‹ Œuvres de Mgr. FreppelChapitre 2 sur 10 · LE 30 SEPTEMBRE 18G · texte numérisé non relu

LE 30 SEPTEMBRE 18G

Idiiotus eril locus, donet congretiet Dcus comjreijalionem populi, et propitius fiât: et tune Domiiius otitendet hœc, et apparebit majastas Domini.

Le lieu restera Inconnu jusqu'à ce que Dieu y rassemble un grand peuple pour lui accorder son pardon ; alors le Seigneur le manifestera, et l'on verra y apparaître sa majesté.

II, Machab , II, 7, 8.

Mes Frères,

Il y a des solennités qui confondent l'esprit et qui déconcertent la parole. Devant leur imposante majesté, l'éloquence humaine se sent à bout de forces, et il semble qu'il n'y ait de place que pour le silence et pour l'admiration. Cette foule immense qui couvre les lieux où nous sommes; ces flots de pèlerins

qui depuis quelques jours ont sillonné toutes les routes de la Bretagne; ces villes, ces campagnes qui se sont ébranlées à la voix de leurs pasteurs pour prendre le chemin d'Auray, la croix en tète et sous la bannière des saints; puis enfin, au milieu d'un concours de fidèles sans pareil, ces princes de l'Église qui sont venus rehausser tant de splendeurs par l'éclat et la dignité de leur sacerdoce, tout cela forme un spectacle qui remue jusqu'au plus profond de l'âme. Et quand, le cœur subjugué par ces réalités du présent, l'on se reporte vers les souvenirs du passé pour recueillir les échos de l'histoire dans ce coin de l'Armorique oîi chaque pierre se dresse comme un témoin des vieux tenq')S, où Ton foule à chaque pas la cendre d'un héros ou d'un saint, où les traditions nationales se mélangent avec les grandeurs de la foi dans une harmonie si touchante et si sévère : oh! alors, entre l'Océan ({ui ])at ces côtes fameuses et une terre où les siècles ont laissé tant de traces, l'émotion redouble par les sentiments qu'inspire un tel lieu et sous l'impression de ces grandes scènes de la nature, de Thistoire et de la religion. Pourquoi donc, Mes Frères, un tel empres-

sèment et une telle afflucnce? D'où vient que ridée de couronner une statue a fait tressaillir tout un peuple? Ah! c'est qu'à cette image miraculeuse se rattache toute une chaîne de souvenirs et d'espérances, un long héritage d'enseignements et de hienfaits; c'est qu'il s'agit d'honorer en elle, par un acte symbolique, ce qu'il y a de plus digne d'honneur parmi les hommes, ce qui pénètre le })lus avant et s'imprime davantage dans la mémoire des peuples, ce qui est plus hautque le génie, la science et la souveraineté, ce qui dépasse en véritable éclat toutes les magnificences de la terre, ce qui fait la vraie grandeur de l'homme et sa beauté morale : la vertu et la sainteté.

Et quelle sainteté ! Une sainteté qui touche de près aux fondements mêmes du christianisme; une sainteté d'où a surgi, comme de sa racine, la tige glorieuse sur laquelle s'est épanouie la fleur de l'éternité ; une sainteté qui a resplendi comme le crépuscule de l'ancienne loi et l'aurore de la loi nouvelle ; une sainteté qui apparaît entre le Sinaï et le Calvaire, dernier reflet de l'un, premier rayon de l'autre; une sainteté qui résume la Bible, qui annonce l'Évangile; la sainteté d'Anne,.

mère de la Vierge immaculée, mère de celle qui sera la mère de Dieu.

Voilà ce que vous avez compris, enfants de la Bretagne, vous qui depuis tant de siècles avez formé à sainte Anne un cortège d'honneur et entouré son nom de vos bénédictions. Aussi avez-vous votre part légitime dans ce triomphe de votre bien-aimée patronne. Oui, je ne crains pas de le dire, en rendant à sainte Anne un solennel hommage, un hommage peut-être exceptionnel et unique, le souverain pontife a voulu encore vous honorer vous-mêmes, honorer votre foi restée vierge de toute hérésie, votre piété traditionnelle, l'énergie de vos convictions, la simplicité de vos mœurs, la droiture de votre caractère, tout cet ensemble de qualités qui forment votre tempérament national; en sorte que dans ce diadème d'or et de perles, emblème des vertus de votre sainte protectrice, je vois également une couronne de gloire déposée par les mains du chef de l'Église sur le front de la catholique Bretagne.

