‹ Œuvres de Mgr. FreppelChapitre 3 sur 10 · PRONONCÉ EN L'ÉGLISE DU JÉSUS, A PARIS LE 31 JUILLET · texte numérisé non relu

PRONONCÉ EN L'ÉGLISE DU JÉSUS, A PARIS LE 31 JUILLET

Hic vir bellalor est ab adolcscciiLia San.

Cet homme a été un guerrier dès sa jeunesse.

I, Rois, svit, 33.

Mes Frères,

Dieu, qui a établi son Eglise pour défendre la vérité et pour combattre Terreur s'est plu à lui donner le caractère et la forme d'une société militante. A sa tête il a placé un chef investi d"une autorité souveraine dont les rayons se partagent pour aller se réfléchir, de loin en loin, sur d'autres fronts. Réunis sous les ordres de cette hiérarchie de droit

divin, les soldats du Christ présentent à l'ennemi un corps de bataille où les rangs se reforment à mesure que la mort vient les éclaircir. C'est là, si je puis m'exprimer ainsi, le gros de l'armée qui s'avance à travers les siècles sous l'étendard de la croix. Mais au front de ces colonnes et sur leurs ailes se déploient des corps d'élite qui ont pour mission spéciale de protéger le mouvement de ces grandes masses, d'éclairer leur marche, de se porter d'un point à l'autre sur les flancs menacés, et d'assurer la victoire par le concours d'une activité qui emprunte sa force à une discipline plus sévère. Voilà l'image que présente ici-bas l'Eglise de Jésus-Christ : dirigée par son pontife suprême, conduite par ses mille évêques, flanquée de ses cent ordres religieux, elle s'offre aux regards du monde forte et redoutable comme une armée rangée en bataille : Terribilis ut castrorum acies ordinata.

Or, parmi ces corps d'élite qui se meuvent autour de la grande armée du bien pour lui prêter le secours de leur vaillance, ligure au premier rang l'illustre compagnie dont l'origine se rattache à la fête de ce jour. Née dans un siècle de luttes, elle a été plus que toute

autre organisée pour le combat. La lutte est sa raison d'être, son mérite devant Dieu et sa signification dans l'histoire. C'est le caractère que lui a imprimé son fondateur, cet homme dont on peut dire avec l'Ecriture sainte : Hic vir bellator est ah adolescentia sua « Il a été un guerrier dès sa jeunesse. »

Faire l'éloge d'Ignace, c'est retracer les origines de la société qu'il lui a été donné d'instituer pour la plus grande gloire de Dieu. Car, ici surtout, l'homme explique l'œuvre, et l'œuvre reproduit la physionomie de l'homme. Or toute œuvre, avant d'arriver à son plein développement traverse trois phases bien distinctes : elle se conçoit, elle se fonde, elle s'organise. Et, par une correspondance dont nous devrons étudier le secret, chacun de ces trois grands moments de la vie d'Ignace et de son œuvre naissante se rattache à une contrée particulière : la période de Finspiration à lEspagne; la période de la fondation à la France, et la période de l'organisation à l'Italie ou à Rome. Je ne chercherai pas d'autre division à mon sujet que celle qui m'est indiquée par l'ordre même des faits et par l'action progressive de l'Esprit-Saint sur ce grand serviteur de Dieu.

Monseigneur (1),

Je suis heureux cF avoir à développer un tel sujet devant Fauguste et bien-aimé représentant de ce siège apostolique que saint Ignace vénérait du plus profond de son cœur, et auquel il a rattaché ses enfants par les liens d'une fidélité inébranlable et d'un dévouement à toute épreuve.

Il n'est rien de plu^ grand, même dans l'ordre purement humain, que de remplir la tâche et de porter le titre de fondateur; et lorsqu'on a pu dire d'un homme : C'était un fondateur d'école ou un fondateur d'empire, on a épuisé à son égard la mesure de l'éloge. •Car l'établissement dune telle œuvre sujipose ce qu'il y a de plus puissant et de plus rare dans les facultés humaines : l'énergie créatrice. Et lors même que l'action divine précède, accompagne et suit les opérations

(I) Mgi' le priucc Chigi, nonce apostolique.

