SUR
LES GLOIRES UELIGIELSES
PnOXONCÉ DANS l'kGLISE SAINTE GENEVIKVE
A l'occasion de la reddition du pantiikon au culte
le 5 janvier 1803
Maïuis Judœ pur/nabiinl pro populo, et adjulor illins contra adocrsarios cjus oit.
La tribu de Juda cotuliattra pour le lieui)le d'Israi'l, et elle sera son défenseur contre tous les ennemis .
Dect., xxsiii.
Mes FuKnES,
C'était là sans clouto, pour la tri])u de Juda, uno destinée bien glorieuse, que d'avoir été choisie de Dieu pour devenir Tépée de Jacob et le bouclier d'Israël. Aussi je ne m'étonne plus que le patriarche, saisi d'un transport prophétique, se soit écrié sur son lit de
mort : « Juda, tes frères te loueront; ta main sera sur la tête de tes ennemis; les enfants de ton père s'inclineront devant toi. » Car le Seigneur lui confia la garde de son peuple avec la défense des lieux saints, et tout en réservant à Lévi la majesté du sacerdoce, il remit à Juda le glaive des combats, en lui disant : « Va, ceins tes reins; je t'ai posé comme une ville forte, une colonne de fer, un mur d'airain; j'ai éta])li au milieu de toi Tarchc du Testament; protège mon sanctuaire, afin que mon nom ne soit pas blasphémé parmi les nations. » Telle était la mission de Juda, et la tribu de Juda resta fidèle à sa vocation divine : ni Moab, ni Edom, ni Samarie ne purent prévaloir contre la maison d'Israël défendue par Juda; et c'est avec raison que Jacob, devançant du regard ce merveilleux avenir, avait pu dire de son fils : c( Juda est comme un jeune lion. Mon fils, tu t'es élancé sur ta proie, et dans ton repos, tu dors comme le lion et comme la lionne. Qui osera le réveiller? »
Cependant, Mes Frères, farche du Testament ne repose plus sur la montagne de Sion, et le glaive de Juda s'est brisé entre les mains du dernier descendant de David.
Les voies de Sioii pleurent, parce qu'on ne vient plus à ses solennités; son temple est ruine, ses rues sont désertes, et, tristement assise le long de la vallée de Cédron, Jérusalem ne sait plus mêler au souvenir du passé l'espérance de l'avenir. De la ville des prophètes le signe de lalliance a passé à la ville des pontifes, et Rome chrétienne voit les peuples de la terre se presser autour des sept collines, comme jadis les tribus d'Israël montaient vers Jérusalem et son temple béni de Dieu, Mais où est, Mes Frères, où est la tribu de Juda dans le camp de ce nouvel Israël? Je vois bien la nouvelle tribu de Lévi, je vois la main qui supporte l'arche sainte, mais où découvrir le bras levé pour la défendre? Ne s'est-il pas rencontré sur cette terre d'Occident une phalange d'élite, une milice prédestinée, une race choisie de Dieu pour servir d'épée et de bouclier à l'Église? Y a-t-il parmi les peuples catholiques un défenseur-né du Saint- Siège, un fils aîné de l'Église, un soldat de la Providence, toujours prêt à tirer le glaive et à verser son sang pour le Christ et l'Evangile? Vos cœurs, Mes Frères, mont répondu; et l'Europe, l'Afrique, rx\sie, tour
à tour témoins des hauts faits de vos ancêtres, ont répété de concert : Oui, elle existe sur la terre d'Occident, cette nouvelle tribu de Juda, cette race divinement choisie, cette milice prédestinée, cette phalange d'élite. Dieu, pour la créer, prit du sang gaulois, y mêla du sang germain, en fit sortir un peuple de braves, qu'il répandit, non loin du siège apostolique, entre les Pyrénées et le Rhin, entre l'Océan et les Alpes. J'ai nommé votre patrie, j'ai nommé la mienne, j'ai nommé cette noble terre des Gaules, ce vieux peuple français qui, durant les quinze siècles de son histoire, depuis les fonts baptismaux de Reims jusqu'à la tombe de Sainte- Hélène, n'a cessé de redire à lEglise : Ta foi est ma foi, et ton Dieu est mon Dieu.
C'est qu'en effet, Mes Frères, la France a toujours professé par son culte, propagé par sa parole et défendu par son sang la religion catholique. Toujours la nation française a paru, aux yeux du monde, comme un confesseur de la foi, comme un apôtre de la foi, comme un martyr de la foi. Cette triple auréole du confesseur, de l'apôtre et du martyr, je vais essayer de la découvrir au front de la patrie, afin qu'instruits par l'exemple de vos
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ancêtres, vous conserviez à jamais leurs traditions de zèle, de force et de fidélité, suivant la parole du prophète Moïse : Mémento dieriim antiquoriim, interroga patrem tuuniy et cinnuntiabit tibi, majores tuos et dicent tibi : « Souvenez-vous des anciens jours; interrogez vos pères, et ils vous diront ces choses; consultez vos ancêtres, et ils vous les raconteront 1}. » Mais avant de retracer à vos yeux les gloires religieuses de la France, qu'il me soit permis d'élever un instant mon cœur vers celle que nos pères saluaient sous le titre de Notre-Dame, et dont le doux nom, associé à tous nos malheurs comme à tous nos triomphes, ne fut jamais invoqué en vain sur cette terre de France consacrée en son honneur. Ave Maria.
La nation française a été appelée de Dieu, à trois moments solennels de son histoire, pour faire une profession de foi éclatante et
(1} Deutéron , xxxii, T.
publique. Dieu amena successivement devant elle les trois ennemis de son Fils et de son Église : l'infidèle, Thérétique et Tincrédule; et la France dut confesser publiquement et solennellement sa foi en face de Tinfidèle, en face de Thérétique, en face de l'incrédule. Nous Tavons fait : j'en prends à témoin la terre, qui nous admira, et le ciel, qui nous bénit. C'est pourquoi le peuple français mérite à juste titre d'être appelé un peuple confesseur de la foi.
Lorsque Dieu entreprit de fonder son Eglise sur la terre, il s'adressa d'abord aux trois peuples qui résumaient dans leur vie toute la vie des siècles passés. Et remarquez bien, Mes Frères, il était naturel, il était logique que Dieu parlât d'abord aux trois principaux représentants de llunuanité, au peuple (|ui représentait la sainteté des traditions, au peuple qui représentait l'éclat du génie, au peuple qui représentait la majesté du pouvoir. Dieu donc lit un appel à l'Orient à la Grèce et à Rome; car Rome, la Grèce, l'Orient, c'est tout le monde ancien, c'est l'ancienne religion, c'est la science ancienne, c'est l'autorité ancienne. Eh bien! qu'ont répondu à Dieu le peuple romain, la Grèce
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et rOricnt, c'est-à-clirc Fautorité, la science et la religion des temps anciens? L'Orient répondit à Tappel de Dieu en crucifiant son Fils, les Grecs, en se disputant pitoyablement les lambeaux de sa doctrine, et le peuple romain, en jetant les chrétiens aux lions. Dieu se lassa : il fit signe à des peuples nouveaux; il les appela des glaces du pôle, des steppes de TAsic, des sables du désert, pour les lancer à la conquête du monde. Alors Ton put dire de l'Orient, de la Grèce et de Rome ce qu'Isaïe prédisait autrefois de la superbe Babylone : Omis Bahylonis « Malheur à Babylone, j'ai entendu la voix de la multitude sur les montagnes : c'était comme la voix des grands peuples, comme les cris de guerre des rois et des nations réunies (1). » Un déluge de barbares inonda les races coupables, et la face de l'Europe parut se renouveler sous le souffle de la colère de Dieu. Mais parmi ces nations barbares, parmi ces nations païennes, ô Christ! où est ton héritage? Quelle sera parmi elles la première nation catholique? A qui réserves-tu cette sublime initiative? A vous, Mes Frères, à vos glo-
(1) Isaïe, XIII, 4.
rieux ancêtres. Dieu les connaissait : il prit une jeune fille à la cour du roi son oncle, et la donnant pour épouse au chef des Francs, il unit l'innocence à la barbarie, adoucit Tune par l'autre, et prépara le triomphe de la foi par la puissance des larmes et de la prière. Puis, à quelques lieues du Rhin, sur un champ de bataille, il fit d'une défaite un triomphe, et le christianisme, en France, naquit d'une prière et d'une victoire. Le Dieu de Clotilde, qui avait inspiré la prière et donné la victoire, dit à Clovis, par la bouche de saint Uemi : « Courbe la tète, doux Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré »; et debout, la main étendue vers les fonts baptismaux de Reims, Clovis, et la nation française avec lui, jurèrent de rester fidèles au Dieu de Clotilde. Vous y étiez, Mes Frères, dans la personne du premier de vos vieux rois, quinze siècles y étaient avec vous; tous nous étions rangés autour des fonts sacrés de Reims, et ce jour-là, en face des Germains idolâtres, en face de lAnnorique où les druides cachaient encore les débris de leur culte dans le silence de leurs forêts vieilles comme le monde, en face du pag-anisme tou-
jours debout, le peuple français confessa publiquement et solennellement sa foi au Christ et à rÉclise. Dieu reçut le serment de la patrie, le bénit, et dans leur touchante simplicité, nos pères purent écrire en tête de leur loi : « Mve le Christ qui aime les Francs ! » Un lien d'amour unissait à jamais au Christ le royaume très chrétien et à l'Eglise sa fille ainée.