Et maintenant, que vous dirai-je, pieux pèlerins de Sainte-Anne, sinon ce qui me paraît le plus conforme à l'acte que vous accomplissez en ce moment? Pour en faire ressortir

l'importance et rutilité, je me bornerai à résoudre cette doul)le question : Qu'est-ce qu'un pèlerinage? qu'est-ce que le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray? C'est tout le sujet que je viens proposer à votre bienveillante attention.

A cette première question': Qu'est-ce qu'un pèlerinage? je réponds qu'un lieu de pèlerinage est le théâtre le plus éclatant des opérations divines et le rendez-vous le plus salutaire des infirmités humaines.

Dieu, qui a révélé sa puissance dans la création du monde, continue à la manifester partout où il veut et de la façon qu'il lui plaît. Rien ne limite son pouvoir ni son absolue indépendance. Aucune loi physique n'enchaîne son bras; nulle force morale ne commande ses actes. Il promène librement sa souveraineté dans l'univers entier; et toute créature plie sous ses ordres, quelque part que tombe sa parole ou qu'il laisse circuler le souffle de son esprit.

Il suit de là que Dieu est souverainement libre dans le choix des lieux où il lui semble

1)011 de faire éclater sa puissance, comme il est libre dans le choix des hommes qu'il destine à devenir les instruments de ses desseins, comme il est libre dans le choix des éléments auxquels il veut attacher une vertu particulière.' Ainsi a-t-il agi dès Torigine du monde. C'est sur un point déterminé du globe (ju'il déploie ses merveilles en faveur du premier couple humain, et c'est un arbre spécial •qui devient alors le sacrement de l'immortalité. Il donne ses bénédictions au genre humain dans une vallée du pays de Chanaan; il promulgue la loi écrite sur une montagne de l'Arabie; il établit le siège de son alliance •à quelques lieues du Jourdain, Puis, cette alliance rompue, il accomplit le grand acte de l'incarnation dans une maison de Nazareth ; il répand sur le monde le sang de son Fils, des hauteurs du Golgotha; il fixe à jamais le centre principal des opérations de son Esprit au pied de quelques collines^ entre l'Adriatique et la Méditerranée. Bref l'esprit de Dieu souffle où il veut; et toute Thistoire de la religion s'est déroulée sur une série de lieux qui peuvent s'appeler dès lors des lieux privilégiés.

Par là, je le répète, Dieu manifeste son

indépendance souveraine. En agissant partout, il montre la plénitude de son pouvoir : en opérant de préférence sur tel ou tel point, il })r()uvc son entière liberté. Et c'est pour- (juoi il n'a cessé de se choisir des lieux où sa puissance s'affirme plus haute et plus palpable. Quelquefois, c'est un lieu resté inconnu jusqu'alors ignotus erit locus^ ou du moins un lieu que rien n'indiquait auparavant au respect des peuples; mais un jour quelque signe révélateur est venu marquer cette terre, tune Dominus ostendet hsec; un éclair sorti des profondeurs de l'éternité a illuminé ces lieux; le bras de Dieu s'y est fait sentir, sa majesté y est apparue, apiiarebit majestas Domini; et les peuples, guidés par ce signe d'en haut, se portent en foule désormais vers un tel lieu, en s'écriant à la vue de ces prodiges : Le doigt de Dieu est là!

C'est l'origine des pèlerinages, de ces lieux privilégiés où Dieu opère en faveur des âmes ses plus étonnantes merveilles. Et par quel intermédiaire a-t-il coutume d'agir sur ces théâtres éclatants de ses manifestations? Qu'est-ce qui s'y offre à nos yeux comme l'instrument et le mémorial de sa puissance? Un tombeau, quelque relique d'un saint, sou-