îuiinaincs, comme dans les œuvres de la ijrâce riiomme n'en subsiste pas moins tout <Mitiei', et se retrouve sous la main de Dieu avec ses qualités natives et sa force personnelle; de telle sorte qu'on n'enlève à son Iront aucun rayon de grandeur en disant <[ue la grâce s'est jointe en lui à la nature pour manifester son énergie créatrice dans la fondation d'une œuvre.

Par là j'ai marqué tout d'abord le rang qui revient à Ignace parmi ces hommes privilégiés qui ont reçu de Dieu le don de créer et d'imprimer à leur œuvre le caractère de la durée : il a été un fondateur dans l'ordre surnaturel et divin. Or, cjuand la Providence sus- ■cite de tels hommes, elle a coutume de les faire iiaitre dans un milieu approprié à la nature de leur mission. Ces harmonies, on peut les •exagérer dans l'intérêt de tel ou tel système; mais, renfermées clans leurs justes limites, •elles sont réelles et témoignent de la sagesse du plan divin. Ce n'est donc pas sans une raison profonde que Dieu choisit l'Espagne pour être le berceau de cette chevalerie d'un nouveau genre qui allait porter ses armes pacifiques d'un continent à l'autre. Retrempé par huit siècles d'une lutte héroïque contre

les infidèles, le royaume de Ferdinand et d'Isabelle était devenu la terre des grandes initiatives et des entreprises fécondes. C'est de là que Christophe Colomb venait de s'élancer pour ouvrir un nouveau monde à l'Évangile et à la civilisation chrétienne. C'est de la Péninsule ibérique que devaient partir les Vasco de Gama, les Fernand Cortez, les Albuquerque, ces grands contemporains d'Ignace, dont l'audacieux génie a reculé les bornes de l'activité humaine. Une pareille terre semblait prédestinée pour donner naissance à ces conquérants de la foi qui, s'enr(')lant sous une autre bannière, allaient mettre au service des âmes l'ardeur et la ténacité particulières à leur race.

J'ai dit le rapport providentiel qui existe entre l'œuvre et son berceau. L'homme appelé à l'établir n'en fait pas moins présager le but et la destinée. Pour fonder l'ordre religieux le plus actif et le plus militant qu'il y ait eu dans l'Eglise, Dieu choisit un soldat à l'âme haute et fière, dont le cœur ouvert aux vastes entreprises pût se tourner plus facilement vers les combats de l'esprit. Et vous comprenez sans peine le motif de cette élection. Dans les desseins de Dieu, la grâce suit le cours de

la nature, et l'homme terrestre est le moule où se forme et se prépare Thomme céleste. Laissez ce gentilhomme castillan courir au-devant des périls et se jeter dans les hasards de la guerre, ne respirant que l'amour de la gloire et des honneurs : toute cette ardeur helliqueuse changera d'ohjet; il suffira d'un coup de la grâce pour détourner cette ambition de son but en la dirigeant vers une fin plus élevée; et sous l'action d'une volonté toute-puissante et souveraine, le jeune et bouillant officier quittera les livrées du monde pour revêtir l'armure de Jésus-Christ et devenir le soldat de Dieu. Dieu opéra ce changement à la suite du siège de Pampelune qu'Ignace de Loyola avait défendue avec une héroïque bravoure. Par une de ces épreuves dont notre vie est semée et contre lesquelles nous murmurons trop souvent, faute d'en pénétrer le secret, l'intrépide capitaine se vit éloigné du théâtre de la guerre par les blessures qu'il y avait reçues. Pour tromper les ennuis de la solitude, il demanda quelques romans de chevalerie; et, comme il ne s'en trouvait point, on lui donna en place d'autre chose, la vie de Jésus-Christ et celle des Saints. Ce fut le trait de lumière qui déchira les ténèbres d'une âme