Mais il n'eût pas suffi pour la France d'être devenue la première nation catholique, si elle n'avait continué à professer sa foi, comme elle avait fait en présence de l'infidélité. Une terrible épreuve s'offrit à elle au sortir du moyen âge; Dieu l'y attendait. Dans un couvent d'Allemagne, au fond de sa cellule, un moine venait de rêver sur la foi. C'était peu sans doute qu\m rêve, et le rêve d'un moine; mais c'était le rêve d'un homme de génie, et cet homme de génie avait une parole brûlante : il fit accepter son rêve au tiers de l'Europe. Il posa sur ses lèvres un mot magique, qui fit tressaillir le vieil Occident, le mot de liberté, liberté de croire ce que l'on veut, liberté de faire ce que bon vous semble. Il avait calculé juste, et Tenfer avec lui. Il y avait dans ce mot de
liberté, clans cette liberté illimitée de croire et de faire, une force de séduction immense. Lui-même, le grand agitateur, parut effrayé de son œuvre. Après avoir affranchi l'âme humaine de toute autorité, il imagina de placer en face d'elle, en face de ses pensées, de ses désirs et de ses passions, il imagina, dis-jc, d'y placer comme frein ou comme barrière un livre; et encore ce livre, il le mutila; mais enfin, il faut être juste, il y plaça un livre. Ainsi, d'un côte la Bible, de l'autre la liberté de croire ce que l'on veut, et de faire ce que bon vous semble : voilà Lutlier, voilà le protestantisme. Il y avait là, je le répète, pour les peuples chrétiens, un puissant attrait, une terrible tentation : aussi plusieurs y succombèrent; et lorsque, avant de paraître devant Dieu, Martin Luther eut signé son œuvre en la léguant au monde, le tiers de l'Europe recueillait l'héritage de son crime et de ses folies. Eh bien. Mes Frères, qu'avezvous fait au milieu de cette grande défection? Ce que vous avez fait, je vais vous le dire. En présence de TAllemagne et de la Suède luthériennes, en regard de l'Angleterre et de la Suisse calvinistes, vous, peuple français, vous confessâtes publiquement et solennelle-
ment votre foi au Christ et à l'Église. Ce n'est pas que Ihérésie n'eût tenté d'envahir ce beau royaume. Elle sadressa d'abord à la classe d'hommes la plus facile à séduire, aux gens d'esprit, et elle en gagna quelques-uns en flattant leur orgueil; mais à part ce petit nombre, les gens d'esprit ne faillirent pas au sens commun. Ilepoussée par les gens d'esprit, elle vint aux hommes d'épée, elle donna la main à quelques turbulents; mais là elle comptait sans la foi du peuple et sans l'épée des Guises. Enfin, des gens d'esprit et des hommes d'épée elle monta jusqu'au trône, et l'Eglise et la France purent craindre un moment qu'elle ne parvint à s'y asseoir avec l'héritier de cinquante rois catholiques. Dieu ne l'a point permis, et vous non plus, bourgeois de Paris, vous ne l'avez pas permis : vous fermâtes vos portes à l'hérésie couronnée; et pour rentrer dans vos murs, pour regagner le palais de ses pères, s'appelât-elle Henri de Navarre, elle eut besoin de revenir à la foi de Clovis. Là, non loin de cette capitale, sur la tombe de ses ancêtres, témoins de ses promesses, le descendant de vos vieux rois dit anathème à l'hérésie; et le peuple français, réuni autour de son chef
dans la basilique de Saint-Denis, répéta Tanathème jeté à l'hérésie, comme autrefois, aux fonts baptismaux de Reims, il avait dit anathème aux idoles. Il restait en présence de l'hérétique ce qu'il avait été en face de rinfidèle, un peuple confesseur de la foi.
Est-ce là tout. Mes Frères, et Dieu s'est-il contenté de cette double profession de foi de la nation française? Non; Dieu ménageait à vos croyances une suprême épreuve. Xi linfidélité, ni l'hérésie n'avaient épuisé la fécondité de l'erreur. Car enfin, le paganisme, en repoussant le Christ, mettait à sa place une idole; Luther, en rejetant l'Eglise, retenait la Bible. Restait à l'erreur, pour ruiner la vérité, un troisième moyen : c'était de nier à la fois la Bible, l'Église et le Christ. L'enfer n'y manqua point. Il choisit un homme, car ici-bas, en tête du mal comme en tête du bien, il n'y a toujours qu'un homme. Donc Satan prit un homme, il lui mit l'impudeur sur le front, le rire sur les lèvres, la haine dans le cœur, et, armé de cette triple puissance de la haine, du rire et de l'impudeur, cet homme étrange accomplit avec succès la mission de ténèbres qui lui était confiée. Il fit rire son siècle de ce qu'on avait respecté
jusqu'à lui; il lit haïr à son siècle ce qu'on avait aimé avant lui, et il apprit à son siècle à ne plus rouç-ir de ce qui blessait auparavant la délicatesse de la conscience publique. Poussant jusqu'au délire la passion de l'impiété, il alla remuer les couches du irlobe, fouiller dans les annales du monde, passer en revue les étoiles du lirmament pour y trouver des armes contre la Bible, contre l'Église et contre le Christ. Ah! celuilà du moins s'entendait à nous combattre. Au lieu des armes pesantes que maniait lourdement l'hérésie allemande, il imatrina le trait vif et léger qui va droit au but et qui frappe à coup sûr. Bref, il réussit, et un jour, à Notre-Dame, le paganisme reparut
au milieu du peuple français Je le sais,
ce n'était pas votre œuvre, ce n'était pas le fait de la nation française, mais bien de quelques affreux petits rhéteurs, de quelques comédiens siffles sur des tréteaux de province, de quelques hommes de rien; la France toutefois garda un coupable silence, et la seule page d'impiété que renferme son histoire est aussi la seule page de lâcheté qu'on y rencontre. Mais Dieu ne rejeta pas la France; il lui dit comme jadis au peuple
d'Israël par la bouche d'Isaïe : « Ce que j'ai été pour toi à ta naissance, je le serai jusqu'à
ta vieillesse Voici que je vais appeler
Taigle de l'Orient, et Thomme de ma volonté de la terre lointaine. » Vocans ab oriente aquilam et de terra, longinqmi viruni voluntatis meœ (1). Et alors, pour me servir d'une expression de Bossuet, un homme s'est rencontré d'une profondeur de génie incroyable, plus hardi qu'Annibal, plus grand que César, plus brave qu'Alexandre. Sous son front, qu'illuminait un œil de feu, reposait, calme et puissante, la pensée qui crée, qui subjugue, qui entraine; et dans sa large poitrine Dieu avait mis une volonté de fer. Puis, pour l'exercer aux grandes choses, Dieu l'avait placé, sur les champs de ])ataille d'Italie, en regard de la plus haute puissance du monde; sur la terre d'Egypte et de Syrie, en face des plus grands souvenirs du monde; au milieu de la patrie désolée, en présence des plus grandes ruines du monde; et devant ces grandes ruines, devant ces grands souvenirs, devant cette grande puissance, son regard d'aigle embrassa toute
(I) Isaïo, XI. VI, 3, i, IL
rétendue de sa mission. Vous savez ce qu'il fit, et un jour, à Notre-Dame, il vint réconcilier la France avec l'Église; et dans ce moment-là, sur le parvis de Notre-Dame, en face de l'incrédulité stupéfaite, aux pieds du ^'icaire de Jésus-Christ, la nation française, rangée autour de son chef, confessa publiquement et solennellement sa foi au Christ et à l'Eglise, comme elle avait confessé sa foi, en présence de l'hérésie, sous les voûtes de Saint-Denis, et en regard du paganisme, sur les fonts baptismaux de Reims. Trois fois Terreur avait tenté d'envahir la patrie, trois fois la France repoussait de son sein l'erreur qui venait à elle sous les formes les plus diverses. C'est pourquoi elle ne cessera jamais d'être un peuple confesseur de la foi, et s'il n'est pas exact de dire avec un écrivain de génie, que la vérité a besoin de la France, il est juste du moins de répéter avec quinze siècles d'histoire, que la France a besoin de la vérité, non seulement pour la conserver au milieu d'elle, mais encore pour la répandre au dehors. Car elle ne s'est pas contentée d'être un confesseur de la foi; elle a été de plus un apôtre de la foi. Puissiez-vous, Mes Frères, écouter le récit
de VOS gloires religieuses avec le même bonheur que je trouve à vous les raconter.
Lorsque Dieu choisit un homme pour en faire un apôtre de la vérité, il le prépare de loin au ministère de la parole : il laisse tomber sur son front un rayon de lumière, et il lui met au cœur une étincelle de charité; puis il le pose en face de Terreur, pour le mettre à même de la combattre et de la dissiper. Ainsi fit-il Jérémie, Jean-Baptiste, saint Paul. Ainsi fait-il les nations quand il les destine aux fonctions de F Apostolat; ainsi fit-il la France pour qu'elle devînt un apôtre de la foi dans le monde. D'abord, en formant le peuple français du mélange de la race germaine avec la race gauloise, il unit au courage le sang-froid, le zèle à la prudence, au calme de la pensée, l'élan du cœur, la sagesse qui règle, mesure, tempère, à l'ardeur qui remue, dilate transporte; et après avoir prêté au caractère national cette force
d'expansion et cette force de résistance, toutes deux également nécessaires pour l'apostolat de la vérité, il doua notre langue d'une clarté et d'une précision qui la rendaient merveilleusement propre à réfléchir la pensée religieuse. Dieu fit plus : il assura au peuple français un territoire éminemment favorable à l'apostolat de la foi; il le plaça entre le Nord et le Midi, afin que la lumière sortie de son sein pût rayonner d'un pôle à Tautre, et il lui donna l'entrée sur deux mers, de telle sorte que ses vaisseaux pussent porter au loin, avec le drapeau de la patrie, l'étendard de la foi. Et ainsi, par la grâce de Dieu, le territoire national, la langue nationale, le caractère national durent contribuer également à faire de la France un apôtre de la civilisation chrétienne. Eh bien, Mes Frères, la France a-t-elle trahi sa mission ou bien Fa-t-elle fidèlement acccomplie sous le regard de Dieu et en face des hommes? Trois siècles sont là, sur leur lit de poussière, pour nous répondre que la nation française a noblement porté à travers le monde le flambeau de la foi et de la civilisation chrétienne.
