en jour, mais qui n'a point disparu. Je vais au foyer domestique et j'y retrouve sainte Clotilde; j'y retrouve l'épouse chrétienne, toujours pieuse, soumise à la foi, appliquée aux bonnes œuvres, et priant avec larmes pour tous ceux qui lui sont chers. De là, je vais au chevet du malade, et j'y retrouve sainte Geneviève; j'y retrouve la vierge chrétienne, toujours pure, chaste, sublime de charité, et puisant dans la virginité de son cœur la force de se dévouer pour ses frères jusqu'au sacrifice de la vie. Je vais enfin dans tous les lieux où se trouve une âme à éclairer, à purifier, à sauver, et depuis le trône du prince en face duquel s'élève sa chaire, jusqu'au lit du pauvre où il porte ses pouvoirs avec ses consolations, j'y retrouve saint Rémy; j'y retrouve l'évêque ou le prêtre chrétien, priant, exhortant, pardonnant, et se faisant tous à tous. Voilà ce qui perpétue la foi dans nos sociétés modernes. Et si, malgré nos erreurs, nos fautes, nos révolutions, l'Evangile est encore debout au milieu de nous, immortel et fécond, c'est qu'il nous reste, par
la grâce de Dieu, ces trois forces divines qui, dans leur faiblesse apparente, ont survécu à tout, ont triomphé de tout : le prêtre, la sœur de charité et l'épouse chrétienne; saint Rémy, sainte Geneviève et sainte Clotilde.
J'ai dit la part qu"a prise sainte Clotilde à l'établissement de la foi dans notre pays comme épouse du premier roi des Francs; il me reste à décrire la part qu'elle a eue à l'affermissement de la foi en France comme mère des successeurs de Clovis. C'est le sujet de ma seconde partie.
S'il est une grande page dans l'histoire des conquêtes de la foi, c'est l'œuvre de la conversion des barbares, ces races nomades qui ont formé le monde chrétien. Quand Dieu les amena devant l'Église pour qu'elle les reçut dans son sein en les régénérant, elle les trouva déployant toute l'énergie sauvage d'une nature déchue : violents jusqu'à la férocité, adonnés pour la plupart au féti-
chisme le plus grossier, sans notion du droit ni respect pour la vie, n'écoutant que les inspirations de leur haine, et livrés à des passions qui ne connaissaient pas de frein. Tel est le chaos sur lequel l'Église allait essayer sa force créatrice; voilà les éléments à l'aide desquels elle devait composer une société de frères, ne formant qu'un cœur et qu'une âme, et s'aimant entre eux jusqu'à l'oubli des injures. Éclairer l'esprit de ces peuples, purifier leur conscience, discipliner leur volonté, façonner leur caractère, adoucir leurs mœurs, désarmer leurs colères, assoupir leurs haines, changer leurs habitudes, en un mot réformer leur conduite et leur vie : quelle œuvre et quelle mission! Et si l'on compare les obstacles aux moyens, le succès de l'entreprise à sa difficulté, il faut fermer les yeux à l'évidence ou reconnaître qu'une sève divine avait retrempé les âmes, et que, pour relever si haut la nature humaine tombée si bas, l'Église avait besoin d'un autre levier que le bras de l'homme et d'un autre point d'appui que la terre.
Aussi, Mes Frères, vous le comprenez sans peine, une réformation si difTicile ne pouvait être l'œuvre d'une année ni d'un
siècle. Parmi les nouveaux convertis, il dut s'en trouver beaucoup que l'action du christianisme n'avait pas complètement saisis et qui, sous le caractère du chrétien, conservaient un reste de la barbarie dont l'Evangile les avait dépouillés. De là, ces actes de cruauté dont le premier roi des Francs s'était rendu coupable, même après sa conversion à la foi : actions criminelles que sa pieuse épouse n'avait pu prévenir, trop heureuse c|u'une sainte mort eût racheté les fautes d'une vie si étrangement mêlée. Or cet instinct de la cruauté qui s'était fortifié chez les Francs par do longs siècles d'habitude, allait se réveiller parmi les enfants de Clovis. C'est pourquoi Dieu laissa leur sainte mère au milieu d'eux jusqu'à un âge avancé, afin qu'elle pût exercer sur ses fils l'ascendant que lui assuraient son affection et ses vertus. Après la mort de son royal époux, Clotilde s'était retirée à Tours, auprès du tombeau de saint Martin, cette gloire de l'épiscopat des Gaules. Là, dans le silence de la retraite, elle partageait son temps entre la prière et les bonnes œuvres, offrant à ses fils comme à la nation entière l'exemple de la plus haute piété. Or je trouve ici, Mes
Frères, une première influence que Dieu permet à la mère chrétienne d'exercer sur sa famille, l'influence de l'exemple. Pour le prouver, il me suffirait d'en appeler à vos propres souvenirs. Qu'est-ce qui a fait le plus d'impression dans vos jeunes années? qu'est-ce qui a retenu la loi de Dieu au fond de votre âme dans un âge plus avancé?
C'est l'exemple de votre mère. Si vous priez encore, c'est parce qu'il fut un temps où ses mains se joignaient aux vôtres dans une commune prière; et je n'ai jamais touché à un homme de ce siècle, si sceptique ou si indifférent qu'il parût, sans retrouver dans son cœur, sous l'enveloppe du sophisme ou de la passion, sans y retrouver à quelque degré la foi de sa mère. Le monde peut affaiblir ces impressions reçues avec la vie, mais non les effacer; elles revivent tôt ou tard, dans le calme des passions ou à l'heure de l'infortune, avec ce charme infini que Dieu leur a prêté, et c'est la meilleure sauvegarde que rhomme puisse trouver ici-bas contre l'erreur et le vice. Quand César fut arrivé sur les rives du fleuve qui le séparait du crime, on dit que l'image de la patrie, s'offrant à ses yeux, fit reculer un instant ce
fameux Romain. Ainsi en est-il du jeune chrétien égaré dans ses voies. Aussi longtemps qu'il n'a point banni de son cœur les souvenirs du premier âge, ses erreurs ne sont pas sans retour; et l'exemple d'une pieuse mère se survivant en lui, retiendra sur le seuil de son âme une foi défaillante ou une vertu prête à périr.
Ce n'est pas que sainte Clotilde se soit bornée à cette influence de l'exemple si puissante sur des fils qui aiment leur mère. Chaque fois que le bruit d'une rupture ou la menace d'une hostilité arrivait à son oreille la noble femme quittait sa retraite pour apparaître au milieu de ses enfants comme un ange de paix et de miséricorde. Et voilà, chrétiens, un deuxième ministère divinement confié à la mère chrétienne, le ministère de la clémence et de la pacification. Elle est là au cœur de la famille, comme l'amour qui écarte ce qui divise, pour chercher ce qui rapproche. C'est à un pareil ofilce de médiation qu'elle doit employer cette puissance d'aimer que Dieu lui a donnée. A elle d'éviter les froissements, de concilier les intérêts, d'apaiser les différends, d'accorder les caractères, de faire régner enfin cette divine cha-
rité en dehors de laquelle le christianisme n'est qu'un mot sans valeur et sans portée. Ce devoir, sainte Clotilde le comprit à merveille, et c'est à son heureuse intervention que l'histoire attribue l'union qui s'établit dans l'origine entre les lils de Clovis, et qui répondait si peu à la diversité de leurs caractères et à l'inquiétude de leurs désirs.