vent même la simple représentation de ses traits. Or c'est ici, Mes Frères, que la souveraineté de Dieu m'apparaît dans tout son éclat. Sans doute ce n'est pas à vous, habitants de ces côtes où la nature déroule perpétuellement une image si grandiose de Tintini, ce n'est pas à vous qu'on a besoin d'apprendre à lire le nom de Dieu dans l'œuvre de ses mains; mais quand je vois ce grand Dieu partager sa puissance avec quelqu'une de ses créatures, communiquer une vertu surnaturelle à un peu de cendre froide et inanimée, faire jaillir le miracle de quelques grains de poussière, et multiplier les prodiges autour d'une image à peine respectée par le temps, c'est alors que je saisis l'action divine dans sa toute-puissante liberté, et que le contraste d'un tel effet avec de tels moyens me semble la révélation la plus frappante d'un pouvoir qui n'a d'égal qu'une bonté infinie comme lui. Car s'il plaît à Dieu d'imprimer à un lieu le sceau de sa puissance, ce n'est jamais que pour le bien des âmes. Assurément les âmes trouvent partout les secours et les remèdes de la foi; car Dieu est partout, et l'Eglise, elle aussi, est partout avec les lumières de sa doctrine, la vertu de ses sacrements, l'exemple et la

protection de ses saints. Mais permettez-moi une comparaison empruntée à l'ordre matériel. Quand le malade sent décroître ses forces, il sort du milieu où il vivait jusqu'alors. L'air habituel ne sulTit plus à son tempérament épuisé. Il se déplace; il va demander la santé à d'autres climats; il cherche au loin une atmosphère moins lourde, des bains qui le rafraichissent et le fortifient, une nourriture plus succulante et plus saine, tout un ensemble d'éléments nouveaux qui redonnent du ressort à ses organes qui ramènent dans ses membres le jeu de la vie; puis au bout de ce séjour momentané, il reprend le chemin de la terre natale, après avoir renouvelé sa vigueur au contact et sous l'influence d'un yol étranger.

Voilà, Mes Frères, l'image du pèlerin.

Quand le chrétien se sent atteint de quelque infirmité morale, rebelle jusqu'alors à toute guérison, il s'en va, lui aussi, chercher la santé de l'âme dans l'un de ces lieux de dévotion tout imprégnés de vertu et de sainteté. Là, il respire un air nouveau, un air que la piété des générations a embaumé de ses parfums vivifiants; là, il recueille la bonne odeur du Christ, qui s'échappe de la vie et de la

iO COUHOXXKMEXT

personne des saints; là, il sent son cœur se dilater au souffle de la grâce; là, s'ouvre devant lui la piscine sainte où sa faiblesse disparaît avec ses souillures; là, son esprit se repose dans le calme de la retraite et dans le silence de la solitude; là, tout son être moral se retrempe aux sources pures et vives de la foi; et enfin, après avoir achevé ce traitement spirituel, il s'en retourne soulagé et comme refait, rapportant au foyer domestique, avec un surcroit de forces morales, une abondance de vie divine qu'il ne s'était pas connue jusqu'alors.

Tels sont, Mes Frères, les résultats de ces voyages de dévotion qui occupent une si grande place dans la piété des peuples; et c'est pourquoi Dieu a échelonné, de distance ■en distance ces stations de la foi où sa grâce opère avec plus de force et d'efficacité. De même C|u'il a réparti sur divers points du globe et ouvert çà et là, dans les entrailles de la terre, des sources de vie qui jaillissent pour la santé du corps, des filons de métal liquide, des veines d'eaux médicinales d'où s'échappe une vertu toujours féconde, ainsi a-t-il fait dans le règne des âmes. Les lieux de pèlerinage sont, si vous me permettez ce

mot, les eaux thermales de la piété, les bains spirituels où les âmes viennent se régénérer •en y puisant une énergie nouvelle. C'est là que s'opèrent ces réactions salutaires, ces retours soudains, ces secousses imprévues ((ui arrêtent les progrès du mal et qui impriment à la vie un autre cours. N'y aurait-il que l'aspect d'un lieu qui réveille de si touchants souvenirs, et le voisinage de tant de saintes âmes qu'on y rencontre, un tel rapprochement serait déjà d'un puissant effet. Car si les grandes scènes de la nature parlent aux sens et à l'imagination, les grands spectacles •de la foi produisent sur le coeur une impression dont il ne peut se défendre. Et qui donc ne se sentirait meilleur et plus pur à la vue <\eH foules qui se pressent autour des foyers de la piété chrétienne, pour prendre part à ■ces émouvantes solennités que vous appelez pardons dans votre langage si expressif et si pittoresque? Quel est l'incrédule qui resterait le front haut et l'œil sec devant une réunion comme celle dont nous sommes témoins? Oui, ■ce calme imposant de la foi, ce silence des âmes recueillies en elles-mêmes, cette vaste communion d'esprits qui se nourrissent d'une même croyance, ce frémissement de la prière