T. ir. 3

jusqu'alors aveuglée par les illusions du monde. A la clarté de ces pages qui venaient de se dévoiler devant lui, Ignace entrevit une lutte plus intime et plus sérieuse que celles où se plaisait son esprit avide de mouvement •et d'aventures ; une lutte où il n'y va pas seulement d'un intérêt matériel, d'un peu de fumée qui s'amasse ou se dissipe aux yeux •des hommes, mais d'un avenir sans fin; une lutte auprès de laquelle toute autre disparait, parce qu'elle doit être couronnée par la victoire la plus difficile de toutes, celle de se vaincre soi-même; une lutte qui, transportée de l'individu dans la société, s'appelle la lutte du monde avec l'Eglise, de Satan contre Dieu; une lutte enfin qui seule donne à l'histoire du genre humain sa haute réalité et sa vraie signification. Quand Ignace eut compris la grandeur et Timportance d'une telle lutte, les querelles et les agitations de ce monde lui parurent peu de chose. Une nouvelle carrière venait de s'ouvrir devant lui, la carrière des combats spirituels, dont l'âme est le théâtre et qui a pour prix l'éternité.

Ce n'est pas toutefois que cette merveilleuse transformation ait été l'œuvre d'une heure ni d'un jour. Il y a dans la nature de

terribles retours contre la grâce qui cherche à la vaincre et à la subjuguer. Ignace connut ces mouvements d'une âme qui se reporte vers son passé , sinon })our regretter ce qu'elle a quitté, du moins pour mesurer la distance qui Yen sépare. Mais les rêVes de gloire ou d'ambition humaine qui revenaient le troubler par intervalles ne tardèrent pas à se dissiper devant le regard de son esprit éclairé désormais par une plus haute lumière. En suspendant son épée à l'autel de Notre-Dame de Mont- Serrât, le héros de Pampelune y avait attaché le vieil homme avec ses vices et ses passions. La prière, le jeûne et la pénitence, telles furent les nouvelles armes qu'il prit en échange de celles dont il venait de se dépouiller; et à cet homme qui brûlait naguère du désir de voir son nom voler de bouche en bouche, la caverne de Manrèse ne parut plus assez profonde pour le dérober aux yeux du monde. Lorsque Dieu choisit un homme pour en faire l'instrument de ses desseins, il a coutume de le conduire dans la solitude pour lui parler au cœur. Car si la science humaine s'acquiert au milieu du monde, la sagesse divine se manifeste préférablement dans le

silence de la retraite. C'est là, dans ce commerce surnaturel de l'âme avec Dieu, dans ce colloque intime de la créature avec son créateur; c'est là dis -je, que les esprits s'illuminent aux clartés de la foi, que les caractères se retrempent par l'opération de la grâce, et que l'homme tout entier reçoit le branle vigoureux qui décide de son avenir. La solitude est le théâtre ordinaire des grands mouvements de l'esprit et des communications célestes. Ignace resta dix mois à cette école où Dieu lui-même s'était fait son maître; il y puisa les lumières qui devaient éclairer toute sa vie; puis, après ce long apprentissage des voies divines, il sortit de la grotte de Manrèse, rompu à la science des combats intérieurs, et tenant en main ce livre que j'appelerais l'œuvre d'un homme tle génie, si ce n'était celle d'un saint : je veux dire les Exercices spirituels.

Les Exercices de saint Ignace constituent, si vous me permettez ce mot, la théorie du soldat dans l'ordre religieux et moral. Car, dès ce moment-là, l'œuvre qu'il était appelé à fonder se présentait à son esprit sous la forme d'un service de guerre. Le soldat castillan se prolongeait dans le solitaire de Man-

rèse, mais transfiguré par la grâce et transportant l'esprit militaire clans le camp de Jésus-Christ. Iléduire en art la lutte de Tâme avec l'enfer et le monde, voilà le but de cette stratégie spirituelle étudiée d'après nature et prise sur le fait. Rien n'est oublié dans ce manuel du soldat chrétien, les moyens et les obstacles, les périls comme les secours. But de la guerre, choix des armes, examen des situations, distinction des étendards, manœuvres de Fenncmi, précautions à prendre, souffrances à endurer, gloires à recueillir, toute la science de la milice chrétienne se trouve ramassée dans ce livre merveilleux qui, avec Vlmitation de Jésus -Christ, est peut-être, de tous les livres faits de main d'homme, celui qui a conquis le plus d'âmes à Dieu.

