‹ Œuvres de Mgr. FreppelChapitre 5 sur 10 · PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE SAINT-ROCH LE 9 FÉVRIER · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE SAINT-ROCH LE 9 FÉVRIER

Perlvansiit benefaciendo.

Il a passé en faisant le bien.

Actes des Ar., x, 38.

Messieurs,

Tel est le mot dans lequel saint Pierre renferme l'éloge de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Voulant dépeindre d'un trait une carrière marquée par tant de merveilles, l'apôtre ne s'arrête ni aux splendeurs du miracle, ni aux certitudes de la prophétie, ni aux sublimités de la doctrine; il laisse de côté ces divines choses, pour s'en tenir au mot que je viens de répéter, comme étant le plus

propre à résumer la vie terrestre de celui qui s'appelle le souverain bien.

C'est aussi de la sorte que l'humanité a coutume de parler. Quelles que soient ses erreurs ou ses faiblesses, elle ne se laisse pas éblouir par le prestige de la puissance ni même par les grandeurs de l'esprit. C'est à la mesure du bien qu'elle rapporte les hommes et leurs œuvres; et à l'heure suprême où la tombe vient se fermer sur une carrière éclatante, il ne lui sufTit pas de pouvoir dire d'un homme : c'était un homme de talent, c'était un homme de génie, si elle ne peut ajouter également : c'était un homme de bien.

Et voilà ce que vous avez compris. Messieurs, en plaçant ce grand mot de bien au front de votre œuvre. Vous vous êtes dit : le bien, c'est la loi de la conscience; le bien, c'est la noblesse du cœur; le bien, c'est le but de la vie, c'est la semence de l'éternité, c'est le tout de l'homme. Donc encourageons le bien, aidons-le à se produire et à se multiplier, prêtons-lui, autant qu'il est en nous, de la force, de l'attrait, et nous aurons servi l'intérêt le plus grave et le plus vital de la société humaine.

Vous ne vous êtes pas trompés ; et le succès

toujours croissant do vos efforts, les hautes sympathies qui vous sont acquises, prouvent assez que vous avez remué dans beaucoup d'âmes la fibre du bien, et que vous n'avez pas déployé en vain le drapeau de la vertu. Déjà maintes fois, à pareil jour, on a fait ressortir devant vous l'esprit chrétien et la haute portée d'une association qui se propose de combattre dans la classe ouvrière de funestes habitudes, de propager au milieu d'elle les principes de religion et de moralité, les maximes d'ordre, d'économie et de tempérance. Mon intention n'est donc pas de revenir sur des points qu'on a si bien traités. Je m'attache à l'idée générale de l'œuvre, qui est d'encourager au bien; et, pour montrer ce qu'il y a dans une pareille idée de puissance et de fécondité, je dis que la Société d'encouragement vient prêter au bien une double force par la publicité qu'elle lui donne et par les honneurs dont elle l'entoure. C'est par ces deux côtés que j'ai dessein de l'envisager avec le secours de l'Esprit-Saint et sous la protection de la bienheureuse Vierge Marie.

J'ai dit, Messieurs, que vous prêtez au bien une première force, celle de la publicité. Vous le cherchez, vous le signalez, vous le produisez au grand jour comme un exemple et une leçon. Or, que la publicité ajoute de la force soit au bien, soit au mal. c'est là un fait ■d'expérience et une loi de l'humanité. Aussi longtemps que le mal se renferme dans la solitude de la pensée ou qu'il se dérobe à la connaissance d'autrui, il n'exerce de ravages que sur l'âme qui en a subi l'atteinte. Mais sitôt qu'il se trahit aux regards du grand nombre, que mille oreilles l'entendent, que mille bouches le répètent, de ce moment-là, sa domination grandit avec sa renommée; il gagne de proche en proche, il va se multipliant par lui-même, crescit eundo, comme J'incendie qui commence par une étincelle et ■qui finit par embraser une ville.