qui court sur vos lèvres et qui arrive jusqu'à moi, ces effluves de la charité qui s'échappent de tous vos cœurs, ce sentiment de la Divinité qui vous tient immobiles dans le saisissement du respect, cette force invisible et souveraine qui, planant sur vos tètes, les courbe devant la majesté du Très-Haut : tout cela est capable de briser en un clin d'œil et pour toujours les chaînes du péché, de soulever une âme de la terre, et de la jeter dans les bras de Dieu, victorieuse d'elle-même et vaincue par la grâce qui agit en elle.

J'ai dit ce que c'est qu'un pèlerinage en général; il me reste à vous rappeler ce qu'est en particulier le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray.

Le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray est, de la part de Dieu, un gage de bénédictions pour la Bretagne; et, de votre part, c'est l'affirmation permanente de la foi d'un grand peuple.

Il y a dans les œuvres divines des liarmonies ravissantes pour qui sait en pénétrer

le secret; car Dieu n'agit point sans motifs, et ses desseins sont toujours marqués au coin d'une sagesse souveraine. Là où des yeux distraits n'aperçoivent qu'une coïncidence fortuite, un regard plus attentif surprend la trace d'un plan prémédité; et les choses de la foi se rattachent entre elles par des liens qui, pour être moins apparents, n'en sont que plus réels et plus intimes.

Ces harmonies, encore plus intelligibles au cœur qu'à l'esprit, je les découvre sans peine entre la Bretagne et sa patronne. Oui, il y a bientôt deux mille ans, dans une petite ville de la Galilée, vivaient deux époux dont l'union devait être bénie par-dessus toutes les unions de la terre. Le sang des vieux rois de Juda coulait dans leurs veines; mais ce qui se prolongeait en eux avec plus de force encore et de pureté, c'était l'antique foi dlsraël avec ses vertus héréditaires. Le souffle de nouveautés qui emportait le peuple juif hors de ses voies n'avait pu effleurer cette famille patriarcale restée fidèle aux mœurs et aux traditions du passé. Anne et Joachim étaient des Israélites de l'ancienne marque, dociles aux préceptes de la loi, ne s'écartant pas d'une ligne des exemples de leurs ancc-

très, inéljranlables dans leur foi comme dans leurs espérances; et, si j'osais me permettre^ un anachronisme en me servant d'une locution ({ue vous avez su rendre ]jroverbiale, je dirais que c'était un vrai couple breton.

Car si, à vingt siècles de là, je regardeautour de moi pour chercher le lieu de la terre où se réfléchit le mieux cette figure des temps passés, j'aperçois un peuple cjui, lui aussi, a su garder intactes, avec la foi de ses pères, les traditions de loyauté et d'honneur qu'ils lui avaient léguées; un peuple qui a vu les révolutions passer sur sa tête sans sesentir atteint par leur souffle délétère; un peuple au sein duquel la religion a conservé son empire, l'autorité son prestige, la viede famille son attrait et sa divine poésie; un peuple qui, au milieu des assauts livrés à sa croyance, est resté là debout comme un roc de granit contre lequel sont venus se briser les efforts réunis du schisme, de l'hérésie et de l'incrédulité.

Vous concevez dès lors pourquoi Dieu a établi des relations si étroites entre la Bretagne et sainte Anne; dans quel but il a perpétué parmi vous la mémoire de cette grande famille d'Israël où s'étaient maintenues.

