‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 103 sur 449 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Des cannibales.

Quand le roy Pyrrhus passa en Italie, après qu’il eust recogneu l’ordonnance de l’armée que les Romains luy envoyoieot au devant : - Je ne gçay, dict il, quels barbares sont ceulx cy (car lés Grecs appelaient ainsi toutes les nations estrangieres), mais la disposition de ceste armée que je vcois n’est aucunement barbare1. » Autant en dirent les Grecs de celle que Ftaminius feit passer en leur pais4, et Philippus, voyant d’un tertre l’ordre et distribution du camp romain, en son royaume, soubs Publius Sulpicius Galba3. Voylà comment il se fault garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les fault juger par la voye de la raison, non par la voix commune.

J’ay eu longtemps avecques moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cest aultre monde qui a esté descouvert en nostre siècle, en l’endroict où Villegaignon print terre*, qu’il surnomma la France anlar tique. Geste (lescouvertc d’un pais infiny semble estre de considération. Je ne seay si je me puis res-

(t) Pur., rie de Pyrrhus, c. 8, tr. d'Amyot. C.

(J, PUT , rie de rtamlnbu , c. 3. Mats «oolaignc attire un peu le rcetl de r historien. C.

(X) TlTE UVE , XXXJ , s*. C.

(I) au Brésil , ou U arriva rai IWT . voyoa Mile , au mot PW- (fÿnijnen.

pondre que il ne s’en face à l’advenir quelque aultre, tant de personnages plus grands que nous ayants esté trompés en ceste cy. J’ay peur que nous ayons les yeulx plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité : nous embrassons tout, mais nous n’estreignons que du vent.

Platon1 introduict Solon racontant avoir apprins des presbtres de la ville de Sais, en 1 .Egypte, que jadis et avant le deluge il y avoit une grande i si o nommée Atlantide, droict à la bouche du destroict de Gibaltar4, qui tenoit plus de pats que l'Afrique et l’Asie toutes deux ensemble, et que les roys de cesle contrée là, qui ne possédoient pas seulement ceste isle,

I mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si avant qu’iü tenoienl de la largeur d’Afrique jusques en Ægypte, et de la longueur de l’Europe jusques en la Toscane, entreprinrent d’enjamber jusque sur l’Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée jusques au golfe de la mer Majour*; et pour cest effect, traverseront les Espaignes, la Gaule, l’Italie, jusques en la Grèce, où les Athéniens les sousteinrenl : mais que quelque temps après et les Athéniens, et eulx, et leur isle, feurent engloutis par le deluge. Il est bien vray semblable que cest exlreine ravage d’eau ayt faict des changements estranges aux habitations de la terre, comme on tient que la mer a retrenché la Sicile d’avecques l’Italie;

llcec loca , H quontfnm et vasta convulsa ruina ,

Disxiluisse fer uni , quant proienut utraqus tel lus

Vna foret

Chypre, d’avecques la Surie ; l iste de Negrepont de la terre ferme de la Bœoce ; et joinct ailleurs les terres qui estoyent divisées, comblant de limon et de sable les fosses d’entre deux :

StcrlUsque dlù palus, aptaque remis , Viclnas urbes alit , et grave sentit aratrwn6.

(i) Dam K? Tint te. On trouve la traduction de tout ce récit dans les Pensées de Platon , seconde édition , |>ag. 384. J. V. L.

(i) Gibraltar.

(3) La mer Noire.

(4) AutrefoU cm terres n'étaient , dit-on , qu'un même con-

tinent ; par un violeut effort , l'onde en fureur les sépara. VlRG., III, 414 sq.

(5) Un marais lonRtemps stérile et traversé par les rames connaît maintenant la charrue et nourrit les villes voisines, HOR., Art poet.,v. 63.

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