Ne croyez pas toutefois qu'en cherchant à maintenir parmi ses enfants l'esprit de concorde et de charité, la pieuse mère leur inspirât des sentiments de faiblesse indignes de leur naissance ou de leur rang; et je n'éprouve pas le moindre embarras à rappeler un fait qui se trouve sur mon chemin et que je ne veux pas dissimuler. Sans doute il est dans la vie des saints plus d'une action qui n'échappe pas au blâme; et, loin d'amoindrir leur mérite, cette faute expiée par les larmes de la pénitence ne fait qu'en rehausser Téclat. Mais à Dieu ne plaise que j'aie recours à ce principe, ni même aux idées du temps pour expliquer un fait que le préjugé ou la mauvaise foi ont seuls pu reprocher à sainte Clotilde, comme un acte de. vengeance peu chrétienne. Héritière de la Bourgogne, Clotilde s'était vue dépossédée
de son droit par un oncle qui avait trempé une main fratricide dans le sang de son père et de sa mère. Cette usurpation du meurtrier ne devait pas rester sans châtiment. C'est pourquoi la veuve de Clovis n'hésita pas à prier ses fils de venger les droits de leur mère par la force des armes. Or je dis qu'en agissant de la sorte, la reine exprimait un sentiment chrétien, celui du droit et de la justice. S'il est un bienfait que l'Évangile ait porté au monde, c'est d'avoir substitué l'idée du droit à celle de la force brutale, en la gravant au plus profond de la conscience humaine. Un simple particulier peut renoncer à son droit par un motif de charité; la justice ne le permet pas au prince, lorsqu'il s'agit de défendre les lois de la morale. Car ce n'est pas en vain, dit saint Paul, que le prince porte le glaive, non enim sine causa gladium portât; il est le ministre de Dieu et l'exécuteur de sa vengeance, à Tégard de celui qui fait le mal, vindex in iram ei qui malum agit (1). Voilà le principe évangélique auquel obéissait Clotilde en appelant les armes au service du droit; et je remercie
(1) Ep aux Rom., xili, 4.
Dieu d'avoir montré une fois de plus, par l'exemple de cette grande reine, que la sainteté s'allie à la force d'âme, et qu'en bannissant de son cœur tout ce qui peut l'avilir, la grâce communique au chrétien plus d'énergie et de noblesse.
Le sentiment du droit et de la justice était si profondément gravé dans le cœur de sainte Clotilde, qu'il lui inspira, quelques années plus tard, vuie réponse sublime jusqu'à l'imprudence. Son fils Clodomir était mort, laissant trois enfants en bas âge, et Clotilde les avait recueillis auprès d'elle pour les élever dans la crainte de Dieu. Sachant que leurs oncles convoitaient leur héritage, elle n'oublia rien pour faire triompher la justice de l'iniquité. Mais Dieu permit ({u'une épreuve suprême rompit le dernier lien f{ui l'attachait au monde. Un jour qu'elle était allée à Paris plaider la cause des pauvres orphelins, elle vit venir à elle un envoyé des rois francs ses fils, qui lui dit, en lui présentant des ciseaux et une épée nue : « Choisis; veux-tu qu'ils vivent les cheveux coupés, c'est-à-dire sans trône, ou qu'ils soient mis à mort? » A ces mots, la reine indignée s'écria : « S'ils ne sont pas élevés
sur le pavois, j'aime mieux les voir morts que tondus. » Cri héroïque cVune mère qui défend le droit des enfants de son fils! Elle espérait sans doute que cette réponse désarmerait les rois francs et que leur ambition reculerait devant un assassinat. Mais Tinstinct du barbare se réveillant dans Clotaire, trompa son attente. Ce terrible événement remplit son âme d'une immense douleur. Désormais le monde se fermait devant elle. Atteinte dans ses plus chères affections, abreuvée de chagrin, affligée de ces désordres toujours croissants qu'elle ne parvenait plus à réprimer, il lui restait ce qui reste à une mère aimante et désolée, il lui restait la prière.
Elle eut recours à cette dernière puissance que Dieu laisse à une mère dont l'exemple et la parole ont échoué contre les vices de ses enfants. Rentrée à Tours, elle ne quitta plus sa retraite, persévérant jusqu'à la mort dans les pratiques de la piété. Chaque fois que le bruit des discordes, alors si fréquentes, arrivait à son cœur, elle redoublait de supplications pour cette nation des Francs dont elle demeurait l'ange tutélaire après en avoir été la mère selon la foi. C'est à sa prière
que Dieu avait accorde la conversion de ce peuple ; c'est par la vertu de sa prière que la foi continuait à fleurir sur un sol ingrat, malgré tous les efforts que l'on tentait pour l'en déraciner. Il a plu en effet à la divine providence de donner à la prière une grande part dans le sort des empires; et là où une politique humaine ne voit que le jeu des événements, les calculs de l'intérêt, les ressorts de l'habileté, les coups de la fortune, la religion aperçoit des mains qui s'élèvent vers le ciel pour faire descendre sur la terre les bénédictions divines. Tel événement dont la science et le génie s'attribuent tout le succès est dû peut-être à la prière de quelc{ues saintes âmes qui ont versé des larmes fécondes dans Tobscurité d'un cloitre. Voilà ce que la foi enseigne à l'homme assez clairvoyant pour découvrir dans les choses de ce monde la main souveraine qui les dirige à son gré. C'est pourquoi la pieuse mère des rois francs chercha dans la prière le seul moyen qui lui restât pour agir sur leur âme; et si elle ne parvint pas à prévenir toutes leurs fautes, elle obtint du moins qu'une fin chrétienne rachetât les désordres de leur vie. Douze ans après sa mort, on vit le plus in-
digne de ses fils, Clotaire, se traîner en sanglotant sur le pavé de l'Église de Tours que sa mère avait arrosé de larmes, et cette pénitence tardive, fruit de la prière d'une sainte, a laissé sur sa tombe, chargée des malédictions des hommes, l'espérance du pardon de Dieu.
Tel est, Mes Frères, le rôle de la mère chrétienne que sainte Clotilde a inauguré en France. Par là elle a précédé de l'exemple les Bathilde, les Blanche de Castille, les Anne d'Autriche et toutes celles qui, sur le trône ou au-dessous du trône, ont exercé depuis quinze siècles ce ministère de piété auquel il convient d'attribuer en grande partie la conservation de la foi dans notre pays. Car ce que je disais tout à l'heure de l'épouse s'applique mieux encore à la mère chrétienne. C'est à nos mères que nous devons pour la plupart du temps et nos qualités d'homme et nos vertus de chrétien. Ce que nous recevons d'ailleurs est peu de chose ou ne sert qu^à fortifier cette base indispensable de notre éducation religieuse et morale. Voilà pourquoi la mère chrétienne est devenue et reste encore, par la grâce de Dieu, le premier et le plus sérieux des insti-
tuteurs. L'Église catholique n'a pas d'auxiliaire plus puissant que cet apostolat intime qui sait retenir au foyer domestique la pureté de la foi et la dignité des mœurs. Et si l'esprit religieux, aidé par l'esprit de famille, s'est conservé parmi nous vivant et fécond; si les théories mauvaises qui nous envahissent de toutes parts ont affaibli la foi de nos contemporains sans réussir à l'éteindre; si dans la vie des hommes d'aujourdliui, vie d'entraînement plutôt que de calcul ou d'opposition haineuse, nous sommes témoins de retours souvent tardifs, mais qui manquent rarement, c'est qu'on n'a pu toucher à ce fondement de l'éducation chrétienne, c'est qu'il reste au foyer domestique une puissance morale qui ne perd jamais son empire, parce qu'elle s'impose à nous avec la double autorité de l'affection et de la vertu.
