‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 106 sur 449 · KM · texte numérisé non relu

KM

conduicte de l'humaine suffisance sont excusables d’y faire ce qu’ils peuvent; mais ces aultres, qui nous viennent pipant des asseurances d’une faculté extraordinaire qui est hors de nostre cognoissance, fault il pas les punir de ce qu’ils ne maintiennent l'effect de leur promesse et de la témérité de leur imposture?

Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au delà de leurs montaignes, plus avant en la terre ferme, ausquelles ils vont touts nuds, n’ayants aultres armes que des arcs ou des espées de bois appointées par un bout, à la mode des langues de nos espieux. C’est chose esmerveillabte que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang; car de routes et d’effroy, ils ne sçavent que c’est. Chascun rapporte pour son trophée la teste de l’ennemv qu'il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traicte leurs prisonniers et de toutes les commodités dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre faict une grande assemblée de ses cognoissants. Il attache une chorde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient esloingnc de quelques pas, de peur d’en estre offensé, et donne au plus cher de ses amis l’aultre bras à tenir de mestne ; et eulx deux, en presence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d'espée. Cela faict, ils le rostissent et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceulx de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une ext renie vengeance : et qu’il soit ainsin, ayants apperceu que les Portugais, qui s’estoient r’alliés à leurs adversaires, usoient d’une aultre sorte de mort contre eulx, quand ils les prenoient, qui estoil de les enterrer jusques à la ceincture, et tirer au demourant du corps force coups de traicts et les pendre après, ils pensèrent que ces gents icy de l’aultrc monde (comme ceulx qui avoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu’eulx en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion ceste sorte de vengeance, et qu’elle debvoit estre plus aigre que la leur, dont ils cammencerent de quitter leur façon ancienne

pour suvvre ceste cy. Je ne suis pas marry que nous remarqueons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action; mais oui bien de quov, jugeants à poinct de leurs faullcs, nous soyons si aveuglés aux nostres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort; à deschirer par torments et par gehennes un corps encores plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement leu, mais veu de fresche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, soubs prétexté de pieté et de religion), que de le rostir et manger après qu'il est Irespassé.

Chrvsippus et Zenon, chefs de la secte stoïque, ont bien pensé qu’il n’y avoit autcun mal de se servir de nostre charongne à quoy que ce feust pour nostre besoing, et d’en tirer de la nourriture1; comme nos anccstres, estants assiégés par César en la ville d'Alexia, se résolurent de soustenir la faim de oe siégé par les corps des vieillards, des femmes et aultres personnes inutiles au combat.

Vasronea, ut frima est, albmenlls tallbus usi

Produserc animas a.

Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour nostre santé, soit pour l’appliquer au dedans ou au dehors. Mais il ne se trouva jamais aulcune opinion si desreglée qui excusas! la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos faultes ordinaires. Nous les pouvons donc bien appeller barbares, eu csgard aux règles de la raison ; mais non pas eu esgard à nous, "qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que ceste maladie humaine en peult recevoir : elle n’a aultre fondement parmy eulx que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouvelles terres; car ils jouvssent encores de ceste uberté naturelle qui les fournit, sans travail et sans peine, de toutes choses necessaires, en telle abondance qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont cn-

(I) Dior.. U MCE, vn, 188. C.

(S) un dit que k» oaM'otts prokamt^rcui leur vie eu sq amirriseant de ctudr humaine J CT., Sat-, XV, tn.

Page 1