comme nulle part ailleurs, avec l'héritage d'une croyance vingt fois séculaire, les promesses de l'avenir. Comment et par quelle voie un tel culte avait-il pris naissance dans quekfue lande perdue de la vieille Armorique? C'est là une de ces éclosions mystérieuses qui ne frappent l'esprit des peuples qu'au moment où ils en recueillent les fruits. Le pâtre de l'Ethiopie, qui foule avec indifférence le sol sous lequel le Nil cache ses sources inexplorées, ne se doute pas que de là s'échappe le fleuve qui va fertiliser l'Egypte. Ainsi en est-il des œuvres divines : elles naissent le plus souvent dans le silence et dans l'obscurité; quelquefois même elles semblent se perdre sous terre et dérober à l'œil la trace de leiu" passage, pour reparaître à quelque distance de là, plus éclatantes et plus fortes. Lorsque donc, il y a trois siècles, cet homme de Dieu, dont je me reprocherais de ne pas prononcer le nom en ce jour, quand votre pieux ancêtre Nicolazic fut suscité par Celui qui aime à choisir ce quil y a de i)lus faible selon le monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort, c'est à une longue suite de siècles qu'il était appelé à renouer le présent et l'avenir, en relevant un culte que vos pères avaient

reçu dès roriginc avec la foi chrétienne.

Oui, ce gage immortel de ses bénédictions, Dieu l'avait déposé sur le berceau même de votre foi; et depuis lors il a voulu que l'image de la matrone de Juda demeurât suspendue sur vos têtes, comme le symbole et le modèle des vertus domestiques, comme l'idéal de l'épouse et de la mère, afin qu'à l'exemple de celle qui eut pour époux un saint, qui eut pour fille la reine de tous les saints, vous conserviez au foyer de vos familles la soumission de la piété filiale, le respect de l'autorité paternelle, la pureté de l'union conjugale, toutes ces choses qui font la force, l'honneur et la fidélité d'un peuple. Voilà ce que vous venez apprendre devant cette image <{ue Dieu tient déployée à vos yeux comme le mémorial de sa loi, et au pied de laquelle il a ouvert une source de grâces et de faveurs pour la Bretagne tout entière.

Ah! (|ui dira ce qu'il y a de force surnaturelle dans ce bras toujours levé pour vous protéger et vous bénir? Qui dira quel pouvoir d'intercession Dieu a communiqué à cette femme forte qui a donné au monde la Vierge incomparable, et qui tient par les liens les plus sacrés de la nature au ^'erbe

incarné, au Sauveur même des hommes? S'il est vrai, comme l'enseigne la foi, que Jésus- Christ laisse tomber sur son auguste mère les rayons de sa souveraineté divine, cette auréole de gloire et de puissance qui resplendit au front de Marie ne doit-elle pas se réfléchir sur le front de sainte Anne? Et dès lors, quel patronage pour vous, Mes Frères, et quels motifs d'espérance!

Mais non, là ne se bornent pas vos motifs d'espérer. Le pouvoir surnaturel de sainte Anne, la vertu miraculeuse de ses prières, l'abondance et l'éclat de ses mérites, voilà sans doute ce qui compose en grande partie les richesses spirituelles que Dieu a réunies dans le sanctuaire d'Auray; et il vous est donné à tous d'y puiser à pleines mains. Mais dans ce trésor invisible aux yeux de la chair il y a autre chose encore. En vertu de la communion des saints, ce trésor s'est accru de tout ce que la foi et la piété des siècles y ont accumulé d'actions méritoires devant Dieu. Voilà ce qui achève la fécondité de ces terres privilégiées où affluent les eaux de la grâce. De même que, dans l'ordre naturel, il peut s'amasser en un lieu, par une longue suite d'efforts et de travaux, une somme de T. H. 2

])iens générale, un fonds commun dont l^énificie toute une postérité, ainsi en est-il dans l'ordre surnaturel et divin : là aussi rien ne se perd, et le présent s'enrichit du passé. Toutes les générations qui se sont succédé dans ce sanctuaire trois fois béni, avant comme après les Nicolazic et les Kériolet, y ont laissé quelque chose d'elles-mêmes, de leurs prières, de leurs larmes, de leurs pénitences, de leurs austérités ; et le surplus de ces œuvres de foi, où surabondait la charité, y a formé à la longue un capital inestimable, un vaste réservoir de mérites qui se déverse sur la Bretagne, suivant que le souffle de l'Esprit-Saint en distribue les richesses d'une extrémité à l'autre.