Sainte reine, vous c{ui avez inauguré dans notre patrie ce double ministère de l'épouse et de la mère chrétiennes, vous qui, par vos prières avez enfanté à la foi toute une nation, jetez les yeux du haut du ciel sur cette France catholique c[ui, après tant de siècles, demeure encore ce qu'elle était devenue aux fonts baptismaux de Reims, le royaume très
chrétien et la fille aînée de l'Église. C'est à vous que nous devons ce qui a fait jusqu'ici la force, la grandeur et le salut de la France. Obtenez-nous la conservation de cette foi sans laquelle il n'y a pour la France ni avenir ni bonheur. Conjurez par vos prières les malheurs qui menacent la patrie, les dangers que lui suscitent l'indifférence des uns et l'incrédulité des autres; afin que, toujours forte, religieuse, dévouée à la cause de Jésus-Christ et de l'Eglise, elle accomplisse ici-bas ses grandes destinées, jusqu'au jour où elle fera place à cette patrie céleste dans laquelle nous jouirons avec vous de l'immortalité bienheureuse.
PRONONCÉ
DANS l'Église de la madeleine, a paris
Le 22 Juillet 1858.
Amen dico vobis, iibiciimque pvœdicatum fnerit Evangelium isliid id iiniverso iHiindo, et quod fecit hœc, j-iarrabilur in memoriam eJHs.
Je vous le dis en vérité, partout où cet Évangile sera prêché dans le monde entier, on racontera à la louange de cette femme ce qu'elle vient de faire.
S. Mahc, XIV, 9.
Mes Frères,
Jamais parole s'est-elle mieux vérifiée?
Jamais prédiction a-t-elle reçu un accomplissement plus parfait? Jésus-Christ promet à Madeleine une mémoire immortelle, et le souvenir de Madeleine s'est perpétué d'âge en âge; son nom a traversé les siècles, entouré du respect et de la vénération des chrétiens. Jésus-Christ n'assigne aux louan-
ges de Madeleine d'autres bornes que celles de l'Évangile; et la gloire de Tillustre pénitente de Béthanie s'est propagée dans le monde avec les conquêtes de la foi : partout le récit de ses vertus a pris place à côté des enseignements du Sauveur, et son triomphe s'est associé au triomphe même de la religion. Des temples qui s'élèvent sous son puissant patronage, les éloges que lui décernent les ministres de la parole sainte, les cantiques sacrés où nos cœurs font éclater leur admiration et leur joie, sont autant de témoignages rendus à la mémoire de Madeleine et à l'accomplissement de cette prophétie du Fils de Dieu : « En vérité, je vous le dis, partout où cet Évangile sera prêché dans le monde entier, on racontera à la louange de cette femme ce qu'elle vient de faire. » Amen dico vobis^ ubicumque i^rœdicatu7n fuerit Evangelium istud in universo mundo^ et quod fecit hœc, narrabitur in memoriam ejus.
Et pourquoi donc, Mes Frères, le nom de Madeleine est-il arrivé jusqu'à nous, si glorieux et si vénéré? D'où vient que sa mémoire, bénie de lunivers entier, n'a connu d'autres limites que celles de l'Évangile?
Comment une pécheresse a-t-elle pu être élevée à un tel degré criionneur? Jésus- Christ nous l'apprend lui-même : c'est parce qu'elle a beaucoup aimé, dilexit raultum. La divine charité a été le principe et la source du triomphe de Madeleine, et c'est en aimant beaucoup Cj[u'elle a mérité d'être beaucoup aimée. Or, cette divine charité qui éclate dans toutes les actions de sainte Madeleine revêt différents caractères et s'offre à nous sous diverses formes, suivant les circonstances de sa vie; et il semble que Dieu ait voulu faire briller ce céleste amour de toutes les splendeurs que comporte notre existence terrestre, en le produisant sous des aspects multiples dans cette épouse bien-aimée de FAgneau sans tache. L'Evangile nous la présente, en effet, dans quatre situations successives où son amour pour Jésus-Christ se déploie avec autant de pureté que d'énergie : dans la maison du pharisien où elle donne l'exemple de l'amour pénitent; dans la demeure de Béthanie, où elle nous offre le modèle de l'amour contemplatif; au pied de la croix, où elle atteint à Théroïsme de l'amour crucifié; auprès du sépulcre de Jésus- Christ qui la gratifie des joies de l'amour
bienheureux. Ainsi le triomphe de la charité dans Madeleine embrasse à la fois les larmes de l'amour pénitent, les lumières de l'amour contemplatif, les dévouements de l'amoiu" crucifié et les délices de Tamour bienheureux. Étudions dans ses différents actes cette divine charité dont la vie de Madeleine nous offre l'expression la plus complète et la plus touchante.
Un jour, le Sauveur fut invité à manger chez un pharisien nommé Simon, et étant entré dans sa maison, il se mit à table. Et voici qu'une femme réputée pécheresse dans la cité, ayant appris qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre rempli de parfums, et, se tenant derrière lui, à ses })ieds, elle se mit à les arroser de larmes, et, les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait et les embaumait de parfums. Or Jésus dit à cette femme : « Allez en paix, votre foi vous a sauvée et vos péchés vous
sont remis (1). » Voilà le triomphe de l'amour et de l'amour pénitent.
Il y a dans l'homme une puissance, la plus haute et la plus souveraine de toutes. C'est par elle et dans elle que nous trouvons, à proprement parler, la perfection de notre nature. Car si un homme peut être grand par l'esprit, grand par le caractère, il est encore plus grand par le cœur; et le plus bel éloge qu'on puisse faire de lui, c'est de dire : Il y a là un grand cœur. C'est du cœur, en effet, que procède son mérite ou son démérite, sa noblesse ou son ignominie; et l'homme ne s'élève pas autant parce qu'il sait que parce qu"il aime. Voilà pourquoi saint Augustin, voulant définir la vertu ou la sainteté, cestà-dire tout l'homme, écrivait ce mot, un des plus profonds ({ui soient tombés de sa plume : « La sainteté c'est l'ordre dans l'amour. »
Mais si la sainteté est l'ordre dans l'amour, le vice est le dérèglement dans la puissance d'aimer. Et ne croyez pas que ce grand homme ait rien exagéré en ramenant à l'amour bien ordonné le principe de nos vertus, et à l'amour déréglé la source de nos égarements.
(1| S. Luc, VII.