C'est beaucoup, pour fonder une œuvre, que d'en avoir l'idée et de connaître l'esprit qui devra l'animer. Dieu avait appris ces deux choses à Ignace dans la solitude de Manrèse; et les Exercices résumaient l'une et l'autre. On peut dire que dès lors la compagnie de .Jésus existait, du moins en germe; car elle est aux Exercices ce que T Eglise est à l'Évangile. De même que TEglise est

rÉvangile organisé sous sa forme sociale, ainsi l'institut fondé par Ignace ne sera-t-il autre chose que les Exercices prenant corps dans une société qui en deviendra la vivante expression. Et il était temps, Mes Frères, que ce grand lutteur fût suscité de Dieu pour apprendre aux chrétiens de son époque le maniement des armes spirituelles. Je vous disais tout à Theure que la Providence avait fait naître Ignace dans le milieu qui répondait le mieux à sa vocation ; mais votre pensée aura prévenu ma parole, si j'ajoute que le serviteur de Dieu et son œuvre ont paru à Theure marquée. Pendant que, dans une solitude de la Catalogne, Dieu inspirait à rhumilité ce nouveau code de la perfection chrétienne , dans une autre solitude , au milieu des forêts de la Thuringe, Satan élaborait le plan de Finsurrection par la main de l'orgueil. Manrèse et la Wartbourg devaient être les points de départ des deux grands mouvements qui allaient agiter le seizième siècle en sens contraire. Pour ramener les âmes à la pratique de TÉvangile, Dieu, qui se plaît à faire éclater sa force dans la faiblesse humaine. Dieu prendra un soldat au milieu du monde; pour ruiner la foi dans

l'esprit des peuples, Satan avait pris un moine au fond d'un cloître. A la voix de cet homme étrange, dont Thumilité aurait pu faire un saint Bernard et dont Torgueil n'a fait que Luther, les passions humaines avaient rompu leur frein, l'esprit d'indépendance s'était affranchi de toute règle, la chair et le sang reprenaient l'empire dont quinze siècles chrétiens les avaient dépossédés. Ahî vraiment jamais les deux étendards sur lesquels le solitaire de Manrèse méditait depuis dix mois ne s'étaient déployés aux yeux du monde dans un contraste plus frappant. Assurément, si le mal n'exerçait un puissant attrait sur la nature humaine, on ne comprendrait pas qu'il eût pu y avoir de l'hésitation entre deux doctrines dont l'une s'affirmait par les Exercices sjDÎrituels de saint Ignace, et dont l'autre se résumait dans les Propos de table de Luther; car c'étaient les deux termes du mouvement. Mais il est écrit que l'erreur et le vice exerceront leurs ravages jusqu'à la fin des temps; le protestantisme en est une preuve.

Voilà pourquoi, devant cette rébellion appuyée sur les plus mauvais instincts de l'homme, il fallait une milice nouvelle, éner-

gique et active, qui, par la parole et par Texemple, pût réveiller la foi au cœur des peuples, ranimer les âmes languissantes, diriger les forts, soutenir les faibles, arrêter les progrès du mensonge, prévenir la corruption des mœurs, et, réparant les brèches faites par l'hérésie, élargir sur d'autres points Tédilice de Jésus-Christ. Dieu, toujours attentif aux besoins de son Eglise fonda cette milice par les mains d'Ignace de Loyola.