Voilà pourquoi il n'est rien de plus dangereux pour la conscience publique que de

donner au vice de la célébrité. Si ce n'est point là une perversion du sens moral, c'est à tout le moins une imprudence profondément reerrettable. Car le mal est contagieux de sa nature, et il trouve en chacun de nous un complice toujours prêt à lui tendre la main et à se laisser gagner par lui. En appelant sur le vice l'attention, souvent même l'intérêt vous lui élevez un piédestal dans l'esprit des peuples; et pour ma part, quand Je vois certains organes de la publicité ramasser chaque matin les scandales de la veille pour en faire la chronique du lendemain; quand je les vois dérouler avec tant de complaisance sous les yeux de leurs lecteurs cette liste funèbre de suicides, d'empoisonnements, d'assassinats, et bien d'autres choses encore, j'en suis humilié tout d'abord pour l'honneur du genre humain; et puis je me demande avec inquiétude à quoi peut mener tout ce bruit que l'on fait autour du mal; si de tels récits ne sont pas faits pour familiariser les âmes avec le vice et ses laideurs; si la plume de l'écrivain ne deviendra pas une arme entre les mains de tel qui écoute ou qui lit, et si le résultat de ces lectures ne sera pas pour plusieurs,

aujourd'hui une tention, demain peut-être une faute ou un crime.

Mais enfin si, d'après le mot de l'Evangile, il est nécessaire qu'il y ait des scandales, et si le vice a parmi nous sa publicité, c|ue du moins la vertu ait la sienne également; et puisqu'il est des yeux qui épient le mal partout, et des mains toujours promptes à enregistrer ses hontes et ses abaissements, qu'il y ait des hommes aussi qui portent la même ardeur dans la recherche et dans la manifestation du bien; des hommes c|ui, jaloux de l'honneur de leur temps et de leur pays, s'en vont prendre la vertu là où elle se cache, au foyer domestique, dans l'obscurité d'un atelier ou sur les bancs d'une école, pour déchirer le voile qui la couvre et la faire briller aux yeux du monde dans tout l'éclat de sa divine beauté.

C'est, Messieurs, ce que vous faites; et voilà pourquoi nous applaudissons à votre œuvre. Car si le mal est contagieux de sa nature, le bien, lui aussi, a sa force d'attraction. Le manifester, c'est augmenter sa puissance; et l'on suscite des vertus en louant les hommes vertueux. Ah! sans cloute, l'idée du bien est menacée parmi nous comme tant

d'autres choses. Il se trouve des sojDhistes qui s'en vont répétant que le bien et le mal ne sont séparés que par des nuances imperceptibles, si tant est qu'ils n'en affirment pas la complète identité. Assurément de pareilles doctrines, en descendant jusqu'au peuple, ne peuvent que troubler les intelligences et affaiblir le sens moral; mais ne craignez pas. L'idée du bien est cette assise fondamentale de la raison humaine contre laquelle viennent échouer tôt ou tard les artifices du sophisme. Elle est là, dans le sanctuaire de l'âme, comme le rayonnement de Dieu à travers la conscience. Voulez-vous mesurer à quelle profondeur la main divine Ta gravée dans le cœur humain, vous n'avez qu'à dérouler devant une assemblée d'hommes, quelle qu'elle soit, comme vous le faites chaque année, les beautés de la vertu, les splendeurs du sacrifice, et vous sentirez à l'émotion qui gagnera les plus sceptiques, vous lirez sur leur visage épanoui par la joie et dans leurs yeux humides de larmes, que si l'homme a des moments de faiblesse et d'oubli, il ne peut pas se soustraire à l'empire de la vertu ni fermer son âme au respect qu'il lui doit.

Et cependant, Messieurs, en raison même de cette publicité que vous donnez au bien, votre oeuvre trouvera des censeurs. On vous dira peut-être, si déjà on ne vous l'a dit : Ne livrez pas aux regards de la foule ces dévouements qui ne demandaient qu'à s'envelopper de silence et d'obscurité. Ne divulguez pas ce qui devait rester à jamais enseveli dans le secret de la conscience : vous risqueriez de faire germer l'orgueil dans une âme qui s'ignorait elle-même. Le vice est cette fleur orgueilleuse qui étale ses couleurs voyantes au bout dime tige altière, tandis que la vertu est une fleur délicate qui dérobe sa parure aux yeux de la multitude. N'y touchez pas : elle perdrait de son parfum, et son charme se dissiperait au contact d'une main indiscrète. C'est là, Mes Frères, un scrupule exagéré. Sans doute, lorsqu'il s'agit de nous-mêmes, de nos propres actions, nous devons renfermer entre Dieu et nous la connaissance du ])ien qu'il nous a été donné de faire. Le divin Maître l'a dit : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre droite »; et il ajoutait : « Ne pratiquez pas la justice devant les hommes, pour être vus par eux. » ÏMais nous ne sommes pas tenus à la même

réserve envers autrui. Oublieux de nousmêmes, nous devons mettre notre bonheur à célébrer le mérite de nos frères; et quand nous trouvons à côté dv nous des actes qui honorent Thumanité, des modèles de conduite, des trésors de probité, de piété filiale, de charité fraternelle, c'est pour nous un devoir de le publier bien haut, afin que la bonne odeur de ces vertus embaume la grande famille du Christ, et que Dieu soit glorifié dans ceux qui reproduisent le mieux son image sur la terre.