Oui, toute passion mauvaise est une fausse direction de l'amour. L'orgueil, c'est l'amour déréglé de soi-même dans les choses de l'esprit; l'ambition, c'est l'amour déréglé de soimême dans la sphère de la volonté; la volupté, c'est l'amour déréglé de soi-même dans la région des sens; et la triple concupiscence n'est pas autre chose qu'un mouvement du cœur qui n'a pas Dieu pour terme, ni la loi divine pour règle. Ramenez dans le droit chemin cette force morale qui dévie de la ligne éternelle que Dieu lui a tracée, vous avez l'humilité qui s'abaisse dans l'amour de la vérité, la charité qui s'épanche dans l'amour du prochain, la chasteté qui se renferme dans l'amour du devoir, vous avez l'ordre dans l'amour, vous avez ce qui constitue la vertu, vous avez ce qui fait les saints. Tout est là pour l'homme : aimer dans l'ordre et agir sous l'impulsion d'un amour bien ordonné, voilà notre grandeur morale; c'est la loi de la sainteté. Et en formulant cette grande loi, j'ai montré la double face sous laquelle s'offre à nous la vie de Madeleine. Elle aussi s'était écartée de la voie que Dieu a ouverte devant nous, et répandant sur les créatures ces trésors d'amour dont Dieu
s'est réservé la plénitude, elle avait trouvé le vide et le dégoût là où elle cherchait le repos avec la satisfaction. Et c'est là un premier châtiment que Dieu inflige au cœur de l'homme détaché de son principe, le sentiment douloureux de ce (fu'il a perdu. Ah! c'est qu'il y a dans l'homme une faim et une soif de la divinité que rien d'humain ne peut satisfaire. En se retirant d'un cœur, Dieu y laisse un vide que l'univers entier ne parvient pas à combler. Vous avez beau faire pour le remplir. Rassemblez-y toutes les créatures, jetez-y tous les plaisirs du monde et tous les trésors de la terre, si vous n'y mettez pas Dieu, vous ne ferez qu'élargir le vide qui est en vous. Vous tournerez dans un cercle d'agitations stériles, sans pouvoir y trouver la paix ni le bonheur. Vous demanderez la jouissance à toutes les choses créées, et elles ne vous répondront que par la déception. Chaque plaisir en s'enfuyant vous renverra un trait qui perçant votre cœur le laissera sanglant et désespéré. Car Dieu n'a pas voulu qu'une créature puisse être heureuse sans lui, et c'est la grandeur de l'homme, de son cœur comme de son intelligence, de ne pouvoir se reposer que dans linfrni.
Madeleine sentit le vide d'une âme esclave des passions, et ce fut une première grâce que Dieu lui fit pour la retirer du vice. Mais ce sentiment, si efficace qu'il puisse être, ne suffit pas pour opérer la conversion du pécheur. Que d'âmes, en effet, que d'âmes meurtries par leurs chutes, et souffrant des hlessures qu'elles ont reçues sans faire aucun effort pour se relever! C'est qu'elles ne cherchent pas dans la religion, dans sa doctrine et dans ses sacrements, la force qui leur manque. Cette force, Madeleine la trouva aux pieds de Jésus-Christ. Oh! qui dira le charme surhumain et l'irrésistible puissance de cette parole, à la fois suave et forte, qui perçait l'âme de ses traits brûlants et ramenait la confiance dans les cœurs agités par le remords; dans ce regard perçant et doux où la tendresse du père se mêlait à la clairvoyance du juge et à l'autorité du maitre; sur ce visage adorable, où l'expression d'une compatissante bonté tempérait l'éclat de la majesté divine? Seigneur Jésus, votre sainte face a disparu du milieu de nous; nous ne pouvons plus y lire ce reflet de votre divinité qui illuminait les âmes, cet attrait infini qui captivait les cœurs; mais votre voix est arrivée jusqu'à
nous, et aujourd'liiii, comme il y a dix-huit siècles, rhumanité tressaille de confiance en écoutant cette parole d'ineffable tendresse : Non veni vocare justos sed peccatores « Je suis venu appeler les pécheurs encore plus que les justes (1). »
Madeleine ne résista point à cet appel de l'Homme-Dieu. Et voyez comme Tâme rentrée dans l'ordre sait reporter vers le bien toute l'énergie qu'elle déployait pour le mal. Je disais tout à l'heure qu'il y a dans l'homme un sentiment, le plus énergique et le plus profond de tous, l'amour. Mais quand l'amour est purifié, agrandi, transformé par la grâce, il prend un autre nom et acquiert une nouvelle force. Trouvant ce mot trop profané par la langue des passions, l'Évangile lui en a substitué un autre dans la divine chasteté de son langage, celui de la charité. Or la charité est forte comme la mort, fortis ut mors dilectîo iT. Pour elle il n'y a ni périls ni difficultés. Rien ne lui coûte, rien ne l'arrête, car la charité rend léger ce qui est pesant, agréable et doux ce qui est amer. Pour obéir à Tardeur qui la pousse, elle passe par-
(1) S. Watli., IX, 13.
(î) Cantiq., vm, G.
dessus les répugnances de la nature, les convoitises des sens, les rébellions de la volonté. Tout lui est douceur, parce qu'elle sait faire du devoir un plaisir, de la souffrance un bonheur, du sacrifice une passion. Voilà ce qu'opère l'amour transfiguré par la grâce ou la charité. Ne vous étonnez donc pas qu'ayant reçu dans son cœur une étincelle de ce feu divin, Madeleine ait foulé aux pieds l'orgueil et le respect humain, pour rendre sa pénitence aussi éclatante qvie sa faute.
Elle apprend que le Sauveur est chez Simon le pharisien, au milieu d'une assistance nombreuse. Aussitôt elle y court, elle y vole. Loin de redouter l'éclat d'une pareille démarche, elle en recherche l'humiliation : elle choisit à dessein une circonstance solennelle pour égaler l'expiation au scandale qu'elle a donné, et c'est en public, sous les yeux de ceux qui la connaissent, qu'elle noiera ses fautes dans les larmes du repentir. Eh! que lui importent les sourires de pitié qu'elle recueillera sur son passage, les dédains ou les railleries du monde! Qu'est-ce que cela pour un cœur que Dieu a touché de son amour? Elle traverse la salle du festin, se jette aux pieds de Jésus-Christ, et, les arro-
sant do ses larmes, clic lui dit dans ce langage muet la douleur dont son âme est pénétrée. Larmes puissantes, larmes fécondes, puisqu'elles ont valu à Madeleine cette sentence de miséricorde : « Beaucoup de péchés lui sont pardonnes parce qu'elle a beaucoup aimé! »
Vous vous étonnez peut-être qu'il ait sufB de quelques larmes pour effacer les fautes dîme vie entière! Ah! vous ne savez pas ce que vaut une larme bénie de Dieu, ce qu'il y a dans ce don mystérieux d'efTicace et de fécondité. Qu'est-ce que Thomme ne peut pas faire avec une larme? Avec une larme il attendrit ce qu'il y a de plus dur, il désarme ce qu'il y a de plus cruel, il al)at ce qu'il y a de plus fort. Lui arracher une larme, c'est le subjuguer, c'est le vaincre; car les larmes, c'est le trésor de son cœur, c'est le sang de son âme. Quand Thomme ne possède plus rien, qu'il est là, debout sur le chemin de la vie, nu comme il était sorti du sein de sa mère, il lui reste une ressource, un bien, une puissance, il lui reste ses larmes. Car les larmes, c'est la consolation du malheureux, c'est le patrimoine du pauvre, c'est le refuge du pécheur. En versant devant Dieu une
goutte, une seule goutte de ce sang de son âme, l'homme se réhabilite, expie ses fautes, rachète son passé. Et comment Dieu pourrait-il refuser le pardon à des larmes sanctifiées par sa grâce? Les hommes eux-mêmes n'ont-ils pas coutume d'agir ainsi? Ne suffîtil pas d'une larme tombée de l'œil d'un frère, d'une parole de regret qui s'échappe de ses lèvres, d'un sentiment de douleur qui se peint dans ses traits, pour désarmer notre bras et refouler la vengeance au fond de notre cœur? Si donc, nous qui sommes mauvais, nous nous laissons attendrir aux larmes de nos semblables, que sera-ce de Dieu « qui est si bon, comme disait saint Louis, que meilleur il n'y a »? Oui, je me plais à le répéter, c'est le grand mot, c'est le vrai mot de mon ministère, il y a dans le repentir, dans ces larmes du cœur, dans ces sanglots dune âme broyée par la douleur, il y a dans ce déchirement d'une poitrine qui jette vers le ciel le cri de la pénitence, il y a, dis-je, dans tout cela, une vertu qui purifie l'âme, qui la change, qui la transfigure. Voilà pourquoi il a suffî de quelques larmes brûlantes tombées du cœur de Madeleine sur les pieds de Jésus, pour lui mériter cet arrêt de clémence :
« Allez en paix, vos péchés vous sont remis. » Je le sais, Mes Frères, par un étrange contraste, le monde est dur, impitoyable môme envers les victimes qu'il a faites. Après avoir applaudi à leur chute, il se rit de leur pénitence. Loin d'exciter son admiration ou sa reconnaissance, la miséricorde de Dieu devient pour lui lui objet de scandale, et, comme le pharisien de l'Evangile, il est tenté de voir un acte de faiblesse là où il devrait bénir une merveille de bonté. Que j'aime peu ces sophistes sans âme qui voudraient nous faire un Dieu métaphysique, au cœur sec, et un Christ aux bras étroits ! Et combien saint Paul me parait avoir lu plus avant dans la nature divine lorsqu'il disait : Habemus pontifîcem qui possit compati infirmatibus nostris : « Ce qu'il nous faut, c'est un pontife qui puisse compatir à nos infirmités (1). » A Dieu ne plaise, sans doute, que nous cherchions dans l'exemple de Madeleine de quoi affaiblir Ihorreur du péché. Oui, Tinnocence reconquise par les larmes du repentir n'égalera jamais l'innocence conservée; l'enfant prodigue, revenu de ses égarements, ne partait) Ep. aux Hébr., iv, 15.