Je vous disais, il n'y a quun instant, que
l'invasion des barbares avait renouvelé la face de l'Europe, et que la France avait eu la gloire d'être la première nation qui, comme telle, eût embrassé la religion catholique. D'autres nations suivirent son exemple; mais quand le flot soulevé par la main de Dieu se fut retiré, on ne vit plus que des ruines là où avaient vécu des empires, des ténèbres là où avait régné la lumière. La civilisation orientale avait disparu, la civilisation grecque se mourait lentement, la civilisation romaine allait s'éteindre. Comment ramener la lumière dans cette nuit profonde? \'ous me direz : TÉvangile était là pour éclairer le monde. Assurément; mais cet Evangile, il fallait le porter à la moitié de l'Europe qui l'ignorait encore, et cela môme n'eût pas suffi pour fonder le grand œuvre de la civilisation chrétienne; il fallait de plus que l'Évangile projetât son reflet lumineux sur les lois, les sciences, les arts, les mœurs, les institutions. Nous touchions au neuvième siècle, et nul ne savait d'où partirait la lumière. Charlemagne parut, tenant d'une main Tépée de la France, de l'autre le flambeau de la foi, et de l'Èbre à la Vistule, à travers cent peuples idolâtres, il promena
le flambeau de la foi avec l'épéc de la France. A l'aspect du grand empereur, le paganisme épouvanté recula jusqu'aux confins du Nord; la Germanie vaincue rejeta ses idoles nationales, et la croix de Jésus-Christ s'éleva sur les lieux où la colonne d'Arminius convoquait autour d'elle toute la patrie allemande. Vous l'entendez, Mes Frères, c'est nous^ nous dis-je, qui avons planté l'étendard de la croix sur la terre d'Allemagne, devenue l'une des plus belles conquêtes de l'apostolat de la France. Là cependant ne devait pas se borner la mission de l'homme extraordinaire dont la haute figure plane sur nous du faite de cette coupole; et la France, sous lui, n'eût pas dignement répondu à sa vocation d'apôtre, si elle n'avait fait pénétrer l'Évangile dans la législation, dans la science, dans l'Etat, et dans la société. C'est ce que fit la race des Francs et Charlemagne à sa tète. Les lois étaient barbares, il les rendit chrétiennes; la science était morte, il la fit renaître au souffle de la foi ; l'État était païen, il appela les évêques à siéger au conseil des rois et dans l'assemblée des peuples. La société offrait l'image du chaos : pour l'organiser, il délivra de toute entrave l'action sou-
veraine du Saint-Siège ; il jeta autour de la Papauté une ceinture de villes, et il lui donna pour garde, après la protection divine, l'épée des Francs. Voilà vos débuts dans la carrière de l'apôtre : vous avez porté l'Evangile à ceux qui ne le connaissaient pas ; puis vous l'avez introduit dans la législation, dans la science, dans l'État; et enfin, pour couronner votre œuvre, vous l'avez fait monter au sommet de la société, en protégeant contre les insultes du temps léternelle majesté du Pontife souverain. La France s'essayait aux merveilles, et ce coup d'essai révélait en elle le génie de l'apostolat. Voyons si elle s'est maintenue à la hauteur de ce magnifique début.
En portant la lumière évangélique dans les diverses branches de la civilisation européenne, la nation française avait devancé les siècles. Bien que féconde pour l'avenir, son œuvre ne dut point avoir de résultats immédiats. Aussi la Inillanto aurore qui s'était levée sur le monde disparut sans qu'un jour éclatant vint répondre à ses premiers rayons; et l'Europe chrétienne retomba dans les ténèbres d'où le génie de la France et de Charlemagnc semblaient l'avoir
tirée. Au milieu des secousses effroyables qui ébranlaient alors la société en désordre, l'esprit chrétien parut se recueillir avant d'opérer de nouveaux prodiges; et la France aussi se préparait de loin, dans le silence des monastères et à l'ombre des autels, à reprendre sa mission d'apôtre de la foi et de la civilisation chrétienne. Vaincue par les barbares, Rome païenne s'était vengée d'eux en leur léguant ses vices; les barbares y avaient ajouté l'ignorance des camps; et l'ignorance et la corruption s'étaient prolongées à travers les âges chrétiens comme une double traînée que le paganisme laissait après lui. Pour guérir ces plaies, ce n'était pas trop de la grâce de Dieu et de l'apostolat de la France. Dieu réservait en effet au monde un grand siècle, un siècle de science et de sainteté, et la France se chargeait d'en être la tête et le cœur. Paraissez donc, enfants de saint Dominique, partez de la terre française qui vous a vus naitre, pour répandre par tout l'univers la lumière de vos doctrines et l'éclat de vos vertus! Peuplezvous, solitudes de Cluny et de Citeaux! remuez par l'éloquence de vos exemples un monde que n'ébranle plus la puissance de la
parole! Levez-vous, docteurs de l'université de Paris, et du haut de vos chaires érigées pour l'Église par les mains de la France, étonnez l'Europe par la fécondité de votre esprit et l'ampleur de vos travaux! Ah! qu'elle était grande. Mes Frères, la nation française! qu'elle exerçait avec gloire son ministère d'apôtre, alors que saint Bernard, recueillant en lui la tradition de huit siècles, la répétait à son époque pour la redire encore aux âges futurs; alors que du haut de cette montagne de Sainte-Geneviève, les rayons de la science descendaient sur la chrétienté pour se réfléchir, d'école en école, dans la pensée des maîtres de la doctrine; lorsque enfui, non loin d'ici, saint Thomas semblait devoir, à force de génie, épuiser l'Evangile, si l'Évangile pouvait être épuisé par le génie d'un homme, et que de la puissance de son regard il embrassait l'horizon de la foi, comme Taigle qui mesure d'un coup d'œil toute l'étendue des cieux, tant il voit au loin et de haut! Soyez béni, grand Dieu, qui avez fait toutes ces choses pour l'Église et par la France! En rendant gloire aux peuples qui ont fidèlement servi votre cause, c'est vous que nous glorifions dans
VOS dons, et dans vos merveilles, car c'est vous qui communiquez la lumière à ceux qui sont appelés à la répandre, comme vous donnez la foi à ceux qui doivent la confesser : Illuminans tu, Domine, mirabiliter a montibiis œternis.
Cependant, Mes Frères, la France n'était pas encore au terme de sa mission d'apôtre de la foi et de la civilisation chrétienne. La lumière évangélique répandue dans le monde par le siècle de saint Bernard et de saint Thomas s'obscurcit de nouveau sous les nuages de l'ignorance et de l'erreur. Grâce aux prodiges opérés dans ces beaux jours de l'Église, l'union des âmes était cimentée par la foi, par la science et par la charité. Le protestantisme, armé du plus terrible dissolvant qu'il y ait dans le monde, le libre examen, essaya de rompre cette unité en brisant le triple lien de la charité, de la science et de la foi. En ramenant au caprice individuel toute croyance et toute autorité religieuse, il produisit un triple égoïsme : l'égoïsme des sens qui se roidit contre la foi catholique; l'égoïsme de la raison, qui vint se poser devant la science catholique, et l'égoïsme du cœur, qui se jeta en travers
de la charité catholique. Et ainsi la chanté, la science et la foi catholiques durent ployer sous cette triple opposition ou plutôt sous ce triple égoïsme du cœur, des sens et de la raison. Eh hien, comment sauver d'une si effrayante dissolution la foi, la science et la charité? Qui se chargera de cette nouvelle mission? A qui est dévolu ce sublime apostolat? A vous, Mes Frères. Dieu et l'Église mirent leur cause entre vos mains, et alors pour ranimer la foi languissante, vous donnâtes naissance à la société de Jésus; pour rallumer le flambeau de la science catholique, vous produisîtes votre immortel Bossuet; pour raviver le feu de la charité, vous prîtes votre sang le plus pur pour former saint Vincent de Paul. Vincent de Paul, Bossuet, la société de Jésus, voilà le triple rayon de lumière et de chaleur parti de la France pour dissiper l'épais nuage et le souffle glacial du protestantisme. La société de Jésus! cette célèbre compagnie si digne de son nom, la mère des grands hommes, le marteau de l'hérésie, ce camp volant au service de l'Église, toujours prêt à porter aux flancs menacés l'appoint d'un zèle qui n'a jamais connu de défaillance! Là, dans un souter-
rain de Montmartre, quelques étudiants de Paris ont fait ce chef-d'œuvre que l'esprit de Dieu semble avoir inspiré au génie de la France pour consoler l'Eglise des ravages de l'hérésie. Bossuet! En nommant cet homme célèbre, j'ai nommé le grand siècle, ce siècle si français, si chrétien, malgré toutes ses fautes; j'ai nommé l'art, l'éloquence et la poésie, réunis autour du trône d'un grand roi, et prêtant à la science catholique l'attrait de leurs formes et la puissance de leurs charmes. Vincent de Paul! En le nommant, j'ai tout dit, car il a su rendre l'admiration muette et la louange inutile. Lorsque dans Fespace d'un siècle un peuple a produit saint Vincent de Paul, Bossuet, la société de Jésus, c'est un peuple apôtre de la foi, de la science, de la charité catholique, ou le mot apostolat n'a pas de sens. Voilà ce qu'a été la nation française. Et maintenant, après avoir dit le bien que vous avez fait à l'Europe et au monde, vous rappellerai-je également tout le mal que vous leur avez causé? Non, je me tairai; ce n'est pas que je nie le funeste talent qu'eut souvent la France d'initier au mal les nations qui l'imitèrent : ses gloires sont trop hautes
pour qu'on ait besoin de cacher ses fautes. Je les tairai néanmoins parce que vous les avez noblement expiées ; je les tairai devant vos regrets, vos malheurs, vos souffrances, et plus encore devant la couronne du martyre que je vois briller au front de la patrie avec l'auréole du confesseur et de l'apôtre.
Il est glorieux pour la nation française d'avoir professé publiquement et solennellement sa foi au Christ et à l'Eglise, en face de l'idolâtrie, du protestantisme et de lincrédulité. Il est glorieux pour elle d'avoir été pendant quinze siècles un apôtre de la foi et de la civilisation chrétienne. Et pourtant, Mes Frères, il semble que ses gloires religieuses n'eussent pas été complètes, si au témoignage de la foi et au témoignage de la parole elle n'avait ajouté en même temps le témoignage du sang. Depuis que Jésus- Christ a donné sa vie pour les hommes, il s'est produit dans le monde un phénomène
étrange : le sacrifice volontaire de sa vie pour une doctrine qui n'est pas la nôtre, pour un fait que nous n'avons pas vu, pour un homme qui n'est pas notre père, qui n'est pas notre frère. Phénomène inexplicahle, si cette doctrine qui n'est pas la nôtre n'était pas celle d'un Dieu, si ce fait que nous n'avons pas vu n'était pas la mort et la résurrection d'un Dieu, si cet homme qui n'est pas notre père, qui n'est pas notre frère, n'avait pas plus de droit à notre amour qu'un père ou qu'un frère, s'il n'était pas Dieu! Or le sacrifice volontaire de la vie est la plus haute preuve d'amour que l'homme puisse donner à Dieu; car la vie, c'est nousmêmes, c'est tout ce que nous avons, c'est tout ce que nous sommes; et si, pour exprimer la plus haute gloire humaine, on dit d'un brave : Il est mort pour sa patrie, la plus haute gloire divine trouvera son expression dans ce mot : Il est mort pour son Dieu. Eh! bien. Mes Frères, la France at-elle mérité la palme du martyre? A-t-elle versé son sang pour Jésus-Christ?