En agissant de la sorte, vous ne faites qu'imiter l'Eglise; car je vous étonnerai peutêtre en disant que la Société d'encouragement au bien applique, dans la mesure de ses forces, l'idée même qui préside à l'une des plus nobles fonctions du pouvoir spirituel. Que fait l'Église en canonisant les saints? Elle donne au bien la plus haute et la plus éclatante des publicités. Loin de reculer devant la manifestation de la vertu, elle parcourt toutes les conditions sociales, du trône à l'échoppe, de la chaumière au palais; elle va surprendre dans la retraite où se cachait leur humilité, ces sacrifices inconnus, ces héroïsmes obscurs; elle les examine, les

pèse, les discute, et, les produisant au grand jour, elle les ramasse dans une vie toute rayonnante de beauté, qu'elle place sous les yeux des peuples émus et attendris, en leur disant : Voilà le bien!

Votre but est moins élevé; car vous n'avez ni les mêmes lumières, ni la même autorité. Mais toujours aidez-vous puissamment à relevez les âmes, en recueillant avec soin les faits dignes d'éloge qui s'accomplissent au milieu de nous. Ne feriez-vous par là que soulager la conscience publique, vos efforts ne resteraient pas infructueux. A entendre les voix qui partent, à certains jours, de la littérature, de la presse, du tbéàtre; à voir les désordes qui s'étalent, qui s'affichent, l'on dirait en vérité que cette société est gangrenée de vices, qu'elle va tomber en pourriture. La raison en est toute simple : le bien fait peu de bruit, tandis que le mal en fait beaucoup. Mais si l'on savait tout ce qui s'opère, à toute heure et en tout lieu, de bon, d'utile, de généreux, d'héroïque même, dans ce peuple français que l'Eglise a pétri de foi et de charité, et qui restera tel, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse; s'il était possible de dresser jour par jour l'inventaire

D'ENCOU RAREMENT AU DIEN G.".

exact de cette somme du bien qui saccroit j^ans cesse et s'accumule, non seulement là oii le sacrifice est un ministère et une vocation, mais encore dans la classe ouvrière, au sein des familles, parmi les déshérités de la fortune et de Tintelligence; si l'on parvenait à réunir tout ce fonds d'honnêteté, d'abnégation, de désintéressement, en un mot de vertus chrétiennes qui compose ce que j'appellerai le capital religieux et divin de la société; si, dis-je, il nous était donné d'embrasser d'un coup d'œil toutes les richesses morales du pays, nous nous montrerions moins sévères pour le temps actuel, et nous jetterions sur l'avenir un regard plus confiant.

Telle est fimpression que m'ont produite ces annales du bien que vous publiez chaque année, et que je voudrais voir dans toutes les mains. Il y a là de quoi réjouir les âmes attristées par des spectacles d'un autre genre. Permettez-moi, Messieurs, pour l'édification de ce })ieux auditoire, d'anticiper sur votre prochain compte rendu, et de choisir l'un ou l'autre épisode dans cette épopée de la vertu, à laquelle chaque année vient ajouter un nouveau chant. Nous sommes dans

l'une de nos villes de province. La conscription, qui fait quelquefois des héros, mais qui peut aussi faire des pauvres, est venue frapper à la porte d'une famille. Le départ du fils aîné sera le signal do la ruine, et cependant l'on ne trouve pas de quoi pourvoir à son remplacement. Pendant que la famille délibère sur son sort, arrive le vieux domestique qui, depuis cinquante ans, a pris part aux joies et aux tristesses de la maison : « Ne vous lamentez pas, dit-il, je viens vous apporter la somme qui vous manque. — Et comment as-tu fait pour te procurer cet argent? — J'avais prévu le moment qui vous met si fort en peine; et dans cette prévision, j'ai économisé le montant de mes gages depuis plusieurs années. Jen suis heureux; car de cette manière mon jeune maître ne partira pas pour larmée et son vieux domestique pourra continuer à le servir. » Ah! dîtes-moi, Mes Frères, si de pareils traits ne font pas de l)îcn à l'àme; si l'humanité ne grandit pas à vos yeux devant de tels exemples. Et vous ne voudriez pas que ces choses fussent écrites, lues, répétées de bouche en bouche, pour combattre l'égoïsme et réveiller au fond des cœurs la flamme du