géra pas toutes les joies réservées à celui qui n'aura jamais quitté la maison paternelle. Oui, le péché est un mal à nul autre pareil. Soixante siècles de misères et de souffrances suspendus sur l'humanité, comme conséquence d'une faute unique, voilà le péché! le sang d'un Dieu, rançon douloureuse de la captivité du mal, voilà le péché! une éternité de supplices, châtiment d'une faute grave, non expiée, non effacée, voilà le péché ! Mais nous le savons également, à côté de la justice il y a dans le cœur de Dieu des compassions sans limites, des tendresses infinies, des trésors d'amour dont nul ne saurait mesurer la profondeur ni l'étendue; et depuis la croix du scélérat qui s'élevait à côté de la croix de Jésus-Christ, jusqu'à Féchafaud du criminel qui se dressait hier encore sur nos places publiques, l'Église catholique est là, l'Évangile à la main, pour redire au monde entier qu'il n'y a pas de larmes sans espérance ni de repentir sans pardon.
Mais pour que l'amour pénitent triomphe pleinement de la justice divine, il faut que la persévérance en égale la vivacité. C'est pourquoi Madeleine ne quitta plus la voie où elle venait d'entrer, et la charité, principe de son
triomphe, en assura la durée. A partir de sa conversion, l'Évangile nous la montre s'attachant aux pas de Jésus-Christ pour recueillir pieusement les leçons du divin maitre; et dans la maison de Béthanie, où clic lui offre l'hospitalité, nous la voyons aux pieds du Sauveur, se nourrissant des paroles qui tombent de ses lèvres sacrées. C'est la deuxième face sous laquelle la charité se manifeste à nous dans sainte Madeleine.
Un jour, dit saint Luc, que le Seigneur était entré dans la maison de Marthe et de Marie-Madeleine, celle-ci, s'asseyant à ses pieds, écoutait ses paroles. Or Marthe était fort occupée à préparer tout ce qu'il fallait, et venant vers Jésus, elle lui dit : « Seigneur, ne voyez-vous pas que ma sœur me laisse servir toute seule? Dites-lui donc qu'elle m'aide. » Et le Seigneur, répondant, lui dit : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous ti^oublez de beaucoup de choses. Or une seule
chose est nécessaire ; Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas ôtée (1). » Voilà le triomphe de l'amour et de Tamour contemplatif.
Vous ne l'ignorez pas, Mes Frères, ce mot sonne mal à l'oreille du siècle. Bien des personnes se sont accoutumées à tenir pour perdu tout le temps qu'elles ne consacrent pas au soin des intérêts matériels; et cette béatification de la vie contemplative par l'Homme-Dieu est une des vérités qui heurtent le plus leur sens dévoyé. Or je ne sache pas dans l'Évangile de trait plus fécond en lumière pour notre époque que cet épisode de la vie de Marie-Madeleine.
Qu'est-ce qui nous manque, en effet, à Tépoque où nous sommes? Ce qui nous manque, ce n'est certes pas l'activité. Depuis un demi-siècle, une ardeur fiévreuse entraîne notre génération dans toutes les voies qui s'ouvrent devant elle. Découvertes et inventions , progrès de l'industrie , entreprises commerciales, conquêtes sur la nature, développements de l'art, constructions colossales, travaux de tout genre : quel vaste
(1) s. Luc, X.
champ où l'activité humaine se déploie sans relâche! Et si je rappelle ce fait dont nous sommes tous témoins, ce n'est pas un blâme que j'énonce ni un reproche que j'articule. Non; pris en soi, ce mouvement est légitime. Car l'activité physique est pour le genre humain un besoin et un devoir : elle constitue sa première vie, sa vie extérieure et sociale. Mais là n'est pas l'homme tout entier. Et pour vous montrer qu'on ne viole pas impunément les lois établies de Dieu, il me suffira de vous rendre attentifs à un deuxième fait. D'où vient qu'au milieu d'une telle activité, on surprend dans les âmes un malaise profond que tous reconnaissent, que personne ne peut nier? D'où vient que nous entendons dire tous les jours autour de nous à ceux-là même qui semblent avoir atteint le faite de la prospérité : « Je ne m'appartiens pas, tout m'enlève à moi-même, la vie m'échappe; je suis entraîné par un tourbillon continuel; les préoccupations m'assiègent, les affaires m'absorbent, me dévorent? » D'où vient qu'on ne rencontre partout que des visages soucieux, des fronts rembrunis et des cœurs blasés? C'est, Mes Frères, que notre existence se consume dans une activité
toute extérieure : nous répandons notre àme au dehors sur tout ce qui nous entoure, sans la conserver au-dedans calme et pure; nous ne savons pas nous créer des moments où libres de toute agitation, nous puissions nous retrouver en face de Dieu et de nous-mêmes; bref, nous ne vivons pas, nous ne savons pas vivre de la vie intérieure.
Tel est le vice de notre situation morale : un développement excessif de la vie extérieure et un manque presque absolu de la vie intérieure. Nous vivons au dehors, nous ne vivons pas au dedans; nous rompons à chaque instant le silence de notre âme, aussi prompts à en sortir que lents à y en rentrer; notre cœur est rempli de mille objets qui l'occupent, il est vide de Dieu. De là ce malaise, cet ennui, ce mécontentement de soimême que tous les efforts d'une activité inquiète ne réussissent pas à dissiper. Sans le commerce de lame avec Dieu par la prière et la méditation, sans cette vie intérieure qui est un élément essentiel du bonheur de l'homme, parce qu'elle forme une partie intégrante de sa nature, nous aurons beau faire, nous nous consumerons vainement : nous épuiserons les sources de la jouissance,
nous doublerons la somme du bien-être matériel, nous effacerons les distances, nous comblerons les espaces, nous tourmenterons les éléments, nous forcerons la mer ellemême à remplir des ports que la main de Dieu n'avait pas creusés, nous étonnerons les siècles futurs par les merveilles du nôtre, nous transformerons cette planète que Dieu a désignée pour théâtre à notre activité; et quand nous aurons achevé ce que je viens de dire, si Dieu ne règne pas au fond de notre âme, nous nous serons agités dans le vide; nous aurons trouvé toutes choses, le plaisir, la richesse, la gloire, tout excepté ce qui manque à l'homme quand il ne vit pas avec Dieu et en Dieu : la paix et le bonheur. Voilà pourquoi Notre -Seigneur Jésus - Christ disait à la sœur de Madeleine : Martha, Marthci, sollicita es et turbaris erga. pliirima; j)OTro unum est necessariura « Vous vous troublez et vous vous inquiétez de beaucoup de choses, or une seule est nécessaire. » Ces paroles, qui assignent à la vie extérieure une limite, une règle, un contre-poids dans la vie de prière et d'oraison, l'Église catholique, interprète du divin maître, les répète au genre humain depuis dix-huit siècles. Loin
d'elle la pensée de vouloir proscrire une activité légitime et raisonnable dans les choses de la vie sociale; mais rappelant à ses enfants les intérêts supérieurs de leur âme, elle leur dit de sa voix maternelle : Au milieu des efforts que vous faites pour acquérir les biens périssables, ne perdez pas de vue la seule chose nécessaire, car la figure du monde passe. Quelque peine que vous vous donniez pour la retenir, tout vous fuit, tout vous échappe, tout vous glisse entre les doigts. Seule la foi, seule la sainteté reste, car seules elles sont indispensables, seules elles sont, comme Dieu, immortelles.