Rien n'est admirable, Mes Frères, comme l'action de l'Esprit-Saint dans l'établissement de ces grands ordres religieux qui sont pour l'Église un ornement et une force. Après avoir mis au cœur d'un homme la pensée d'une telle œuvre. Dieu dispose les événements de manière à en assurer l'exécution. Ce n'est pas qu'il la manifeste dès l'origine dans tous ses détails, ni qu'il lève d'un seul coup tous les obstacles qui peuvent l'entraver. A côté d'une vue nette et ferme du but

qu'il faut atteindre, il reste souvent de lindécision quant au choix des moyens; car l'Esprit de Dieu se communique à rhcurc et dans la mesure qu'il lui plait. Les lumières qu'Ignace avait puisées dans Toraison ne lui permettaient pas de douter qu'il ne fût destiné à prendre part aux combats de la foi. Mais quelle forme définitive recevrait son oeuvre, et sur quel théâtre serait-il appelé à déployer son zèle? Voilà ce que Dieu n'avait pas jugé à propos de lui faire connaitre jusqu'alors, afin que les épreuves et les déceptions mêmes pussent ajouter à la maturité de son jugement. Je ne suis donc pas étonné de le voir cherchant pour son activité un lieu propice soit dans la terre sainte, soit à Barcelone ou à l'université d'Alcala : c'était autant de degrés intermédiaires qu'il lui fallait franchir avant d'arriver au but. La Providence l'appelait ailleurs, et ce n'est pas sur les lieux témoins de ses premiers pas dans les voies divines que devait s'accomplir la fondation de son œuvre.

Dieu, qui a fait les nations de la terre, leur a départi à chacune un don particulier; et ces différentes qualités se réunissent et se combinent pour assurer la réalisation du plan

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providentiel. Or, parmi ces races si diversement douées, il en est une qui se distingue entre toutes par son activité et sa force d'expansion. Les grandes conceptions de l'esprit peuvent se produire ailleurs avec autant de facilité, quelquefois même avec plus de succès; mais, pour les mettre en pratique, il semble qu'il faille l'intelligence nette et vive de ce peuple et son aptitude merveilleuse à faire passer les idées dans le domaine des faits. C'est pourquoi un écrivain de génie, M. de Maistre, a pu dire sans trop d'exagération que toute idée a besoin de passer par la France pour faire son chemin dans le monde. L'histoire est là pour attester la vérité de cette maxime; et depuis les croisades jusqu'aux créations de l'apostolat moderne, les plus vastes entreprises qui aient remué le monde ont pris leur point de départ sur le sol de la France, ou du moins sont venues y toucher comme pour puiser à ce contact plus d'énergie et de fécondité.

Ce n'est donc pas sans une disposition particulière de la Providence qu'Ignace se vit amené à Paris par les difficultés qu'il rencontrait ailleurs. Née en Espagne, c'est de la France, de la terre des croisades, que devait

partir cette légion d'apôtres destinés à combattre l'hérésie et l'incrédulité modernes; et c'est à quelques étudiants de Paris qu'allait revenir l'honneur de former le noyau d'une œuvre si féconde en résultats. En cherchant ses premiers auxiliaires au sein de l'université, Ignace avait compris le véritable sens de sa mission. Car ce n'est ni un ordre contemplatif, ni un ordre pénitent que Dieu l'appelait à fonder au milieu des luttes du seizième siècle, mais un institut où la science devait marcher de pair avec le zèle des âmes, où l'enseignement et la prédication tiendraient le premier rang; et lorsqu'à trois siècles de distance je retrouve les enfants de saint Ignace menant de front le ministère de la parole et l'éducation de la jeunesse avec un succès toujours croissant, j& ne puis qu'admirer la sûreté de coup d'oeil avec laquelle le fondateur avait établi les assises de son œuvre, et la fidélité des disciples à suivre les leçons du maître.