Vous le savez, l'Eglise, en naissant, trouva près de son berceau un persécuteur; c'était le paganisme. Et par le fait, il ne pouvait
guère en être autrement. Le paganisme n'avait contre Jésus-Christ ni force morale ni puissance de doctrine; il ne lui restait contre Dieu que le sophisme et l'épée. Aussi n'y eut-il dès l'abord que deux systèmes d'oppression : celui des gens d'esprit et celui des Césars. Les Césars prirent le glaive, et les gens d'esprit s'armèrent du mensonge. Mais le mensonge n'a point de force durable en présence de la vérité; le sophisme des gens d'esprit ne tint pas contre Jésus-Christ. Le système des Césars était plus menaçant : ils portaient dans leurs mains cette épée romaine qui n'avait jamais reculé devant aucune gloire ni devant aucun crime. L'empire ne pouvait que se convertir ou persécuter. Il ne se convertit point; il persécuta, et trois siècles durant on vit la plus grande faiblesse triompher de la plus grande des forces par le calme de la patience et par la majesté du sacrifice. Ne vous étonnez pas, chrétiens, que vous ayez été persécutés par les Césars. Aucune œuvre forte et durable ne se fonde et ne se cimente ici-bas que par le sang du sacrifice; et comme la religion chrétienne ne devait avoir d'autres limites que celles du monde, il fallait qu'elle trempât ses racines
dans le sang du témoignage. Mais nous, Mes Frères, quelle part avons-nous prise à ce témoignage du sang? Les Gaules peuvent-elles se glorifier d'avoir eu leurs martyrs? Dites plutôt : Y a-t-il dans cette illustre Église de France une portion, si petite qu'elle soit, qui ne puisse nous répondre en nous menant auprès d'une tombe : Voici la tombe dun martyr; ou bien, en montrant le siège épiscopal : Là était assis un martyr! Eh! qu'ai-je besoin de sortir de ces murs pour vous rappeler que le sang des Pothin, des Irénée, des Saturnin, des Donatien féconda les provinces qu'ils avaient arrosées de leurs sueurs? Si je remonte à l'origine de l'Église de Paris, qu'y vois-je? Un martyr. Quand je cherche du regard les collines qui nous environnent, j'en trouve une que vous avez appelée Montmartre, ou mont des Martyrs, pour prouver que votre Église a été fondée sur le témoignage du sang; et il semble que Dieu vous ait assis au pied de la colline de Montmartre afin que de ce sacré sommet le sang de Denys et de ses compagnons vous rappelât toujours, à vous les aînés de la civilisation, que votre premier père dans la foi a été un martyr, et qu'à son exemple
VOUS rendiez un éternel témoignage à Jésus- Christ ; par votre foi et au besoin par votre sang. Je ne vous ai donc pas flattés en affirmant que vous avez payé votre tribut de dévouement à Jésus-Christ ; je n'ai été que juste en joignant à vos autres trophées la palme du martyre.
Je suis loin cependant d'avoir tout dit. J'épuiserais les ressources de la parole plus tôt que je n'aurais dépeint l'amour de vos pères pour Jésus-Christ et pour l'Église. Que signifie la croix qui brille sur l'épaule de ces braves? Où vont ces preux chevaliers, l'élite des fils de la France? Le pontife souverain leur a montré l'Asie, Jérusalem, un tombeau : les voilà qui volent, et de leurs poitrines s'échappe le cri de la foi : Dieu le veut? Ils courent verser leur sang pour Jésus-Christ, afin que l'Europe puisse prier en paix sur le tombeau du Sauveur. Vous me direz peut-être : C'était payer bien cher le droit de prier à Jérusalem que de verser par torrents le sang de la France. Si je voulais, je pourrais vous répondre que sans vous, sans l'épée de la France, sans les croisades, sans ce martyre de deux siècles, l'Orient infidèle invaliissait une deuxième
fois l'Occident chrétien, et qu'alors peut-être vous eussiez vu une mosquée en place de ce temple; sur les murs de cette capitale, au lieu du drapeau de la patrie, l'étendard du Prophète, et dans le palais de vos rois, un turban couronné. Tout le monde l'a dit, je pourrais le répéter également; mais non, cette sublime folie des croisades n'eùt-elle fait que donner à l-Europe une conscience durable, un sentiment profond de sa foi, de son unité, de sa grandeur morale, de sa puissance religieuse, il faudrait encore remercier à deux genoux la papauté qui la conçut, et la France qui la réalisa. Or voilà ce qu'elle a produit; car aujourd'hui encore, à huit siècles de distance, quand on nous fait rhonneur de nous appeler les fds des croisés, ne sentons-nous pas se réveiller en nous une étincelle de ce feu sacré qui embrasait nos pères? Oui vraiment, le peuple français a été un peuple martyr de la foi ; car il il n'y a point de martyre plus glorieux que celui d'une nation scellant son témoignage par le sang de ses fils, et dévouant à cette héroïque mission le plus grand et le meilleur de ses rois.
Ne croyez pas toutefois, Mes Frères,
qu'avec saint Louis mourant pour la foi sur la terre étrangère, la France ait cessé de rendre par son sang témoignage à Jésus- Christ. Au risque de passer sous silence une partie de ses œuvres, je me hâte d'arriver au terme de la carrière qu'il lui a été donné de fournir jusqu'à nos jours. Mais ici, un sentiment pénihle vient se mêler à la joie que j'éprouve à vous rappeler les gloires religieuses de la patrie. Jusqu'à présent j'ai pu, en céléhrant les martyrs de la France, nommer également leurs persécuteurs : ce n'étaient pas des chrétiens, c'étaient des infidèles; ce n'étaient pas des frères, c'étaient des étrangers. Je ne le puis plus désormais : je nommerais des chrétiens, je nommerais des frères. En parlant de ceux qui ont donné leur sang pour Jésus-Christ, je ne puis plus que taire ceux qui l'ont demandé, et hénir les victimes sans maudire les bourreaux. Soyez donc bénis, saints martyrs de l'Eglise de France, vous à qui la révolution n'a pu arracher une faiblesse, ni le supplice un parjure. Vous avez été grands dans l'exil, grands sur l'échafaud, grands dans les prisons. Nous sommes fiers de vous ; la France et l'Eglise vous en remercient, car vous avez prouvé au
monde une fois de plus que sur cette terre de France on ne saurait introduire une erreur sans y rencontrer un apôtre, ni persécuter la vérité sans y trouver un martyr.
Et maintenant, Mes Frères, que j'ai eu le bonheur de vous dire ce que vous avez été, que me reste-t-il à conclure, si ce n'est qu'un passé si glorieux oblige à de grandes choses. La nation française a mérité d'être, pendant quinze siècles, un confesseur, un apôtre, un martyr de la foi : puisse cette triple couronne ne jamais tomber de son front! En ce moment surtout, où une ère de renaissance religieuse semble s'ouvrir pour l'Église, nous éprouvons plus que jamais le besoin de vous dire : Devant l'avenir qui se prépare, songez à votre passé et voyez qui vous êtes. Vous avez reçu de Dieu le don sublime de l'apostolat, regardez autour de vous : jamais plus belle mission ne s'offrit à un peuple. Pour revenir tout entier à la foi catholique, l'Occident n'attend peut-être qu'une haute leçon et un grand exemple. Déjà l'Angleterre voit ses plus illustres enfants s'échapper de ses bras pour rentrer dans le giron de l'Église, au flambeau de la tradition et des Pères. Sur le&
bords de Tabîme que la réforme a creusé sous elle, l'Allemagne protestante semble regretter, par tous les organes de la science, un passé qui n'est plus et redouter un avenir qu'elle ignore. Il n'y a pas jusqu'au schisme grec qui ne se sente défaillir ; et c'est donner signe de vie que de se débattre contre la mort. D'un autre côté, l'Afrique vous tend les bras, et en retour de la gloire dont elle couvre vos armées, elle vous redemande l'antique foi des Augustin et des Cyprien. Déjà, il est vrai, et FÉglise vous en félicite, vous avez compris une partie de votre mission; vous avez dit au siècle de l'incrédulité : Ton rire nous déplait, nous ne voulons plus de tes moqueries. Puis, en posant la main sur votre cœur, vous y avez senti la flamme de l'apôtre; et alors, pour propager la foi catholique, vous avez jeté vos enfants sur les plages lointaines et prouvé ce que peut le denier du pauvre quand la charité le féconde et que Dieu le bénit. Le cri de la souffrance est monté jusqu'à vous : aussitôt, pour combattre le fléau de la misère, vous avez organisé en milice l'élite de vos fils; et les voilà qui, sous le regard de Dieu, s'en vont, sur les traces de saint Vincent de Paul,
consacrer leurs études et purifier leur jeunesse par les œuvres de la charité. Non, vous n'avez renoncé à aucune des nobles traditions que vos ancêtres vous ont léguées. Naguère, lorsque des mains coupables voulurent attenter au patrimoine de Saint-Pierre, on vous a vus, l'épée de Charlemagne à la main, voler au secour du pontife menacé, et prouver à l'univers entier que vous n'avez pas cessé d'être les fils aines de l'Eglise. Autrefois vos pères versaient leur sang pour la défense des saints lieux; et vous aussi, résistant à d'ambitieuses convoitises, vous protégez le tombeau de Jésus- Christ en le couvrant de la majesté du nom français. Et enfin, permettez-moi de vous le dire, car ce n'est pas une de vos moindres gloires, en face de l'Europe et du monde, vous avez dit à la révolution : Tu n'iras pas plus loin, ici tu briseras l'orgueil de tes flots. Voilà certes de grandes choses; et cependant que ne vous reste-t-il pas à faire pour maintenir votre présent à la hauteur de votre passé? Toutes nos ruines ont-elles disparu? Toutes nos fautes sont-elles réparées? Votre jeunesse, sevrée de mauvaises doctrines, viendra-t-elle enfin au pied de nos
chaires écouter la parole qui donne à l'âme la lumière, la force et la vie? Chaque année vous envoyez quatre-vingt mille de vos enfants pour servir sous les drapeaux de la patrie : eh bien, ces braves jeunes gens, la fleur de vos campagnes et l'orgueil du pays, je ne les vois pas dans nos temples; sauf un petit nombre, ils vivent en dehors du Christ et de FEglise. De hautes paroles sont venues vous rappeler la loi divine du repos traditionnel; et cependant j'entends encore la voix du Seigneur répétant à ses ministres ce qu'il disait autrefois au prophète : Exhortez mon peuple à ne pas profaner plus longtemps le jour que je me suis réservé. Ah! daigne le Christ, qui aime les Francs, inspirer à ce grand peuple la foi qui fait les confesseurs, le zèle qui fait les apôtres, et la force qui fait les martyrs! Et vous, notre bien-aimée patronne, dont la couronne virginale vient prêter un nouvel éclat aux gloires de la patrie, protégez par vos prières cette nation française que vous avez édifiée par vos vertus, jusqu'au jour de l'éternité où tous les peuples ne formeront plus qu'un seul peuple, le peuple de Dieu, et tous les royaumes un seul royaume, le royaume de Jésus-Christ.