Et ne croyez pas, Mes Frères, que cette vie intérieure, élément essentiel du bonheur de l'homme, soit incompatible avec la vie du monde. Môme dans le tumulte des affaires on peut se construire une demeure au fond de son âme, où l'on se retire par intervalles pour s'y retrouver seul avec soi-même et avec Dieu. Joindre Marthe à Marie, selon la belle expression des saints Pères, la vie active à la vie de prière et d'oraison, tel est l'idéal du chrétien engagé par devoir ou par état dans les embarras du siècle. Sans doute l'âme s'appartient davantage, elle est plus
libre dans son mouvement vers Dieu, au fond de ces retraites sacrées où la vie contemplative élève entre elle et le monde une barrière infranchissable. Comme Madeleine, ils ont choisi la meilleure part ceux qui, laissant derrière eux les vanités de la terre, s'ensevelissent dans la solitude pour se retremper aux sources de la prière et de la méditation; comme elle, assis aux pieds de Jésus-Christ, ils recueillent la parole qui tombe de ses lèvres, s'en nourrissent et s'en pénètrent; ils savourent avec délices ce pain spirituel qui ne laisse de place dans leur âme à aucun autre aliment. Leur vie est en quelque sorte une anticipation du ciel et de ses joies divines. A la vérité, le monde s'en étonne, il s'en irrite même : en présence de ces ordres contemplatifs qui sont une des gloires de la piété chrétienne, il répète volontiers la plainte que Marthe adressait au Seigneur : Domine, non est tibi curœ quod soror mea. relinquit me solam ministrare, die ercjo illi ut me adjuvet. A quoi bon tant d'existences qui se consument dans une contemplation oisive et stérile? Ne vaudrait-il pas mieux qu'elles fussent mêlées à la vie publique et consacrées au service de la société? Déplorable
illusion! N'y aurait-il dans la vie religieuse que cette leçon vivante du détachement qui s'impose avec l'autorité d'un sacrifie perpétuel; cette force morale de l'exemple que possède la sainteté parvenue à un haut degré; ce parfum de piété qui s'échappe des asiles de la prière pour embaumer l'Église; cette protestation permanente de l'esprit évangélique contre les désordres et les scandales qui avilissent l'humanité; ce contre-poids spirituel aux tendances matérialistes qui entraînent la société hors de ses voies; ces ligues de prières organisées sur tous les points du globe pour fléchir l'éternelle justice irritée par nos crimes et appeler sur la terre les bénédictions du ciel; n'y aurait-il d'autre résultat que ce que je viens de dire, le bon sens et la logique obligeraient encore à voir dans les ordres voués à la vie contemplative un service public, un immense bienfait social. Mais à Dieu ne plaise, INIes Frères, que la prière et- la méditation soient un obstacle à la vie active : Texemple de Marie-Madeleine va nous montrer que le dévouement puise dans la vie intérieure son aliment et sa force. Toute l'histoire de l'Eglise est là pour témoigner de ce fait; et chaque fois que vous
remonterez à l'origine d'un grand sacrifice, d'une activité féconde pour le bien des âmes, vous y trouverez la vie spirituelle comme principe et comme source. C'est dans la solitude de Clairvaux que saint Bernard cherchait les inspirations d'un zèle dont l'Europe entière recueillait les fruits; c'est après avoir demandé à l'oraison la lumière et le feu de la charité, que saint Vincent de Paul tirait de son âme ces créations immortelles qui ont su rendre l'admiration muette et la louange inutile. Loin d'arrêter l'essor de leur activité, la vie contemplative le fortifiait en le dirigeant. Et pour m'en tenir à ce qui se trouve plus près de nous, qui est-ce qui de nos jours a su mettre au service de la société le dévouement le plus actif? Quelques âmes pieuses, dont la prière et la méditation font toute la puissance. Vous admirez. Mes Frères, ces héroïnes de la charité qui savent tenir le monde entier suspendu entre l'étonnement et la reconnaissance, et que l'Église plaçait naguère en face du schisme, de l'hérésie et de l'incrédulité, afin qu'à la vue de tant de force dans une si grande faiblesse, ces trois puissances de l'erreur pussent reconnaître la vérité à son signe le plus mani-
feste et le plus palpable, au signe de Fabnégation et de la charité. Eh bien, qu'est-ce qui soutient et alimente ce sacrifice dont le monde bénit les effets sans en connaître le principe? La vie intérieure. Otez ce ressort intime qui communique à l'âme une énergie surnaturelle, cette piété du cœur qui s'épanche dans la prière et se développe par elle, à l'instant même la charité languit et le dévouement s'arrête. C'est parce que leur fondateur a su combiner dans une sage proportion la prière et l'action, la vie intérieure et la vie extérieure; c'est povu^ cela que la piété donne des ailes au dévouement de ces saintes religieuses, que ni le réduit du pauvre, ni le chevet du malade, ni le lit de camp du blessé n'ont rien qui les arrête, et qu'animés par un zèle toujours vivant, elles ne reculent devant aucun sacrifice pour suivre leurs frères infirmes ou délaissés sur le calvaire de la souffrance.
C'est aussi là que Madeleine va s'offrir à nous; et, d'après ce que je viens de dire, vous n'en êtes pas surpris. Le dévouement puise son énergie aux pieds de Jésus-Christ, dans le commerce surnaturel de l'âme avec Dieu. Voilà pourquoi Madeleine restera fidèle
au Saiivour jusqu'à la mort, et tandis que les apôtres eux-mêmes délaisseront leur maître, la charité, plus forte que la crainte, conduira Madeleine au pied de la croix, où nous amène le développement de notre sujet.
« Il y avait debout, au pied de la croix, dit saint Jean, témoin de cette grande scène, la mère de Jésus et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine. )> Voilà, Mes Frères, dans sainte Madeleine, le triomphe de Tamour crucifié avec Jésus- Christ.
Nous l'avons dit, la grandeur de l'homme éclate surtout dans la puissance d'aimer que Dieu a partagée avec lui; mais l'amour luimême ne trouve toute sa grandeur et n'atteint à sa véritable force que dans le don de soimême ou dans le sacrifice.