.To l'avoue, Mes Frères, pour moi, c'est là le plus beau moment do la vie de saint Ignace. Que j'aime à le voir au milieu de ces jeunes docteurs de l'université de Paris, développant le germe de la vocation dans ces

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riches natures si bien faites pour produire des fruits de grâce et de sainteté! Parmi ces âmes d'élite qui se sentent attirées les unes vers les autres, j'aperçois ce géant futur de Tapostolat, François Xavier, encore embrasé des ardeurs d'une ambition toute mondaine ; puis à côté de Lefebvre et de Rodriguez, noms à jamais mémorables dans l'histoire de ces grandes choses, Laynez et Salméron, ces ébauches vigoureuses de Bellarmin et de Suarez. Eh! que va-t-il faire auprès de ces brillants esprits, lui dont la jeunesse s'était écoulée dans le tumulte des camps, qui à l'âge de trente-trois ans ignorait encore les éléments de la grammaire, et à qui Dieu n'avait départi ni le don de l'éloquence ni même le goût de Fétude? A peine s'il est un novice dans une carrière où ses jeunes amis peuvent déjà passer pour des maîtres. Mais de quelle hauteur il les domine par l'esprit de Dieu qui est en lui et dont sa parole porte l'empreinte ! Comme il sait les remuer par cette force de persuasion et d'entrainement qui est le propre de la sainteté! A l'un avide de gloire humaine, il ouvre une perspective illimitée dans la conquête des âmes; à d'autres, éblouis par le prestige de la science, il

apprend que la sagesse divine est supérieure à toutes les connaissances humaines. Habile à seconder le travail de la grâce dans chacun d'eux, il étudie leur caractère observe la direction de leur intelligence, épie les mouvements de leur âme, et, adaptant ses conseils à leur situation, les éclaire, les échauffe, jusqu'à ce que tous, subjugués par sa parole, n'assignent plus d'autre mobile à leur conduite que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ce fut, je n'hésite pas à le dire, une heure solennelle pour l'Eglise que celle où ces sept hommes, ne formant plus qu'un cœur et qu'une âme, se consacrèrent au service de Dieu dans un souterrain de Montmartre. Et ici encore le présent indiquait l'avenir. Oui, c'est bien sur ce mont des Martyrs, dans les lieux sanctifiés par le sang du premier apôtre des Gaules, de saint Denis et de ses compagnons, que devait se fonder un ordre destiné plus que tout autre à essuyer le feu de l'ennemi; et il semble que Dieu ait voulu annoncer par là que la compagnie fondée par Ignace aurait désormais l'honneur de recevoir les premiers coups partout où la vérité rencontrerait un adversaire et l'Église un persécuteur.

Mais aussi, à partir de ce jour-là, il s'établira entre la France et la compagnie de Jésus une alliance indissoluble. ]ylalgré d"aveugles résistances et en dépit des colères de Tesi^rit de parti la terre où étaient venus se réunir les éléments de cette grande fondation en restera le plus ferme soutien. Les rois, s'inspirant des véritables intérêts de leur peuple, y verront, comme Louis XIII, une gloire pour leur pays et une bénédiction. A la suite de ses plus illustres représentants, le clergé de France proclamera par la bouche de Bossuet et de Fénelon le mérite et les vertus de ces athlètes de la foi. A l'heure du péril, il se lèvera comme un seul homme pour défendre l'existence d'une société menacée par les clameurs des sophismes et les intrigues des cours. Et aujourd'hui que les événements ont ouvert un nouveau champ à leur activité, il n'y a qu'une voix parmi nous pour applaudir aux travaux de ces ouvriers évangéliques, et pour répéter que les deux plus grandes choses que Dieu ait opérées en faveur de son Eglise à l'entrée des temps modernes, c'est le concile de Trente et la compagnie de Jésus,