Aussi, Mes Frères, je comprends la coniiance avec laquelle vous venez poser le pied sur cette terre du miracle ; je comprends que ni les fatigues du voyage, ni la longueur des routes, ni la rigueur des saisons, ni les tlots mômes de la mer ne vous arrêtent dans vos pieuses pérégrinations; et je suis touché, plus que je ne saurais le dire, quand je vois appendus aux murs de cette église les humbles témoi£?na£?es de votre reconnaissance envers sainte Anne ; ces symboles si ex-

pressifs (|ui rappellent, clans leur éloquente simplicité, le matelot soutenu sur Fabime par le bras invisible de sa patronne, le soldat resté intact sous le feu de l'ennemi, la mère de famille conservée à ses enfants contre toute espérance, le fils rendu à la joie d'un vieux père ([ui pleurait sa perte, l'héritage ou le toit des ancêtres sauvé d'une ruine imminente. C'est l'histoire intime de la Bretagne qui se trouve écrite sur ces vieux murs, l'histoire de vos douleurs, de vos espérances, de vos joies ; mais ce que j'y vois avant tout, c'est l'affirmation permanente et solennelle de la foi d'un grand peuple.

Car ce n'est pas une pratique vaine et frivole c|ui vous amène en ces lieux. Quand vous venez en pèlerinage à Sainte - Anne d'Auray, savez-vous bien, Mes Frères, quelle est la signification et la haute portée de cet acte? Par là vous affirmez le christianisme tout entier. En vous prosternant sur les dalles de ce temple et devant l'image de votre sainte patronne, vous affirmez hautement l'existence de l'ordre surnaturel, la toute-puissance de Dieu et son absolue indépendance, la vertu infinie du sang de son Fils, la prérogative suréminente de la Vierge

mère, les rapports de l'Église du temps avec l'Église de l'éternité , la communion des saints, la solidarité des actes et la réversibilité des mérites, tout ce merveilleux enchaînement de doctrines qui occupe le sommet dans les croyances du genre humain. Vous faites l'acte de foi le plus élevé et le plus raisonnable que l'on puisse concevoir, un acte qui honore votre intelligence autant que votre cœur.

Et maintenant, que l'incrédule tourne en dérision une pratique dont le sens lui échappe, un acte à la hauteur duquel il ne sait pas s'élever : que vous importent, à vous, son rire et ses négations? Laissez-lui ses doutes et ses obscurités, ses horizons étroits, ses aspirations limitées à la terre, son esprit qui s'emprisonne dans le temps, son cœur vide de Dieu, son âme fermée à l'espérance, sa vie sombre et désolée, qui s'éteindra dans d'inutiles regrets. Pour vous, qui avez le regard plus ferme et devant qui se déroulent des perspectives plus vastes, gardez votre foi, votre confiance en Dieu et dans ses saints; continuez à prier avec les chrétiens de tous les âges, avec la portion du genre humain la meilleure et la plus pure, à prier

pour vous-int'ines, et encore et surtout pour ceux qui ne prient point.

Ah! puisse cette confiance, que vos pères vous ont transmise, ne pas s'amoindrir dans votre àme, mais redoubler plutôt à partir de ce jour qui restera mémorable dans les fastes de votre histoire! Car, et c'est là ce que je me sens porté à vous dire [avant de terminer, en inspirant au pieux et noble évoque de Vannes la pensée de répandre un nouvel éclat sur le culte de sainte Anne, et de reculer les murs de ce sanctuaire [célèbre; en lui inspirant, dis-je, un projet si digne d'un cœur breton, et dans lequel vous l'aiderez tous, j'en suis sûr, de vos prières et de vos offrandes, Dieu a choisi l'heure favorable; et ce n'est pas sans une raison profonde que le vicaire de Jésus-Christ a voulu donner à votre foi cet encouragement solennel à Tépoque où nous sommes. Car pour vous aussi, enfants de la Bretagne, cette] époque est critique, et vous avez besoin aujourd'hui plus (jue jamais de savoir rester ce que vous êtes. Jusqu'ici vous viviez dans votre belle province, plus ou moins renfermés en vousmêmes, à l'abri d'un contact trop fréquent de l'étranger, sous la triple sauvegarde de