dt.xcoi:ragement au bien gt

dévouement!... Ailleurs, c'est une pauvre vieille servante qui tombe frappée de paralysie. A l'instant même les rôles s'intervertissent. La maîtresse se fait servante ; elle s'installe comme garde-malade auprès de sa domestique infirme, et trouve tout simple un sacrifice qui dure depuis des années. Oui, cela est simple, mais simple et grand comme l'Évangile. Il ny a pas de prédication, si éloquente soit elle, qui vaille de telles leçons. Car ce qui frappe, ce qui saisit, ce qui entraîne les masses, ce n'est pas tant la théorie du devoir que la morale vivante, la morale prise sur le fait, la morale en action. Tel qui résiste à toute la puissance du raisonnement ne tient pas contre le spectacle d'une vie où les sacrifices se multiplient et s'enchaînent; et l'héroïsme des martyrs a fait plus de chrétiens que la science des docteurs. Ne vous lassez donc pas de recourir à cette force d'attraction que Dieu a communiquée au bien; formez un faisceau lumineux de ces traits édifiants qui vous arrivent de toutes parts; recueillez en gerbes d'or cette moisson divine dont se couvre chaque année un sol qui a reçu la semence de la foi; montreznous par cette statistique du dévouement,

TîS SUR LA SOCIÉTÉ NATIONALE

fort incomplète sans doute, mais si instructive et si émouvante, que le bien, victorieux sur beaucoup de points, n'est nulle part vaincu sans retour; qu"il poursuit sa marche ascendante, malgré les obstacles qui retardent son triomphe ; et que, si Ton n'a besoin que de frapper du pied cette noble terre de France pour en faire sortir des légions, il suffit aussi d"y planter le drapeau du bien pour y faire germer des vertus.

Donner au bien de la publicité, c'est contribuer activement à l'étendre et à le déve* lopper. Mais le sentiment qui nous porte à manifester la vertu, pour l'édiiication de nos semblables, ce sentiment si élevé et si généreux appelle de lui-même quelque chose de plus. Il ne se peut pas, en effet, que le récit d'une belle action vienne se placer sur nos lèvres sans provoquer de notre part un témoignage d'estime et d'admiration. Expression fidèle de notre pensée intime, ce témoi-

anage est susceptible de recevoir différentes formes : il devient la louange dans la bouche de Toratcur ou sous la plume de l'écrivain; il prend l'accent de l'enthousiasme sur la lyre du poète; il se confond avec le murmure approbateur du suffrage populaire; et enfin, quand nous avons le droit ou la mission de distinguer le mérite en l'entourant d'honneurs, ce témoignage peut grandir et s'élever jusqu'à la récompense.

Assurément, Mes Frères, c'est en ellemême que la vertu trouve ici-bas la première et la plus douce des récompenses. Quand vous faites le liion, que vous pratiquez cette chose si sainte, mais souvent si pénible, qui s'appelle le devoir, et que vous remportez la victoire la plus difficile de toutes, celle de se vaincre soi-même, il se produit en vous ce je ne sais quoi qui réjouit l'âme, qui dilate le cœur, ({ui parfume la vie; une émotion qui ne ressemble à aucune joie de la terre, et qu'on dirait une anticipation sur la félicité céleste. Dieu, qui savait ce qu'il en coûterait à l'homme de briser son égoïsme, Dieu n'a pas voulu que le sacrifice demeurât sans récompense immédiate et qu'il ne reçût de couronne que dans un avenir lointain. C'est

pourquoi il a placé en chacun tle nous un tribunal devant lequel se discutent nos actes, et un jug-e qui, seul de tous les juges de la terre, a le privilège de décréter le bonheur. Non, il n'est pas d'autorité cjui couvre sa voix; contre sa sentence il n'y a pas d'appel. C'est de la conscience cpie surgit le laurier (jui ceint le front des élus du bonheur. L'histoire Ta dit, l'expérience le proclame : les vrais heureux de ce monde, ce ne sont pas les hommes de plaisir, ce ne sont pas les riches à millions; ce sont les hommes à cjui leur conscience rend le témoignage qu'ils n'ont pas failli au devoir et à l'honneur; ce sont les hommes de bien.

jNIais si la vertu trouve déjà une récompense dans le bonheur intime ({ui l'accompagne et qui la suit, ce n'est pas à dire que les hommes ne puissent et ne doivent ajouter leur témoignage à celui de la conscience. Il faut qu'à la voix de ce juge intérieur réponde, éclatante et haute, la voix de la société; et Dieu n'aurait pu départir à l'humanité une plus noble prérogative que de partager avec elle le droit et le pouvoir de récompenser la vertu. Or, Messieurs, ({uand je cherche le mobile que vous mettez en jeu pour encou-

rager le bien, je trouve que vous prêtez à vos hommages l'une des formes les plus pures et les plus délicates en faisant appel à un sentiment ([ui exclut F intérêt pour ne laisser de place (juà l'honneur.