PREMIER PANÉGYRIQIE
PUONOXCÉ DANS l'ÉGLISE PATRONALE DE PARIS le 3 janvier ISôô.
Infirma mundi elegit Dens, ul confiuidat f'ortla; et ignobilia mundi et contcmptibilia ele'jit Deus, et ea quie non sunt, lit ea qiun siint deblruerct.
Dieu a choisi ce qu'il y avait do plus faible dans le monde poar confondre ce qu'il y a de plus fort; il a pris ce qu'il y avait de molus noble et de plus méprisable, même les choses qui no sontpoint, pour détruire cellesqul sont.
I, CoB., ch. I.
Mes Frères,
Il y a deux ans, à pareil jour, du haut de cette chaire, une voix plus auguste C|ue la mienne, la voix de votre premier pasteur, célébrait dans un même discours la sainte qui protège cette capitale et le temple qui en est Tun des plus beaux ornements. Il vous montrait Geneviève et son temple par-
tageant à toutes les époques de l'histoire les destinées de la patrie, glorieux avec elle, outragés comme elle; la foi et Tincrédulité se disputant tour à tour ce sanctuaire fameux comme le prix de leurs triomphes ou le signe de leurs défaites; et enfin, après tant de combats et de vicissitudes, victorieuses l'une et l'autre, la religion et la patrie rouvrant à Geneviève les portes de ce temple, qui, Paris et la France m'en sont garants, ne se fermeront plus sur elle. Alors, devant ce grand acte de réparation religieuse et nationale, à l'aspect de la croix qui couronnait de nouveau ce dôme majestueux, de ces autels qui se relevaient sur des parvis tant de fois profanés, de cette chaire qui allait réveiller les échos endormis de la parole sainte, de ces reliques qui venaient de traverser les rues de la cité au milieu d'un cortège triomphal, de ce peuple enfin accouru de toutes parts pour saluer les restes bénis de sa sœur devenue sa patronne, à la vue d'un spectacle aussi touchant que sublime, le pontife s'écriait dans le transport d'un pieux enthousiasme : Honneur aux hommes qui ont su mettre tant de force au service de leur foi, et gloire à Dieu, qui a inspiré
aux hommes le désir de faire de si grandes choses !
Jadis, chrétiens, aux portes de votre ville, vos magistrats disaient au plus populaire de vos rois : « Sire, en ce jour, le roi a reconquis sa capitale. — Non, répondit le monarque, c'est Paris qui a reconquis son roi. »
Au grand jour que je viens de rappeler, ce n'est pas Geneviève qui avait reconquis son temple; c'est vous qui, par vos prières, aviez reconquis Geneviève. Grâce à vous, à votre religieux empressement, elle redevenait plus que jamais votre protectrice et votre patronne, et je vois à l'immense auditoire réuni dans son temple que les deux années révolues depuis ce jour mémorable n'ont fait qu'affermir, s'il est possible, le pacte solennel conclu entre Geneviève et Paris. Mais aujourd'hui comme alors, je me demande, dans l'étonnement de mon âme : Qu'est-ce que cela? Pourquoi tant de bruit autour d'une relique, de quelques ossements arides, d'un peu de poussière froide et inanimée? D'où vient qu'à treize siècles de distance, le souvenir d'une simple bergère fait tressaillir tout un peuple, l'enflamme et l'électrise; que le nom d'une humble fille sait
exciter plus d'enthousiasme que n'en sauraient produire les noms des plus grands capitaines, des conquérants les plus fameux? L'apôtre saint Paul nous donne la clef d'un si étrange mystère : Infirma, mundi elegit Deus ut confundcLt fortia. Dieu, dit cet homme qui se connaissait en vraie grandeur et en véritable force; Dieu, dit-il, a choisi ce qu'il y avait de plus faible dans le monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort; il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus méprisable, et jusqu'aux choses qui ne sont point, pour détruire ce qui est : Et ea qux non sunt ut ea quse sunt destrueret.
Fidèle à cette pensée, j'essayerai de vous montrer, dans une première partie, pourquoi sainte Geneviève a été choisie de Dieu pour devenir l'instrument de sa providence, et dans une deuxième partie, comment sainte Geneviève a su justifier le choix divin. Nous verrons ainsi, et dans ce que Dieu a fait pour préparer sainte Geneviève à sa mission, et dans ce que sainte Geneviève a fait pour l'accomplir fidèlement, nous verrons, dis-je, éclater tout à la fois les mérites de Geneviève et la gloire de Dieu. C'est tout le sujet de mon discours.
Pour préparer sainte Geneviève à ce que j'appellerai sa mission providentielle, Dieu lui fit une première grâce, et cette première grâce, ce fut l'obscurité de la naissance. Ce que je dis là, chrétiens, vous étonne peutêtre ; tout en le disant, je m'en étonne moimême ; et pourtant, que nous nous étonnions vous et moi, ou que nous ne nous étonnions pas, cela est : dans le gouvernement divin, les choses ne se passent pas autrement, Dieu fait ainsi. Dans Tordre humain, sans doute, on n'y va pas de la sorte. Quand les hommes ont besoin d'un instrument de puissance ou de grandeur, ils cherchent autour d'eux une naissance illustre, ils appellent à leur secours un sang glorieux, et ils ont raison. 11 y a dans ce je ne sais quoi qu'on appelle la noblesse du sang quelque chose qui éblouit, qui fascine, qui subjugue, et les hommes ont besoin d'être subjugués, d'être fascinés, d'être éblouis; cela prouve leur fai-
blesse, mais aussi leur bon sens. Voyez les sceptres qui ont gouverné le monde, les épées qui ont fondé ou détruit les empires, et dites si les peuples n'ont pas coutume d'agir comme je viens de l'indiquer, je pourrais les en blâmer; mais non : j'accuserais la Providence, qui n'a pas fait les hommes assez grands pour pouvoir se passer de toute grandeur factice, de toute noblesse d'emprunt. Mais Dieu, lui, s'en passe, et il se plaît même à s'en passer. Ce n'est pas qu'il exclue de sa divinité ce qui est grand, ce qui est honorable selon le monde. Non; mais quand il veut faire éclater sa force, il choisit de préférence ce qu'il y a de moins noble et de plus méprisable selon le monde, et même ce qui n'est pas pour détruire ce qui est : Et ea quœ non sunt ut ea qiuv sunt destrueret.
Voilà ce que proclamait du haut de son trône un berger de Juda devenu roi et prophète : « Le Seigneur, disait ce royal parvenu, suscite l'indigent de la poussière, il prend le pauvre de derrière un fumier, pour le faire asseoir entre les princes, entre les princes de son peuple. » Suscitans a terra, inopem et de stercore erigens pauperein. Et
à dix siècles de là, répondant à ce mot sublime du fils d"Isaïe, une pauvre fille de Juda s'écriait dans l'extase de sa maternité divine : Respexit Dominus hinnilitatern ancillœ suœ. « Le Seigneur a regardé l'humilité de sa servante, car tandis qu'il dépose les puissants de leurs sièges , il exalte les petits. )) Deposuit patentes de sede et exaltavit humiles. Tel est, chrétiens, l'ordre de la divine providence. Libre aux hommes de le bénir ou de le maudire ; Dieu passe outre et n'en fait pas moins. Veut-il établir son royaume sur la terre, jeter bas le judaïsme et l'idolâtrie, il n'ira point chercher les instruments de ce grand œuvre sur les marches du trône d'Hérode ou d'Auguste; il ramassera quelques fils de bateliers qui auront vu le jour dans un coin de la terre obscur et ignoré, et avec ce rien il fera tout. Veut-il rejeter de l'Eglise l'écume que dix siècles de tempête ont déposée dans ce grand navire, il prend le fils d'un pauvre charpentier de Toscane, il le saisit derrière les outils de son père, et le menant par la main, il en fait -le moine Hildebrand, et du moine Hildebrand, cet homme fameux qui sera Grégoire VII. ^'cut-il sauver le monde
moderne par les miracles de la charité, pour la montrer aux hommes vivante et en acte, il appelle du pied des Pyrénées le fils d'un humble laboureur, et lui mettant au cœur un immense amour, il le pose en face des rois et des peuples, pour leur prouver ce que devient entre ses mains l'homme le plus obscur, quand il veut faire de cet homme un Vincent de Paul. Mais qu'ai-je besoin de ces exemples pour vous expliquer le mystère de l'élection de Geneviève? Est-ce que l'étable de Bethléem ne se dresse pas devant vous et moi pour nous faire comprendre à tous que Dieu n'agit pas comme les hommes; que s'il se plaît à dépouiller de tout éclat terrestre le berceau de ses plus grands serviteurs, c'est afin que sa gloire éclate davantage au sein même do leur obscurité, comme le soleil qui ne brille jamais plus qu'à Theure où, s'échappant du milieu des ténèbres qui l'enveloppaient à son aurore, il montre à toute la terre, avec un éclat victorieux la lumière que Dieu lui a donnée?