. L"idée que Dieu avait l'ait germer au cœur d'Ignace dans la solitude de Manrèse venait de recevoir à Paris son exécution. Mais après avoir posé les fondements d'une œuvre, il faut en assurer l'existence par le moyen ■d'une organisation forte et durable : car les institutions ne vivent et ne demeurent qu'autant que leur esprit se perpétue dans une forme appropriée à leur fui. C'est là surtout que se manifeste la sagesse d'un fondateur et le don de prévoyance qu'il a reçu du ciel. Or, Dieu n'a pas voulu que dans l'établissement de ces choses l'homme restât livré aux seules ressources de son jugement propre, ni même que la grâce vint en aide aux lumières de l'esprit, sans qu'une autorité visible fût là pour discerner le bien réel de ce qui n'en a que l'apparence. Voilà pourquoi il a établi au cœur de l'Eglise un pouvoir investi du droit d'apprécier tout ce qui s'y fonde, de le rapporter à la mesure de la

foi, et d'imprimer le sceau de l'Évangile aux œuvres qui en reproduisent véritablement l'esprit et les maximes.

Avec le sentiment de l'obéissance qui distingue les vrais serviteurs de Dieu, Ignace s'était tourné tout d'abord vers ce pouvoir central sans lequel rien de grand ni de durable ne se fonde ici-bas. Il savait fort bien que rien n'était accompli aussi longtemps que la chaire apostolique n'aurait pas couvert son entreprise d'une sanction et d'une garantie souveraines. Se mettre aux pieds du successeur de saint Pierre, lui et ses compagnons, attendre du chef de l'Église la parole qui lui tracerait sa mission et sa sphère d'activité, tel fut le premier mouvement de son âme au sortir de la chapelle de Montmartre, témoin des vœux de sa compagnie naissante. L'Espagne aura bien pu être le berceau de cette milice nouvelle; la France, son foyer et son point de départ; c'est à Rome seulement qu'elle trouvera sa voie définitive et sa consécration.

C'est donc vers Rome qu'elle se dirige pour demander au vicaire de Jésus-Christ un rang dans la grande armée de la foi. Mais déjà l'admiration générale l'y a devancée. Venise,

Ferrare, Viccnce, Bologne, toutes les villes témoins de leur zèle proclament à Fenvi, la sainteté de ces généreux missionnaires. Malades secourus dans les hôpitaux, pécheurs arrachés à leurs vices, âmes languissantes ranimées dans la foi, voilà autant d'œuvres qui attestent que l'Esprit de Dieu est en eux. Aussi, devant de pareils résultats, les méfiances se dissipent, la calomnie se tait; et l'Église, jugeant l'arbre à ses fruits, couvre de bénédictions, par la main de Paul III, cette plante nouvelle qui vient de croître dans le champ du Seigneur.

C'est alors que le saint fondateur met la dernière main à son œuvre, en traçant cette merveilleuse constitution qui devra en assurer la longévité. Attentif à ne pas prévenir l'heure marquée, il avait demandé aux leçons de Texpérience et soumis à l'épreuve du temps la règle qu'il se proposait d'établir. Aussi quelle maturité d'esprit et quelle sûreté de vues dans ce plan élaboré après vingt ans d'études et d'observations! quelle perspicacité et quelle connaissance du cœur humain dans ces institutions où l'autorité conserve tous ses droits sans que la liberté perde les siens; où le pouvoir rayonne sans obstacle

du centre à la circonférence, d'autant plus fort qu'il est moins soustrait à un contrôle efficace ; où, du sommet à la base, l'inférieur qui avertit ou qui conseille vient se placer à côté du supérieur qui commande; où par de sages tempéraments, la volonté collective se combine avec l'initiative individuelle, de façon à maintenir le juste équilibre des forces ; où la vie contemplative apporte à la vie active l'énergie qu'elle en reçoit à son tour; où enfm une abnégation totale de soimême assure au dévouement la plénitude de sa force et de sa liberté. Chef-d'œuvre de politique sacrée, qui s'impose à l'admiration de quiconque l'embrasse dans son ensemble et l'étudié dans ses détails !