Le sacrifice est, à proprement parler, ce qui caractérise l'amour en le distinguant de la passion coupable, qui n'est au fond qu'un
égoïsme cruel. Non, Tamour vraiment digne de ce nom ne fleurit jamais dans une âme incapable de sacrifice; et depuis la mère qui se dévoue pour Tenfant qu'elle aime jusqu'au soldat qui donne sa vie pour la patrie sa mère, c'est le sacrifice qui prouve l'amour, le révèle et l'exprime. Aussi l'humanité ne se trompe-t-elle pas là-dessus; et si vives que soient les protestations de l'amitié, si généreux que paraisse son langage, quand l'heure du sacrifice la trouve insensible, nous en concluons avec douleur que nous n'avions touché qu'une main froide et un cœur vide.
C'est pourquoi Dieu, voulant donner aux hommes la plus haute preuve d'amour, se sacrifia pour leur salut; et tous, tant que nous sommes, nous devons prendre part à cette oblation volontaire, et prouver à notre tour l'amour que nous portons à Dieu en sacrifiant pour lui le plaisir au devoir, la passion à la loi. Madeleine comprit à merveille la nécessité de cette donation réciproque Le moment venu, elle n"hésita pas à participer de cœur et en acte au drame douloureux du Calvaire. Moins timide que les apôtres, plus constante que saint Pierre, aussi fidèle que saint Jean, elle suivit le Sauveur jusqu'au
lieu des souffrances, et se tenant debout au pied de la croix, elle mêla ses larmes au sang de riIomme-Dieu. Voilà ce que j'ai appelé une participation volontaire au sacrifice de la croix; c'est le triomphe de l'amour crucifié avec Jésus-Christ.
Oui, voilà bien le triomphe de l'amour crucifié au sommet du Calvaire; et quand je m'arrête à ce groupe sublime qui se tient devant la croix, désolé, mais sans crainte, je trouve que le sacrifice lui prête une grandeur et une majesté incomparables. Arnor meus crucifîxus est, s'écriait Ignace d'Antioche en face du martyre : « Mon amour a été crucifié ». Ce qui triomphe, en effet, à ce moment solennel, c'est l'amour crucifié dans le cœur d'un Dieu, l'amour crucifié dans le cœur d'une mère, l'amour crucifié dans le cœur d'un disciple, l'amour crucifié dans le cœur d'une pénitente; et depuis la grande victime qui se résigne sous le poids de la souffrance, jusqu'à ces augustes témoins que la douleur tient courbés sans pouvoir les abattre, c'est l'esprit de sacrifice qui fait l'unité de ce drame où la divinité et l'humanité se rencontrent dans la plus haute expression de l'amour.
Et pourquoi, Mes Frères, Madeleine at-elle sa place dans ce cortège de Tamour que forment à Jésus-Christ mourant une mère vierge et un disciple vierge? D'où vient que la pécheresse de la cité se trouve associée au pied de la croix avec tout ce qu'il y a de plus pur et de plus saint sur la terre? Ah! c'est qu'elle aussi avait beaucoup aimé, dilexit 7nultum; et, comme nous l'avons vu, les larmes de l'amour pénitent rendent à l'âme sa vertu première. Pour compléter le triomphe de la charité à l'instant le plus solennel de nos destinées, Dieu voulût qu'elle s'offrit au Calvaire sous les traits de l'innocence et sous la forme du repentir, et qu'ainsi la sainteté s'y trouvât représentée dans son double état. Voilà pourquoi le sacrifice de l'amour divin s'est consommé entre la virginité d'une part et la pénitence de l'autre, entre l'expiation et l'innocence, entre Madeleine et saint Jean.
Non, je ne m'étonne pas que le repentir ait eu sa place d'honneur au pied de la croix à côté de l'innocence, et que l'un et l'autre se soient rencontrés sur le Calvaire dans l'égalité de l'amour. La croix n'est-elle pas, en effet, le trône de la clémence et le tribunal
du pardon? La croix, c'est l'arbre de refuge des malheureux surpris par Forage des passions. La croix, c'est la planche de salut qui reste aux naufragés flottant sur la mer du siècle. La croix, c'est l'étendard qui rallie les vaincus et les blessés dans les combats de la vertu. La croix, c'est le trophée de la victoire pour ceux qui ont triomphé d'euxmêmes et du monde. Madeleine avait donc sa place marquée au pied de la croix : elle y représentait la grande lignée des pénitents qui ont retrouvé sur le Calvaire la force de combattre et la grâce de vaincre.
Stabat juxta crucem. « Elle se tenait auprès de la croix. » Quelle leçon et quel modèle! Mes Frères, deux doctrines se disputent le monde : la doctrine de la jouissance et la doctrine du sacrifice. L"une s'attache à la croix, l'autre s'éloigne de la croix; celle-là se tient à portée du sang de Jésus-Christ, celle-ci se soustrait à l'action de ce sang réparateur; dirne part la glorification du plaisir et l'apothéose de la chair, de l'autre l'amour de la pénitence et le triomphe de l'esprit; ici le monde, là l'Évangile : telles sont les deux voies qui s'ouvrent devant nous. Or c'est encore ici que Marie-Made-
leine a choisi la meilleure part en s'attachant à la croix. Car, quoi que vous fassiez pour fuir la croix, vous ne sauriez l'éviter; si vous ne l'acceptez pas de gré, vous la subirez par force. Nous la portons avec nous; elle nous précède, nous accompagne, nous suit le long de la vie : nous la trouvons en nous-mêmes, dans les souffrances du corps et de l'âme; nous la trouvons au foyer de nos familles, dans les revers de fortune ou dans la perte de ceux qui nous sont chers; nous la trouvons au milieu de la société, dans l'injustice des hommes; que dis-jc? nous la trouvons jusqu'au sein des plaisirs, dans l'amertume qu'ils laissent après eux. Des sophistes s'étaient flattés, de nos jours, d'effacer la souffrance du nombre des réalités humaines : à les entendre, le Calvaire et la croix allaient disparaître à jamais dans le partage égal d'une jouissance non troublée; et voici que le Calvaire s'étend, se prolonge, se multiplie sous nos yeux; le flot de la souffrance, bien loin de baisser, monte sans cesse, grossit, déborde, et la croix se dresse au milieu de nous plus lourde et plus pesante que jamais. Tant il est vrai que la souffrance est inséparable de la destinée humaine? Donc, Mes
Frères, suivons Madeleine sur le Calvaire, retournons au pied de la croix, acceptons sans murmvu'e les épreuves que Dieu nous envoie, unissons nos larmes au sacrifice de Jésus-Christ : c'est par la souffrance que l'âme s'épure, s'affermit et s'élève; c'est par le sacrifice qu'elle prouve sa fidélité en méritant son bonheur.
Madeleine avait participé à la vie souffrante de Jésus-Christ; elle devait également prendre part à sa vie glorieuse. Aux larmes de lamour pénitent, aux douleurs de l'amour crucifié allaient succéder les joies de l'amour bienheureux. Nous l'avons suivie de la maison du pharisien à la demeure de Béthanie et jusqu'au pied de la croix; nous voici arrivés auprès du sépulcre de l'Homme-Dieu, où Madeleine reçoit pour prix de son amour le privilège de jouir la première de la vue du Sauveur ressuscité, et d'en porter la bonne nouvelles aux apôtres.
Ce qui fait le bonheur de lamour, c'est la vue et la possession de l'objet aimé. Être éloigné de ce qu'on aime, c'est une peine et un tourment. Le cœur de Ihomme est ainsi fait, que cette privation le rend malheureux : il souffre, il s'agite, il se contracte jusqu'à ce quil ait retrouvé ce qu'il a perdu. C'est pourquoi il ne saurait y avoir ici-bas pour l'amour divin de félicité parfaite; car bien que nous voyions Dieu sous le voile des créatures et que nous le possédions par la grâce ou dans Feucharistie, nous ne le voyons pas tel qu'il est en lui-même, et nous ne le possédons pas sans craindre de le perdre'. Seule la vie éternelle peut combler les joies de Famour bienheureux, parce quelle plonge Thommc dans la béatitude d'une vision sans ombres ni nuages, et d'une possession sans réserves ni limites.