Donc, Mes Frères, il entrait dans les desseins de Dieu que la naissance de Geneviève restât privée de tout éclat humain. Dès lors, n'attendez pas de moi que je cherche d'une
main incertaine à établir ce que les hommes appellent une généalogie. La généalogie des saints est toute faite : ils sont de l'Eglise, qui est du Christ, qui est de Dieu. Je remercie néanmoins la Providence d'avoir sauvé deux choses de l'obscurité qui environne la naissance de Geneviève. La première de ces deux choses est son lieu de naissance. C'est beaucoup, en effet, de savoir d'un homme où il est né; de pouvoir remonter le fleuve de la vie jusqu'au lieu oii il a pris sa source, et recomposer ainsi les premiers moments d'une existence à l'aide de ces fragments de vie que la tradition laisse épars sur le sol qui nous a vus naître. Car l'homme se retrouve plus ou moins au lieu de sa naissance : il y laisse malgré lui de son cœur et de sa vie; il s'établit entre lui et ce lieu une relation mystérieuse qui fait que, à défaut d'autre souvenir, on y cherche toujours et l'on croit y trouver encore le reflet de ses traits, l'écho de sa voix, la trace de ses pas. De là cet attrait indéfinissable que nous éprouvons pour le heu qui a marqué notre passage à la vie, et le soin que prennent les hommes de faire rejaillir sur la terre natale la gloire et le respect qui s'attachent à ceux qu'elle a
portés. D'où vient, en effet, que je ne puis pas prononcer le nom de Nanterre sans que mon cœur palpite d'émotion? C'est que le nom de Geneviève reste inséparable de ce nom, et cfue tous deux disent au cœur la même chose, comme il s'échappe un même parfum de la rose et du calice qui la contient. Mais si c'est beaucoup de savoir d'un homme où il est né, c'est plus encore de connaître le nom de son père et de sa mère. Car l'homme se préexiste en quelque sorte dans son père et dans sa mère; c'est par eux c|u'il se rattache à la grande famille d'Adam, et qu'il participe à tout le passé de l'humanité : leur vie est pour ainsi dire sa propre vie, son histoire anticipée, c'est l'aurore qui précède les rayons du plein midi. De là vient que nous tenons à nos parents par les entrailles de notre cœur, comme nous plongeons dans leur existence les racines de notre être. Aussi, quand nous voulons parler le langage du cœur, nous appelons un homme du nom de son père ou de sa mère; nous disons pour désigner ce qu'il y a eu de plus grand, ce qu'il y a d'incomparable dans le monde, nous disons, le Fils de Marie; et Notre-Seignear Jésus-Christ lui-même, pour rendre honneur
DE SAINTE GENEVIÈVE m
à sa sainte mère, s'appelait de préférence, et par choix, le Fils do l'homme, Filius hoiiiinis. C'est pourquoi je hénis le ciel d'avoir sauvé de l'oubli les noms de Sévère et de Géronce, afin que cet honnête cultivateur et sa pieuse femme eussent quelque part à la gloire de leur fille, et qu'ainsi cette suave figure, apparaissant aux yeux du monde entre son père et sa mère, leur assurât, en retour de la vie qu'elle en avait reçue, les deux plus grandes choses que l'homme puisse donner ici-bas, la permanence du souvenir et l'immortalité du nom.
En disant que Dieu départit à Geneviève une première grâce, l'obscurité de la naissance, je vous laisse deviner que, pour faire éclater sa force dans la faiblesse de sa servante, il lui en réserva une deuxième, l'humilité de la condition. Je m'en veux presque d'avoir séparé ces deux grâces, tant elles se complètent l'une par l'autre et s'appellent réciproquement. Oui, chrétiens, lorsque Dieu destine un homme à devenir l'instrument de quelque œuvre miraculeuse, il ne se contente pas, le plus souvent, de le tirer du sein de l'obscurité, en dépouillant sa naissance de tout éclat humain. Il fait plus :
pour manifester sa puissance d'une manière souveraine et digne de lui, il enlève à cet homme tout appui terrestre; il le met à nu, ou bien, s'il ne le met pas à nu, il le détache de tout ce qui l'entoure, et ce n'est qu'après l'avoir fait petit, faible, misérable selon le monde, après l'avoir couché dans la poussière de son néant, qu'il le relève en lui disant : Va, parle, agis, je suis avec toi, ma grâce te suffit. Aussi n'y a-t-il que deux classes d'hommes qui aient accompli les œuvres de Dieu sur la terre, les pauvres réels et les pauvres selon l'esprit. Pour que le monde n'oubliât jamais cette loi du gouvernement divin, le Fils de Dieu lui-même daigna se condamner à l'humilité de la condition ; préludant à sa mission par trente années de pauvreté, il se fit artisan, et c'est dans une échoppe, au milieu des jougs et des charrues, que l'Esprit de son père vint le saisir pour le manifester au monde. Et quand Dieu voulut confondre l'orgueil des Grecs et des Romains, il leur envoya un faiseur de tentes, et du milieu de ses tentes cet homme fameux leur écrivait : Corinthiens, ne rougissez pas de nous; nous sommes, il est vrai, nous autres, comme les
derniers des hommes, le rebut de la terre, la balayure du monde. Qu'importe? C'est parce que je vous parais faible que je suis fort : Cum infirmor, tum potens sum. Car, sachez-le-bien, ce qui est divinement faible est plus fort que tous les hommes : Quod infirmum est Deî, fortins est hominibus.
Voilà pourquoi Dieu qui destinait Geneviève à devenir l'instrument de sa puissance, en fit une pauvre bergère. S'il lui avait donné en partage les grandeurs du monde ou les richesses de la terre, elle aurait pu s'attribuer à elle-même le mérite de ses œuvres, ou du moins les hommes n'eussent pas manqué d'en faire remonter jusqu'à elle l'honneur et la gloire. Dieu donc lui laissa pour toute arme et toute richesse une houlette et un troupeau. Or je trouve, chrétiens, que c'était là pour Geneviève une merveilleuse préparation à sa sainteté future. Il y a, en effet, dans cette vie pastorale, dans la vie des champs, je ne sais cpel parfum d'innocence qui embaume le cœur, une vertu toute divine qui conserve à l'âme sa chasteté. La nature! ah! elle est si pure et si sainte : c'est là, au milieu de la création, qu'on se retrouve, dans le silence de son âme, seul à
seul avec Dieu et en face de Dieu; tout y parle de Dieu, tout y mène à Dieu, depuis la goutte de rosée qui se balance sur un brin d'herbe jusqu'au fleuve majestueux qui porte à l'Océan le tribut de ses eaux, depuis l'insecte qui consume en secret la portion de vie que Dieu lui a donnée, jusqu'à l'aigle qui déploie aux yeux de tous sa grandeur souveraine; c'est là, comme disait la belle âme de François d'Assise, qu'on retrouve dans toute leur fraîcheur ou leur éclat, Tair du bon Dieu, l'herbe du bon Dieu, le soleil du bon Dieu. Je conçois, chrétiens, qu'à l'exemple des anciens patriarches, ou comme Ruth la Moabite dans les champs de Booz, loin de la contagion des villes, Geneviève ait su conserver son cœur à l'unisson de ces choses si saintes et si pures, et qu'elle ait mêlé sa voix angélique au concert harmonieux de toutes les créatures de Dieu. Et puis, Mes Frères, un troupeau, quoi de plus naïf et de plus candide? quel modèle plus expressif, quelle leçon plus vivante de douceur et de simplicité? Est-ce que le Fils de Dieu lui-même, ce type de l'innocence, n'a pas voulu être désigné sous l'image d'un agneau ou bien sous la figure d'un pasteur
qui conduit son troupeau? Ne nous a-t-il pas tous appelés ses agneaux et ses brebis? Agnos meos et oves iiieas. Ne croyez pas, chrétiens, que ce langage soit puéril : il y a entre les hommes et les choses de ces harmonies divines que le cœur comprend quand il est pur, et qu'il ne comprend plus lorsqu'il cesse d'être pur. Ces harmonies, quand nous ne les faisons pas naître nous-mêmes, Dieu les crée pour nous. C'est pourquoi il éleva Geneviève dans la vie des champs, afin qu'en face de la nature et au milieu de son troupeau, le reflet de tant d'innocence, s'ajoutant à ce que la grâce avait mis dans son âme de lumière et de beauté, la disposât à recevoir un troisième don également nécessaire à sa vocation, le don de la virginité. Et en effet, chrétiens, lorsque Dieu veut revêtir un homme d'une puissance surnaturelle, il ne lui sufTit pas d'ordinaire de dépouiller sa naissance de tout éclat terrestre, d'enlever à sa condition toute grandeur humaine; il brise le dernier lien qui l'attachait au monde, en se réservant ce que cet homme a de plus noble et de plus précieux, en se réservant son cœur. Il n'y a que les cœurs réservés qui aient le privilège de devenir,
SOUS la main de Dieu, des vases d'élection; et de même que Dieu choisit ce qu'il y a de plus faible selon le monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort, il a coutume de prendre ce qu'il y a de moins fécond selon la chair pour opérer les choses les plus fécondes selon l'esprit. C'est une troisième loi dans le gouvernement divin, et Dieu n'y déroge que rarement. Quand il a subjugué un homme par un de ces regards victorieux qui enlèvent les âmes, qu'il a jeté autour de son cœur les chaînes du céleste amour, qu'il le tient, là, isolé au milieu du monde, sans permettre à un amour de la terre d'arriver jusqu'à lui; c'est alors que, le dilatant à l'infini, il y met en place d'une famille le genre humain tout entier, et qu'il s'y renferme lui-môme avec sa puissance et sa fécondité. Voyez-vous, chrétiens, la phalange immortelle des circoncis du cœur? C'est elle qui, le Christ en tête, a engendré le monde à la vie divine; qui a multiplié les enfants de Dieu comme le sable de la mer et les étoiles du ciel; qui du sein de sa stérilité volontaire tire sans cesse le lait de la doctrine, et de la virginité de son âme le sang divin qui perpétue la race des saints. C'est d'une âme
vicrg'c que le christianisme est sorti; ce sont des âmes vierges qui l'ont propagé, qui le conservent; seule la virginité prolonge les deux grands dévouements qui tiennent le monde suspendu aux lèvres de Jésus-Christ, le prêtre et la sœur de charité. Voilà pourquoi toute âme qui veut participer à cet apostolat de la foi et de la charité a besoin de réserver à Dieu un cœur vierge, ou bien de conquérir par les larmes une seconde virginité : sinon Dieu ne la dilate point, il la laisse étroite et stérile, parce qu'il ne trouve pas sur son front le signe de l'Agneau ni dans ses mains ces palmes fécondes qui, trempées dans le sang du Christ, reverdissent toujours sans dépérir jamais.