L'honneur! Ah! je le sais, ce mot peut paraître profane dans une chaire chrétienne; mais non, il n'y a plus rien de profane dans l'ordre moral, depuis que le Christ a ennobli la nature humaine en l'élevant à la hauteur de sa divinité. Sur les lèvres et dans le cœur du chrétien, l'honneur s"est dépouillé de cette enveloppe fastueuse où se drapait l'orgueil du stoïcien; il s'est transfiguré; il est devenu, sous l'action évangélique, ce mélange do dignité et de délicatesse qui fait que l'homme se respecte, qu'il respecte son caractère, sa parole, son âme, et qu'il ne permet pas au vice d'imprimer une flétrissure à sa mémoire ni d'avilir son nom.

J'aime donc que l'on s'adresse à l'honneur pour récompenser la vertu, à l'honneur qui fait les héros de la patrie, et qui n'est pas un mot vide de sens pour les héros de la foi. Oui, dans ces médailles d'honneur que vous décernez au mérite, comme dans la publicité dont vous cherchez à l'entourer, je trouve,

Messieurs, une grande puissance d'action. Car rien n'agit plus fortement sur Tesprit des multitudes que de voir combien Ton porte de respect à tout ce qui est grand et généreux. Les peuples qui ne savent plus honorer la vertu sont bien près de ne plus savoir la pratiquer. 'Aussi longtemps que l'ancienne liome avait des faisceaux pour ses vestales et des chars sacrés pour ses matrones, ses mœurs restèrent au niveau de sa grandeur; c'en fut fait de ses sévères et fortes habitudes du moment qu'il n'y eut plus d'hommages que pour le vice impudent et le crime enrichi, ^"'oilà pourquoi saint Paul a jeté à travers les siècles chrétiens cette parole que vous avez recueillie et que vous mettez en pratique : « Gloire et honneur à quiconque opère le bien » Gloria et honor omni opérant i bonum.

Il y a des sceptiques qui me diront : Qu'estce que cela peut faire au progrès des mœurs que d'accorder au bien une distinction honorihcfue? Je leur répondrai : Qu'est-ce que cela l)cut faire au patriotisme que d'attacher à la poitrine des braves le sicne de l'honneur? La vertu a ses chanq)s de bataille comme la politique : là aussi il y a des braves qui sou-

tiennent le feu de lennenii, et des lâches qui désertent leur poste. Elle doit avoir également ses trophées, afin de rappeler au vainqueur que le courag-e est devenu pour lui une nécessité, et qu'il ne peut plus reculer désormais sans déchoir de lui-même. Le peuple n'a pas de parchemins qui lui transmettent une longue chaîne de vertus héréditaires, ni d'armoiries pour lui redire par la bouche de vingt ancêtres : Noblesse oblige. Mais vous, Messieurs, vous lui faites un parchemin de ce témoignage que vous rendez au mérite; vous lui créez un blason qui aura son éloquence ; et quand, plus tard, le iils de l'ouvrier verra cette médaille d'honneur suspendue au bas de l'image du Christ, il se dira devant ce mémorial d'une vie éteinte : Mon père était un homme de bien; la société a couronné sa carrière par un honunagc éclatant. Tout le temps qu'il ne donnait pas au travail, il le consacrait à sa famille. Il rendait ma mère heureuse; il élevait ses enfants dans la crainte de Dieu. Le jour du repos, au lieu de suivre le chemin du vice, il prenait celui du devoir religieux et des délassements honnêtes. Charitable autant que laborieux, il trouvait encore dans ses modestes épargnes

de quoi venir au secours de ses compagnons visités par le malheur. Non, il ne sera pas dit que l'héritage de ses vertus périra entre mes mains, et que ce signe de l'honneur, conquis en un jour de gloire, deviendra pour son fils un signe accusateur et une marc{ue d'ignominie.

