‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 102 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXIX

chastes'.» Ælius Veras l’empereur respondit à sa femme, comme elle se plaignoit de quoy il se laissoil aller à l'amour d'aultres femmes, qu’il le faisoit par occasion consciencieuse, d’autant que le mariage estoit un nom d’honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence1. Et nostre histoire ecclesiastique a conserve avecques honneur la mémoire de cestc femme qui répudia son mary pour ne vouloir seconder et soust enir scs attouchements trop insolents et desbordés. 11 n’est, en somme, aulcune si juste volupté en laquelle l’excès et rintcmperance ne nous soit reprochahle.

Mais, à parler en bon escient, est ce pas un misérable animal que l’homme ? A peine est il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir entier, et pur, encores se inet il en peine de le retrenchcr par discours : il n’est pas assez chestif, si par art et par estude il n’augmente sa misère :

Fortume miseras auatmus ane vtas #.

La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse de s’exercer à rabattre le nombre et la doulceurdes voluptés qui nous appartiennent; comme elle faict favorablement et industrieusement d’employer ses artifices à nous peigner et farder les inaulx, et en alléger le sentiment. Si j’eusse esté chef de part, j’eusse prins aultre voye plus naturelle, qui est à dire, vraye, commode et saincte; et mefeussc peutestre rendu assez fort pour la borner : quoique nos médecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eulx, ne treuvent aulcune voye à la guarison, ny remede aux maladies du corps et de, l'une, que par le forment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils loingtains et solitaires, les prisons perpétuelles, les verges et aultres afflictions, ont esté introduicles pour cela ; mais en telle condition que ce soyent véritablement afflictions, et qu’il y ayt de l’aigreur poignante; et qu’il n’en advienne point comme à un Gallio*, lequel ayant esté envoyé en exil en l’islc de Lesbos, on feut adverty a Home qu’il s’y donnoit du bon temps, et que ce qu’on luy

(I) Cic., de OfJicUs , l , 40. C.

(üj Spartiem , Vertu, c. 5. J. V. L.

(5) Nous avons travaillé nous-mêmes ù augmenter la misère de nutn* condition. I'rop., 111,7,41.

(lj Sénateur romain, exile pour avoir déplu à Tibère. Ta-

cni,4mMto,)1,9. c.

toi

avait enjoinct pour peine luy tournoit à commodité ; parquoy ils se radviserent de le rappeler près de sa femme et en sa maison, et luy ordonnèrent de s’y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car, à qui le jeusne aiguiserait la santé et l’alaigrcsse, à qui le poisson serait plus appétissant que la chair, ce ne serait plus recepte salutaire : non plus qu’en Paultrc médecine, les drogues n’ont point d’effect à l’endroict de ccluy qui les prend avecques appétit et plaisir; l’amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepterait larubarbe comme familière en corromprait l'usage; il fault que ce soit chose qui blecc nostre eslomach pour le guarir : et icy fault la réglé commune, que les choses se guarissent par leurs contraires; car le mal y guarit le mal.

teste impression se rapporte aulcunemcnt à cestc aultre si ancienne, de penser gratifier au ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui feut universellement embrassée en toutes religions. Encores du temps de nos peres, Amurat, en la prinse de PIslhme, immola six cents jeunes hommes grecs à l'ame de son pere, afin que ce sang servist de propitiation à Pexpiation des peschés du trespassé. Et en ces nouvelles terres descouvertes en nostre aage pures encores et vierges au prix des nostres, l'usage en est aucunement receu par tout; toutes leurs idoles s’abruvent de sang humain, non sans divers exemples d’horrible cruauté ; on les brusle vifs, et demy rostis on les retire du brasier pour leur arracher le coeur et les entrailles ; à d’aultres, voire aux femmes, on les escorches vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d’aultres. Et non moins d’exemples de constance et résolution ; car ces pauvres gents sacrifiables, vieillards, femmes, enfants, vont, quelques jours avant, questants eulx mesmes les aumosnes pour l’offrande de leur sacrifice, et se présentent à la boucherie chantants et dansants avecques les assistants.

Les ambassadeurs du roy de Mexico, faisants entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre, après lui avoir dict qu’il avoit trente vassaux, desquels chascun pouvoit assembler cent mille combattants, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui feust soubs le ciel, luy adjousterent qu’il avoit à sacrifier aux

dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avecques certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la jeunesse du pais, mais principalement pour avoir de quoy fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bienvenue dudit Cortex, ils sacrifièrent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encorcs ce conte : aulcuns de ces peuples, ayants esté battus par luy, envoyèrent le recognoistre, et rechercher d’amitié; les messagers luy présentèrent trois sortes de présents, en cesle manière : • Seigneur, voylà cinq esclaves; si lu es un dieu fier qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t’en amerrons davantage ; si tu es un dieu débonnaire, voylà de l'encens et des plumes ; si tu es homme, prend les oyseaux et les fruicts que voicy. *

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