Dieu donc, voulant confier à Geneviève une mission de foi et de charité, se réserva son cœur. Il lui fit don de la virginité; et pour préparer cette âme à recevoir un si grand don, il la prévint dès le plus bas âge par les bénédictions de sa douceur. Il voulut môme que la prophétie fit connaître à tous l'élection de ce cœur prédestiné. Un jour, le village de Nanterre était en émoi : la foule recueillie se pressait de toutes parts pour saluer à leur passage non pas un général
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romain conduisant du nord au sud ses légions victorieuses, ou bien un chef de tribu courant disputer à Tétranger la patrie gauloise, mais deux saints vieillards qui allaient sceller pour la première fois entre l'Eglise de France et celle d'Angleterre des liens d'union qui, tant de fois rompus, se reformeront, s'il plait à Dieu, pour ne plus se briser. Or c'était un grand jour pour la pieuse multitude, car de la Belgique à l'Aquitaine, de l'Armoriquc à la Provence, il n'y avait pas deux noms plus glorieux que les noms de Germain d'Auxerre et de Loup de Troyes. Aussi à leur approche on se porte au devant d'eux, on les entoure, on leur baise les pieds, on s'incline sous leurs mains. Pour eux, émus et attendris, ils traversent les rangs de la foule agenouillée sur leurs pas, comme faisait le Christ sur les chemins de la Galilée ou sur les rives du lac de Tibériade. Mais tout à coup Germain s'arrête; une illumination soudaine a fait tressaillir son âme, et son œil, s'animant d'un regard prophétique, a démêlé dans cette foule une jeune fille de sept ans. Comme le vieillard Siméon au temple de Jérusalem, l'évêque missionnaire a pressenti dans cette enfant le coup de la grâce; il a lu dans l'âme de Gène-
viève sa sainteté future, sa merveilleuse destinée. Il n'y avait qu'un cœur pur, chrétiens, qui pût voir ces choses, parce qu'il n'y a que les coeurs purs qui voient Dieu sur la terre, comme ils seront seuls appelés à le voir dans le ciel. Le vieillard donc s'approche de la jeune fille et, lui imposant les mains, il prédit à tous que cette enfant sera grande devant Dieu et grande devant les hommes. Puis, pour rappeler à Geneviève que désormais elle devra réserver à Dieu la virginité de son cœur, il lui laisse, comme gage de cette hyménée mystique, une image de la croix qui fait les vierges, depuis qu'un Dieu l'arrosa de son sang virginal. Voilà comment s'accomplirent, par le ministère de Germain, ces suhlimes fiançailles. Il convenait, en effet, que l'épiscopat des Gaules fût choisi de Dieu pour discerner la vocation de la patronne des Gaules. Quant à Geneviève, elle se considéra dès ce moment comme l'épouse de Jésus- Christ; elle lui consacra tout ce qu'elle avait dans sa jeune âme de foi et d'amour, jusqu'à ce qu'elle reçût de l'évêque de Chartres cet insigne des vierges qui ahrite l'innocence sous le voile de la modestie. Or à l'instant môme où le voile tombe sur la tète de Gène-
viève, l'empire romain s'écroule de toutes parts; déjà Ton entend le pas des barbares qui accourent pour s'en disputer les débris; les Francs s'avancent entre le Rhin et la Somme; Attila est aux portes des Gaules. La monarchie française commence, et avec elle la mission d'une obscure villageoise, d'une pauvre bergère, d'une humble vierge. Car Dieu a choisi ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort : Infirma, ^nundi elegit Deus ut confundat fortici; il a choisi ce qu'il y a de moins nol)le et de plus méprisable selon le monde, et même ce qui n'est pas, pour détruire ce qui est : Et ea qux non sunt lit ea qure sunt destrueret.
Lorsque Dieu trouve un homme sulTisamment préparé pour le succès de sa mission, il assigne tout d'abord un tliéâtre à son activité; et plus cette activité devra être haute et féconde, plus il le produit au grand jour, plus il associe son nom et sa vie à un lieu
célèbre. Où donc placera-t-il Geneviève au sortir de son hameau? Sur quel point de la scène du monde scra-t-elle appelée à opérer les grandes choses que Dieu veut accomplir par elle? C'est ce qu'il me reste à vous dire. Assurément, Mes Frères, au cinquième siècle de l'ère chrétienne, lorsque Dieu conduisit Geneviève au milieu de vos pères, votre ville n'était pas encore ce que treize siècles de souveraineté ont su faire d'elle. Mais déjà, comme aujourd'hui, les destinées de la France se jouaient à Paris : par une de ces attractions mystérieuses que tout constate, mais que rien n'explique, on se tournait vers cette ville qui portait dans ses murs l'avenir de tout un peuple. Avec la sûreté de coup d'œil, avec l'instinct profond qui fait les peuples conquérants, les Francs avaient compris que là, entre ces collines, dans cette vallée de la Seine, se trouvait le siège de leur grandeur future. Bientôt Childéric y paraîtra pour y asseoir son camp, et Clovis, enfin, y portera d'une main triomphante cette couronne dont un empereur d'Allemagne disait que si Dieu avait deux fils, il donnerait au second la couronne de France. C'est ainsi que naissent les capi-
taies : Jérusalem, Rome, Paris; Dieu les prédestine comme il prédestine les grands peuples; il y a toujours à Torigine des uns comme au berceau des autres, il y a, visible ou invisible, à côté de la main des hommes, il y a, dis-je, le doigt de Dieu.
Ce n'est donc pas sans une raison profonde, chrétiens, que Dieu prit Geneviève par la main pour la conduire en un lieu où devaient s'accomplir de telles choses. Mais que pourra faire une pauvre fille au sein dxuie grande cité? Ah! vous ne savez pas ce que peuvent les saints : rien que de paraître au milieu des hommes, c'est déjà une prédication muette, un Évangile vivant. A leur aspect le monde s'étonne; bientôt il admire ce qui le surprend il aime ce ({u'il admire, et il finit par imiter ce qu'il admire et ce qu'il aime. Qu'est-ce qui remue plus l'âme que de pouvoir se dire : J'ai vu un saint? Antoine a vieilli dans la sainteté au fond de sa retraite; mais quand cet homme fameux aura visité les solitaires de la Thébaïde et de la Syrie, il retournera dans sa cellule, et se frappant la poitrine, il s'écriera : Malheur à moi! j'ai vu Elle, Elisée, Jean-Baptiste, j'ai vu les saints; pour
moi je ne suis qu'un misérable, je ne suis rien! Voilà ce que produit la vue d'un saint. La sainteté, comme le vice à sa force d'entraînement, sa puissance de séduction, et je remercie Dieu d'avoir prêté à la vertu, contre les sollicitations du mal, cet attrait victorieux qui captive les âmes. Voyez-vous, Mes Frères, cette obscure villageoise au milieu de Paris? A peine y est-elle arrivée que déjà son nom vole de bouche en bouche; la bonne odeur de Jésus-Christ qu'elle répand autour d'elle pénètre en tout lieu; on admire son innocence, sa candeur; les vierges, les veuves se groupent autour d'elle et s'efforcent à l'envi d'imiter ses vertus. Bientôt- elles formeront sous sa conduite un monastère appelé du nom d'Haudriettes et destiné à devenir le berceau de ces pieuses associations qui tiennent le monde suspendu entre Tétonnement et l'admiration. Ce n'est pas, chrétiens, que la calomnie ne vint troubler parfois un tel concert de louanges. Vos ancêtres avaient déjà ce grand défaut que, permettez-moi de vous le dire, l'étranger vous reproche, et non sans raison : c'est de passer avec une extrême facilité de l'amour à la haine, de l'éloge à la critique, de renverser
le lendemain ce que vous acclamiez la veille. Par un de ces retours d'opinion trop fréquents chez les masses, le peuple traita de visionnaire et d'hypocrite celle dont les vertus lui avaient paru jusqu'alors si éclatantes et si pures. Mais Dieu, qui permet à la calomnie d'éprouver ses serviteurs, comme il laisse aux nuages le pouvoir d'ohscurcir la lumière du soleil, Dieu ne manqua pas de susciter à Geneviève un ardent défenseur. Au moment où l'orage se déchaînait contre elle plus menaçant et plus terrible, Germain d'Auxcrre parut. Comme Daniel protégeant la chasteté de Suzanne contre les juges iniques d'Israël, le saint évêque proclame hautement l'innocence de celle dont il prédisait jadis les grandeurs futures. Devant un pareil témoignage, la liaine est désarmée, l'imposture reste confondue. Mais Dieu ne se contenta pas de cet hommage rendu à la sainteté de Geneviève. Il se réservaitde la produire dans une circonstance solennelle où Paris devait apprendre qu'il y a pour une ville quelque chose de plus puissant que la force de ses murs ou le courage de ses enfants : les larmes et les prières d'une sainte.
Or c'était le moment où l'empire romain
traînait péniblement sa lente agonie. Pour clTacer de la terre ce grand scandale, Dieu avait fait signe à des peuples qu'il tenait prêts dans les réservoirs de sa justice; et bientôt, s'élançant à sa voix des glaces du pôle, des steppes de l'Orient, des sables du désert, ils étaient venus se heurter au colosse dont ils allaient balayer les débris sur toute la surface du globe. Or, parmi ces étranges missionnaires de la vengeance divine, il se trouvait un homme qui avait reçu de Satan la plus haute puissance de destruction qui ait paru dans le monde, à tel point que si nous voulons dire d'un barbare : C'est un grand destructeur, nous disons : C'est un Attila; et nous ne pouvons pas dire davantage. Qu'est-ce qui avait poussé cet homme hors des Palus Méotides? D'où vient qu'il s'intitulait le fléau de Dieu? Comme Totila et les Goths, sentait-il une main mystérieuse qui remuait la garde de son épée? ou bien lançait-il au hasard son coursier sous les pas duquel l'herbe ne croissait plus? Dieu le sait. Toujours est-il que jamais apparition plus terrible n'avait effrayé l'univers. Déjà le flot monte, le torrent grossit, le lit se creuse, la digue s'est rompue; le fléau s'avance à
travers les cendres fumantes des villes et les sillons ensanglantés des campagnes.