Et ne croyez pas. Mes Frères, que par là je veuille attribuer à l'homme seulement ce qui est avant tout l'œuvre de Dieu. Oui, sans doute, Ignace de Loyola était un esprit créateur de premier ordre, en qui la grandeur du caractère s'alliait à la force de l'intuition. Mais par-dessus les calculs de la prudence humaine, j'aperçois les effets d'une illumination plus haute; et, pour avoir le secret d'une telle sagesse, je me transporte par la pensée dans cette humble cellule de la Tri-

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nité du Mont, où, seul à seul avec Dieu, le corps brisé par les austérités delà pénitence, Tâme fortifiée par les exercices de la prière, il s'abandonnait à la direction de l'Esprit- Saint avec la simplicité d'un enfant, n'ayant d'autre souci que de connaître la volonté du ciel, comme il ne se proposait d'autre but que la gloire de Jésus-Christ et le triomphe de l'Éghse.

Et maintenant. Mes Frères, ne vous étonnez pas qu'une œuvre conçue dans un tel esprit et posée sur de telles bases ait obtenu en si peu de temps des résultats si extraordinaires. Seize ans ne s'étaient pas écoulés depuis la scène de Montmartre, et déjà la compagnie instituée par Ignace couvrait le globe. Déjà François Xavier s'était élancé vers l'extrême Orient pour y renouveler les prodiges de l'apostolat de saint Paul. Sur un terrain moins inculte, mais plus périlleux encore, Lefebvre et Lejay arrachaient à l'hérésie plusieurs villes d'Allemagne. L'Église,, assemblée à Trente, admirait [dans Salméron et dans Laynez la science théologique unie à l'exercice des plus hautes vertus. Ailleurs des séminaires, des collèges fondés, des maisons de refuge ouvertes à la vertu en danger

OU au vice pénitent, des monastères rendus à l'observation de leurs règles, des églises entières retrouvant leur antique splendeur, des controverses soutenues avec éclat, l'hérésie arrêtée dans sa marche, la parole de Dieu annoncée sans relâche, la foi affermie, les mœurs réformées : tout cela témoignait de la puissante vitalité que Dieu avait communiquée à l'œuvre sortie de l'Espagne, fondée en France et confirmée à Rome.

Quant à l'homme choisi de Dieu pour être le principal instrument de cette rénovation salutaire, sa mission était achevée. Plus heureux que Moïse, il avait pu voir et recueillir de son vivant le fruit de ses travaux et de ses luttes. La terre qu'il avait ouverte à ses compagnons d'armes s'étendait devant eux large et spacieuse. Alors, docile à cette leçon du Sauveur : « Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous est ordonné, dites-vous à vous-mêmes : Nous sommes des serviteurs inutiles; nous n'avons fait que ce que nous devions faire » Quod debuhnus facere feciinus, ce grand serviteur de Dieu s'éteignit sans bruit, loin des siens, comme s'il avait été seul au monde et qu'il n'y eut rempli aucun rôle. Lui dont le nom allait se trouver dé-

sormais sur toutes les lèvres pour y exciter l'amour ou la haine, il se coucha dans la poussière de son néant, sans éclat ni retour sur lui-même, mais pour se relever immortel dans le sein de Dieu, immortel dans la mémoire des hommes.

Pour nous, Mes Frères, devant les merveilles d'une telle vie, le premier sentiment qui doive nous animer, c'est un sentiment de reconnaissance envers Dieu, qui, à tous les moments critiques de l'Église, suscite des hommes capables d'égaler les secours aux périls. A notre gratitude envers la Providence ajoutons une vénération profonde pour ce glorieux émule des Dominique et des François d'Assise, auquel nous devons la plus grande fondation religieuse des temps modernes. Mais ne bornons pas là notre culte à une admiration stérile. Que la devise de saint Ignace devienne également la nôtre : « Tout pour la plus grande gloire de Dieu!» Ah! si nous étions pénétrés de cette maxime; si les souverains sur leurs trônes, les nations dans leurs conseils, les savants au milieu de leurs recherches, les pères et les mères à la tête de leurs familles ; si tous, grands et petits, riches et pauvres, se pro-

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