Vous ne croyez peut-être pas, Mes Frères, que ces sentiments-là soient fréquents dans le peuple. En pensant de la sorte, vous ne lui rendriez pas la justice qui lui est due. Peuple ou non, lorsqu'on parle à des Français, l'on s'adresse à une race fièrc, haute, ayant le sentiment de Thonneur, et le conservant alors même qu'elle semble tout faire pour le perdre. Et quand elle se trouve en présence d'une société comme celle dont je viens de vous entretenir, lorsqu'elle voit des princes de l'Eglise, des hommes politiques, des magistrats, des littérateurs, se réunir sous les auspices du souverain lui-même et descendre jusqu'aux derniers rangs du peuple pour y rechercher le bien, le signaler, le louer, le récompenser, croyez bien qu'un spectacle pareil n'est pas perdu pour les masses, et que le niveau des âmes ne peut que s'élever sous l'impression d'un tel acte.

Mes Frères, nous sommes à une époque de riiistoirc où le bien et le mal, toujours en présence depuis Torig-ine du monde, se livrent un combat décisif. Nul ne peut se désintéresser d'une lutte dont dépendent nos destinées. Depuis quelques années surtout Ton profère autour de nous des mots étranges que nos oreilles chrétiennes n'étaient plus accoutumées à entendre. Dieu n'est pas, le Christ n'est pas, Fâme n'est pas : telles sont les maximes désolantes que des esprits infirmes osent répéter dans des productions plus inhrmes encore; et le peuple est là qui regarde, qui écoute et qui lit. Voilà le danger. Corrompre Fatelier, c'est à quoi le génie du mal n'avait pas songé avant notre époque. Il avait cherché à corrompre le trône, à corrompre le sanctuaire; mais il s'était arrêté devant l'atelier; et, voyant ce travailleur aux mains rudes et calleuses, cet homme dont le lot est si chétif sur la terre, et qui n'a de véritables espérances que dans un monde à venir, il avait consenti à lui laisser sa foi et ses mœurs. De nos jours, il a passé outre, et c'est à la porte de l'atelier (|u'il frappe de préférence pour y semer le poison de ses doctrines. C'est aux classes

ouvrières qu'il s'efforce de persuader que la vertu n'est qu'un nom, que Thomme n'est qu'une pure machine, et que le néant est le dernier mot de nos destinées. C'est là qu'il cherche à faire le vide dans les âmes, pour n'y laisser debout, sur les ruines de la cons- •cience, que des appétits grossiers et des instincts pervers. Voilà pourquoi nous saluons de nos vœux, je ne dis pas assez, de nos bénédictions, toute œuvre qui tend la main à l'ouvrier pour le protéger contre lui-même et l'armer de force devant les sollicitations du vice. Nous adjurons tous les hommes de bien de s'associer dans ce but; car ce n"est pas assez de nos efforts isolés pour combattre le mal, et ce n'est pas trop de nos forces réunies pour remporter la victoire.

La société d'encouragement au bien doit son origine à ce principe, dont elle est une application féconde. C'est donc pour nous. Mes Frères, un devoir de prêter la main aux hommes généreux qui se proposent un but si élevé et dont je ne louerai pas le mérite, parce qu'il n'appartient qu'à Dieu de réserver aux hommes des récompenses aussi grandes que leurs œuvres. A nos sympathies les plus vives joignons nos offrandes,

pour leur permettre de réaliser tout le bien dont Dieu leur a mis la pensée au cœur. Mais, après avoir pay(; largement le tribut de la fraternité, faisons un retour sur nousmêmes et entretenons dans notre âme ce feu sacré de la vertu que nous cherchons à réveiller dans autrui. Pénétrons-nous bien de cette pensée que la vertu est la grande chose de ce monde, qu'elle seule fait l'honneur d'une vie. Sans elle le talent n'est qu'une folie, la richesse une brillante indigence, la renommée une éclatante obscurité. Elle relève la science du savant, elle rehausse la toge du magistrat, elle retrempe l'épée du guerrier, elle féconde l'offrande du prêtre, elle leur donne à tous leur force et leur splendeur. 11 n'y a sur la terre que la vertu qui ne se fane ni ne s'use. Car, quoi que vous fassiez pour retenir cette figure du monde qui passe, tout vous fuit, tout vous échappe, tout vous glisse entre les doigts. La fortune change, la santé se consume, la beauté se flétrit, l'amitié s'altère, la gloire se dissipe, la vie s'éteint; seule la vertu reste, seule elle refleurit sur la tombe de l'homme dont la vie s'est résumée dans ce mot : Pertransiit benefaciendo. « Il a passé en faisant le bien. »

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