Qu'est-ce qui l'arrêtera dans sa marche? Des prétoriens avilis, retenant à peine dans leurs mains défaillantes quelc{ues oripeaux de l'empire? Qu'est-ce que cela contre un homme qui a le monde devant lui et Dieu derrière lui? Bientôt Metz, Trêves, Auxerre, Langres, sont la proie des flammes. Le fléau est aux portes de Paris. S'il y entre, s'il parvient à se fixer dans ce lieu prédestiné, pour y établir sa capitale, peut-être en sera-ce fait à jamais! L'empire des Gaules lui est acquis. Vous le voyez, chrétiens, nos destinées étaient là. Eh bien, Paris se sauverat-il par lui-même? Non; la terreur est si grande que déjà Paris songe à se rendre aux barbares : ses habitants Tabandonncnt, les fuyards sont aux portes de la ville. Soudain Geneviève parait au milieu d'eux. Aussi courageuse que Débora, plus prompte qu'Esther moins violente cjue Judith, la pieuse fille ranime leur courage, dissipe leur frayeur, les dissuade de leur projet. Puis rassemblant les femmes, elle prie à leur tête, elle pleure, elle gémit devant Dieu ; et Dieu, qui choisit ce cju'il y a de plus faible pour confondre ce
qu'il y a de plus fort, qui prend ce qui n'est pas pour détruire ce qui est, Dieu a égard aux larmes de Geneviève. Il frappe le conquérant de ce vertige mystérieux qui venge les nations, et le détournant de Paris, il le jette entre les mains de Mérovée et des Francs. Comprenez-vous, chrétiens, qu'après un tel bienfait, vos pères aient salué dans Geneviève leur libératrice, et qu'unissant à leur voix la voix de quinze siècles, Paris et la France n'aient cessé de redire à Fangélique héroïne ces paroles que Béthulie reconnaissante adressait à Judith : Tu glorin Jérusalem, tu Isetitia Israël, tu honorifîceniia joopuli : « Vous êtes la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël et l'honneur de votre peuple. » Ce n'était là toutefois que le prélude de la mission de Geneviève, et si je vous parais un peu long, n'en accusez que les merveilles dont je dois me faire l'écho et qui ne me permettent pas d'être court, pour ne pas me trouver trop au-dessous de mon sujet. A peine Attila avait-il remis dans le fourreau la formidable épée qu'il brandissait contre Paris, qu'un autre peuple apparaissait au pied de ses murs. Tout à l'heure j'ai nommé les Francs, et mon cœur a tressailli au sou-
venir de cette race fameuse qui, plus que toute autre, a opéré les choses de Dieu sur la terre : Gesta Dei jjer Francos. Depuis que Dieu a fait les nations, il s'est rencontré dans le monde deux espèces de peuples, les peuples qui renversent et les peuples qui édifient, les peuples destructeurs et les peuples fondateurs. Dieu leur a mis au front un signe particulier à chacun. Les peuples destructeurs apparaissent à l'instar de la foudre, rapides comme elle, terribles comme elle, mais aussi ils disparaissent comme elle; à peine si l'on découvre après eux quelque trace de leur passage : ainsi les Huns, que l'intervention de sainte Geneviève a mêlés à mon discours. Quand un peuple, au contraire, parait sur la scène du monde avec la mission de fonder quelque chose de stable et de permanent, Dieu lui donne, avec l'énergie créatrice, la sagesse qui règle, qui mesure, qui organise; il unit le calme à la vigueur, le courage au sang-froid. Ainsi fitil ces races germaines qui ont fondé les empires les plus durables de la terre, ainsi fît-il la race des Francs. C'est pourquoi, lorsque Childéric assiégera Paris à la tête de ses Francs, Geneviève ne tiendra pas devant lui
l'attitude qu'elle avait prise contre Attila. Elle sait que l'empire est dévolu à cette race privilégiée. Qu'est-ce donc qu'elle fera? Ah! chrétiens, admirez avec moi ce qu'il y a dans les âmes saintes d'initiative et de virilité ! La famine est venue s'ajouter aux horreurs du siège. La voyez-vous, cette héroïne de la charité, qui, oubliant son sexe et sa faiblesse, se jette clans un bateau, remonte la Seine, puis l'Aube, et, arrivée en Champagne, y ramasse des vivres, en fait remplir onze barques, pour rentrer à Paris aux acclamations d'un peuple ravi et stupéfait de tant d'intrépidité et de dévouement!
Voilà, Mes Frères, ce qui a jeté vos ancêtres aux pieds de l'humble bergère, et ce qui leur a fait glorifier Dieu dans ce merveilleux instrument de sa puissance. Car c'est le dévouement de la charité, plus encore que la parole de la foi, qui convertit les hommes, qui les remue, les entraîne, les subjugue; et à l'heure où je parle, savezvous, chrétiens, ce qu'il y a de plus propre à rapprocher le monde moderne du Christ et de l'Evangile? Ce ne sont pas tant nos discours, nos livres, nos controverses; ce sont peut-être ces quelques sœurs de Cha-
rite que vous avez envoyées à Gallipoli, à Varna, à Constantinople, ces pauvres filles de Saint-Vincent de Paul que vous mettez en face du schisme, de Ihérésie, de Tincrédulité, afin qu'à la vue de tant de force divine dans la faiblesse humaine, ces trois puissances de l'erreur puissent reconnaître la vérité à son signe le plus manifeste et le plus sacré, au signe du dévouement. Car Dieu a choisi ce qu'il y a de plus faible dans le monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort, et il a pris ce qui n'est pas pour détruire ce qui est : Et ea quœ non sunt lit ea quce su7it destruerct.
Restait un dernier fleuron pour achever la couronne terrestre de Geneviève. Il s'agissait, en effet, de Tévénement capital qui allait décider Tavenir de la monarchie française, et Dieu, voulant glorihcr sa douce servante, lui réserva une large part dans ce grand œuvre. Les Francs, maîtres de Paris et d'une partie de la Gaule, n'avaient pas encore renoncé à l'idolâtrie. Déjà, il est vrai, Childéric avait témoigné quelque penchant pour la religion chrétienne, et Geneviève n'avait pas peu contribué à ce premier résultat en inclinant le cœur du roi franc
vers la clémence et la douceur. Mais il était réservé à Clovis de sceller dans sa personne l'alliance immortelle entre la France et le catholicisme. A cet effet, Dieu suscita deux femmes, et donnant à l'une toute la tendresse d'une épouse, à l'autre toute la pureté d'une vierge, il les unit entre elles par une sainte amitié qui leur permît de doubler leurs lumières par l'échange de ces inspirations dont le cœur d'une vierge et le cœur d'une mère ont seuls le secret. Puis, jugeant c|ue ce n'était point assez pour préparer la conversion des Francs, il leur associa un troisième cœur, également tendre et pur, le cœur d'un prêtre. Et voilà. Mes Frères, ce qui a fait le christianisme en France : un prêtre, une vierge, une mère. Cette alliance sublime inaugurée sur le berceau de la patrie a traversé notre histoire, et encore aujourd'hui, si l'Evangile est debout au milieu de vous, c'est parce qu'il vous reste par la grâce de Dieu, ces trois forces vivantes qui ont survécu à tout, qui triomphent de tout : le prêtre, la sœur de Charité et l'épouse chrétienne. Ce n'est donc pas sans dessein que Dieu les rapprocha si étroitement, afin que le triomphe de la foi pût sortir de cette pieuse ligue de
prières, de larmes et de vertus. Geneviève encourage Clotilde, Clotilde s'inspire de Geneviève, saint Remy achève l'œuvre commencée par Geneviève et par Clotilde; vous savez ce qui s'ensuivit. Dieu n'eut qu'à y ajouter une victoire, et ce fut fait. Alors, sortant des fonts baptismaux de Reims, Clovis à son tour entra dans la sainte alliance formée par ces trois grandes âmes, pour faire de la France la fille aînée de TÉglise et le royaume très chrétien. Geneviève resta toujours l'ange tutélaire de la royauté naissante; sa figure virginale est inséparable de ce groupe immortel. Dieu qui les avait unis sur la terre, permit que la mort enlevât en même temps le fondateur de la monarchie française et sa patronne future; et agenouillée sur leurs tombes, dans cette église des saints apôtres et bâtie par le roi à la prière de la vierge, Clotilde, en pleurant son époux, put invoquer comme une sainte celle que, dans son pieux langage, elle appelait son ange et sa meilleure amie.
Voilà, Mes Frères, ce qu'a été sainte Geneviève, un instrument merveilleux de la divine Providence; et vous voyez vous-mêmes en ce jour que treize siècles, en passant sur
sa tombe, ont laissé sa mémoire glorieuse parmi les hommes. Quelle renommée, en effet, égala jamais celle de cette humble bergère? Rois et peuples, riches et pauvres, savants et ignorants, tous ont porté devant ses restes mortels le tribut de leurs hommages et de leur vénération. L'incrédulité elle-même, n'a pu échapper au prestige surhumain de cette vierge héroïque.
L'homme du siècle dernier qui la personnifie en quelque sorte et dont on retrouve le nom à l'origine de tout blasphème, cet homme étrange auquel il a été donné de séduire toute une génération, et dont je ne puis parler dans cette chaire sans que ma voix aille réveiller sa cendre au fond de son tom beau, Voltaire, en un mot, ne pouvait songer à sainte Geneviève sans attendrissement.
« J'éprouve, écrivait-il à une femme célèbre, j'éprouve une émotion d'enfant sitôt qu'il est question de Geneviève. C'est ma bergère, c'est ma bonne Vierge à moi (1). » Et, à l'heure terrible de son agonie, dans cette lutte formidable entre un orgueil désespéré et un reste de foi expirante, l'image de Ge-
(\) Souvenirs de la marquise de Créquy, t. II p. 132,
neviève viendra se mêler à ses derniers moments. « Laissez-donc tranquille, disaitil à d'Alembert et à Condorcet, laissez tranquille un pauvre vieillard qui voudrait mourir en paix avec son bon maître le roi de France, avec Mgr l'archevêque, notre pasteur, et la bienheureuse Geneviève, de Nanterre, patronne de Paris! — Savez-vous bien, reprit-il avec énergie, que ma grand'mère était très dévote à sainte Geneviève et que son mari fut un des seize porte-châsse à la procession de 1683? Vous croyez peut-être que ce n'était rien du tout que de porter la châsse de sainte Geneviève. Dites-moi donc cela pour que je vous arrache les yeux (1 !.. » Une pensée d'humilité peut-être et Geneviève opérait un miracle. Mais non, la mesure était comble, cette pensée ne vint pas, ou du moins l'orgueil la renferma dans ce silence de l'âme que les hommes ne jugent pas et que Dieu seul connaît.
Pour nous, Mes Bien Chers Frères, rendons à Geneviève des hommages plus vrais et plus sincères. Sachons nous rendre dignes de sa protection tout le long de notre
(1) Sûuverùrs de la marquise de Créquy, t. II p. 132.
vie et à l'heure de la mort. Formons pendant cette neuvaine une sainte ligue de prières qui fera violence au ciel et qui attirera sur Paris et sur la France par l'intercession de Geneviève les grâces et les bénédictions de Dieu.