votre foi, de votre langue et de \o>< traditions. Prodigues, envers la patrie commune, du travail de vos mains et du sang de vos fils, vous ne lui demandiez guère en retour un bien-être que vous saviez vous procurer par vous-mêmes. Mais voici qu'une situation nouvelle s'est préparée pour vous : le mouvement d'affaires propre à notre temps vous enveloppe de toutes parts; les influences de l'extérieur vous pénètrent malgré vous; un échange d'idées plus rapide, des communications plus faciles multiplient vos rapports avec les hommes et les choses du dehors; les lignes de fer qui sillonnent vos campagnes vont y porter tour à tour le mal comme le bien, Terreur non moins que la vérité. C'est pour vous le moment de vous retremper dans votre foi, afin d'y puiser la force de résister à l'assaut des fausses doctrines et du mauvais exemple. N'empruntez à la civilisation moderne que ce qu'elle a de bon, et repoussez énergiquement tout ce que le torrent des nouveautés peut charrier avec lui (réléments impurs. Ne vous laissez pas 'envahir par le luxe et par l'abus des jouissances matérielles; gardez vos fortes convictions, vos mœurs simples, vos habitudes

mâles et austères. N'échangez pas les usages et les coutumes de vos ancêtres contre des importations étrangères qui ne les vaudraient à aucun égard : quand les fils commencent à rougir du vêtement de leur père, ils sont bien près de ne plus savoir respecter son nom. Tout en vous initiant davantage à la langue nationale, gardez la vôtre, cet antique monument du génie d'une race fameuse : c'est la langue dans laquelle vos ancêtres ont prié, la langue que vous avez apprise sur les genoux de vos mères ; elle sera une garantie pour vos mœurs et un préservatif pour votre foi. Bref, montrez à tous,, comme d'ailleurs vous Tavez fait jusqu'ici,, qu'on peut être bon Français sans cesser d'être Breton, et rester l'homme du présent sans rien abdiquer de ce qui a fait l'honneuret la gloire du passé.

Et voilà pourquoi la statue de sainte Anne va s'élever au milieu de vous plus radieuse que jamais, afin que désormais vous vous serriez plus étroitement encore autour de ce palladium de votre vie religieuse. Oui, en ce moment où toute une province, où l'Église entière, par l'organe du souverain pontife, se prépare à lui rendre un éclatant hommage, il

me semble voir votre glorieuse patronne vous bénir du haut du ciel : ses mains s'enlacent dans celles de son auguste fille, de la reine des anges et des hommes, dont le triomphe est aussi le sien. Autour d'elle, les saints de la Bretagne, les Clair, les Patern, les Brieuc, les Malo, les Corentin, les Melaine, les Yves, les Mathurin, toute cette illustre pléiade d'apôtres et de confesseurs. Joignent leurs prières aux siennes pour obtenir à leur patrie terrestre la persévérance dans la foi et le progrès dans la vertu. Comment un tel concert d'intercessions ne formerait-il pas au-dessus de vos têtes le plus puissant des patronages? 0 grande sainte! qui êtes en ce jour l'objet de notre vénération et de notre allégresse, faites ressentir les effets de votre protection à tout ce peuple qui jette vers vous le cri de sa foi; à ces cinq diocèses de la Bretagne qui se trouvent ici réunis dans un même sentiment de respect et d'amour; à ces prélats qui, par leur science et leurs vertus, honorent leurs sièges si antiques et si vénérables ; à tout ce clergé dont l'existence se consume dans les sacrifices d'une vie austère et laborieuse. Étendez votre protection à ces nobles représentants de la

magistrature et de Tarmée, de toutes les forces vives de notre chère patrie, à cette France catholique, qui, comme aux anciens jours de son histoire, est toujours, en dépit de tout et malgré tout, le soldat du Christ et le défenseur-né de l'Église; étendez-la aux augustes souverains qui, il y a quelques années, sont venus, ici-même, déposer à vos pieds rhommage de leur confiance et de leur vénération. Cette protection, ah! étendez-la au père commun des fidèles, dont la grande ligure domine de loin toute cette assemblée; à FÉglise entière, afin que Dieu abrège ses épreuves et hâte son triomphe. Priez pour nous, ô mère de celle qui est la mère de notre Dieu, de celle qui est notre mère à tous! priez })our nous, et qu'à faspect de cette couronne qui va ceindre votre front, chacun de nous se sente enflammé du désir de conquérir la couronne de gloire que Dieu réserve à ses élus dans l'éternité bienheureuse! Ainsi soit-il.

Page 1