Mais Jésus -Christ voulant récompenser dès ce monde la charité de Madeleine, s'offrit à elle après sa résurrection, dans la scène fameuse décrite par l'Évangile. Voyez-vous, Mes Frères, cette femme qui tristement assise sur la pierre d'un tombeau, contemple avec larmes un sépulcre vide et un linceul abandonné? Rien ne peut détourner son at-
teiition; toute son âme paraît se concentrer sur un seul point; un regret, un désir l'absorbe tout entière. Quelle est donc la force invisible qui Tenchaîne à ce monument de deuil et de tristesse? Vous me demandez, Mes Frères, ce qui retenait Madeleine au jardin de Joseph d'Arimathie? Ah! vous l'avez pressenti, vous le savez. Qu'est-ce qui l'attira aux pieds de Jésus dans la maison du pharisien? Qu'est-ce qui la tenait suspendue aux lèvres de Jésus dans la demeure de Béthanie? Qu'est-ce qui l'amena au pied de la croix sur le Calvaire? C'est l'amour, l'amour divin, l'amour baigné des larmes de la pénitence, l'amour embrasé des saintes ardeurs de la contemplation, l'amour percé du glaive des douleurs. C'est encore l'amour, c'est la divine charité qui veille auprès du tombeau de Jésus-Christ, et qui pour prix de sa persévérance, méritera tout d'abord de contempler les traits du divin ressuscité. Glorieux privilège qui sera la couronne terrestre de Madeleine et le triomphe de l'amour bienheureux! C'est qu'en effet rien n'égale en force ni en vivacité cette dernière expression de la charité dans Madeleine. De grand matin elle vole au sépulcre. Arrivée là, elle ne voit plus la
pierre qui fermait l'entrée du monument. Aussitôt son cœur s'épouvante ; elle craint un nouvel attentat de la part des Juifs; elle court avertir les apôtres, et quand ceux-ci s'en retournent affligés de ne plus trouver leur maître, Madeleine reste seule auprès du tombeau, en versant des larmes. Elle ne peut s'éloigner de ces lieux; elle ne les quittera qu'après avoir vu le Sauveur. Elle le demande à tout ce qui s'offre à ses yeux; elle le demande aux anges assis sur la pierre tumulaire, elle le demande à Jésus lui même. Et Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleurez-vous? qui cherchez-vous? » Madeleine ne le reconnaissant pas, lui répond : » Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai. » Qu'il est profond, s'écrie saint Bernard, l'amour de cette sainte femme! Elle ne songe qu'à son bien-aimé; elle est tellement occupée et remplie de l'objet de son affection, qu'elle ne le nomme pas; elle s'imagine que tout le monde est comme elle, et qu'on doit entendre de qui elle veut parler. Quelle foi et quelle charité! Aussi le divin Sauveur, l'appelant par son nom, lui dit : « Marie! » Et ce mot révèle a Madeleine la présence de Jésus. Elle tombe aux pieds
du maitre pour les embrasser; mais Jésus, modérant les transports de l'amour bienheureux, lui dit : « Ne me touchez pas, mais allez trouver mes frères, et dites-leur de ma part que je vais monter vers mon père. » Vous Fentendez, chrétiens, INIadeleine sera l'apôtre de la résurrection : non-seulement Jésus- Christ lui apparaît avant de se montrer aux apôtres, mais c'est elle encore qu'il charge de leur en porter la nouvelle. L'amour pouvait-il recevoir une récompense plus haute et plus précieuse? Les apôtres vont annoncer au monde entier la résurrection de l'Homme- Dieu; mais c'est Madeleine qui la première, l'annoncera aux apôtres ; c'est elle que Jésus- Christ députe vers le sacré collège pour lui transmettre ses dernières volontés. Madeleine devient son organe auprès de Pierre et de Jean; elle est le premier témoin, le premier apôtre de la résurrection. Quel privilège et quelle gloire! Oui, illustre pénitente, rien ne saurait égaler une telle faveur, si ce n'est votre amour. Dieu vous a comblée d'honneur parce que vous l'avez beaucoup aimé.
C'est ici, Mes Frères, que la vie de Marie- Madeleine nous fournit un dernier enseignement. Sans doute la mission d'annoncer
Jésus-Christ dans le monde est dévolue au sacerdoce; elle fait sa gloire et sa force. Mais à côté de cet apostolat public il en est un autre plus intime qui doit s'exercer au sein des familles et c'est à cet apostolat domestique que vous êtes tous appelés à prendre part. Dans la personne de Madeleine, Jésus- Christ trace à la femme chrétienne la mission que lui assignent son cœur et sa foi. A elle d'établir le règne de Jésus-Christ dans le cercle de ses affections, en déployant cet ascendant de l'exemple qui ne lui fait [jamais défaut, et cette force de persuasion dont elle a seule le secret. Voilà ce que, grâce à Dieu, la vierge, l'épouse et la mère chrétiennes n'ont cessé de comprendre depuis dix-huit siècles, en France surtout. Il est vrai, l'incrédulité s'en irrite; elle voudrait nous ravir ce puissant auxiliaire que le Christ ressucité s'est choisi pour le triomphe de l'Évangile; elle multiplie dans ce but ses pièges et ses séductions. Mais la conscience chrétienne, plus forte que le sophisme, résiste aux assauts du mensonge et du vice. Dix-huit siècles de tradition ont ouvert à la femme chrétienne une voie glorieuse d'où elle ne peut plus sortir sans déchoir du rang qu'elle
occupe dans le monde. Appuyée sur de tels exemples, elle continue à remplir sous nos yeux son ministère de foi active et dévouée, sachant bien que le jour où elle échangerait sa vertu contre une fausse liberté, où la famille cesserait de voir en elle un témoin et un apôtre du Christ, elle perdrait le respect avec sa dignité, pour n'être bientôt plus comme la femme des sociétés antiques, que le jouet du despotisme et l'instrument des plus viles passions.
Tels sont, Mes Frères, les divers actes de ce drame divin de la charité dont la vie de sainte Madeleine nous offre Texpression la plus haute et la plus touchante. Ce qui en fait Funité, ce qui en est l'âme et le principe, c'est l'amour céleste; et cet amour s'est offert à nous sous des aspects multiples. Aux larmes de l'amour pénitent ont succédé les saintes ardeurs de l'amour contemplatif, et les joies de l'amour bienheureux sont venues couronner les douleurs de l'amour crucifié. Si Madeleine a beaucoup pleuré, si elle a beaucoup appris, si elle a beaucoup souffert et si elle a été glorifié beaucoup, c'est qu'elle a beaucoup aimé, dilexit -niultum. Et maintenant, Mes Frères, que vous dirai-je en ter-
minant? Un mot, un seul mot : Aimez Dieu, aimez-le beaucoup, aimez-le toujours. C'est du cœur qu'il faut pour se sauver. Aimez Dieu, et beaucou^D de péchés vous seront pardonnés. Aimez Dieu, et de grandes lumières vous seront accordées. Aimez Dieu, et de grands sacrifices vous seront comptés. Aimez Dieu, et de grandes joies vous seront réservées. Aimez Dieu, et vous obtiendrez ce qui assure le triomphe de l'amour divin : la vue et la possession de Dieu dans l'éternité de sa gloire et de son bonheur!