‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 105 sur 449 · CHAI». XXX · texte numérisé non relu

CHAI». XXX

tar, et navigé long -temps, avoient descouvert enfin une grande islc fertile, toute revestue de bois, el arrousée de grandes et profondes rivières, fort esloingnéede toutes terres fermes ; et qu’culx’, et aultres depuis, attirés par la bonté el fertilité du terroir, s’y en allèrent avecques leurs femmes et enfants, et commencèrent à s’y habituer. Les seigneurs de Carthage, veoyants que leur paisse depeuploit peu à peu, feirent delTense expresse , sur peine de mort , que nul n’eusl plus à aller là , et en chassèrent ccs nouveaux habitants, craignants, à ce qu’on dict , que par succession de temps ils ne veinssent à multiplier tellement , qu'ils les supplantassent eulx mesmes et ruinassent leur estât. Ceste narration d’Aristote n’a non pins d’accord avecques nos terres neufves.

Cest homme que j’avois estolt homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable tesmoignage : car les fines gents remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l’histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont veu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, preslcnt volontiers de ce costé là à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidelle, ou si simple, qu’il n’ayt pas de quoy bastiret donner de la vraysemblance à des inventions faulses, et qui n’ayt rien espousé. Le mien estoit tel , el oultre cela il m’a faict veoir à diverses fois plusieurs matelots et marchands qu’il avait cogneus en ce voyage : ainsi, je me contente de ceste information, sans m’enquérir de ce que les cosmographes en disent. 11 nous fauldroil des topographes qui nous frissent narration particulière des endroiets où ils ont esté: mais pour avoir cest advanlage sur nous, d’avoir veu la Palestine, ils veulent jouir du privilège de nous conter nouvelles de tout le demourant du monde. Je vouldrois que chascun escrivist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait , non en cela seulement , mais en touts aultres subjects : car tel peult avoir quelque particulière scien« ou expérience delà nature d’une riviere ou d’une fontaine, qui ne sçait au reste que ce que chascun sçait ; il entreprendra toutesiois, pour faire courir ce petit loppin.

d’escrire toute la physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommodités.

Or, je trouve , pour revenir à mon propos, qu’il n'y a rien de barbare et de sauvage en cestc nation, à ce qu'on m’en a rapporté , sinon que chascun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vray nous n’avons aultrc mire de la vérité et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et usances du pais où nous sommes : là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et aeeomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de mesme que nous appelions sauvages les fruicts que nature de soy et de son progrès ordinaire a produiets; tandis qu'à la vérité, ce sont ceulx que nous avons altérés par noslrc artifice, et destournés de l'ordre commun, que nous debvrions appeller plustost sauvages : en ceux là sont vifves et vigoreuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et propriétés ; lesquelles nous avons abhaslardics en ceulx cy, les accommodants au plaisir de nostre goust corrompu ; et si pourtant, la saveur mesme et délicatesse se treuve, à nostre goust mesme, excellente , à l’envi des nostres , en divers fruicts de ces contrées là , sans culture. Ce n’est pas raison que l'art gargne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la lieauté cl richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l'avons du tout esloulTéc : si est ce que partout où sa pureté reluict, elle faiet une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprinses *.

Et veniunt hederir spontê ttiâ meliut ;

Sunjii et in soiis formoslor arbuius mûris ;

Et vo lucre» nulla dulctns arte canunf.

Touts nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oyselct, sa contexture, sa beauté, et l’utilité de son usage; non pas la tissure de la ehestifvc araignée.

Toutes choses, dict Platon5, sont produictes ou par la nature, ou par la fortune, ou par

(IJ I. J. Rousteau a sam doute puisé dans ces réflexions de Montaigne le célèbre morceau qui commence r Emile : a Tout est bien, sortant des mains de l'Auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'bumme, etc. » A. D.

(i) Le lierre aime a croître sans culture ; l'artioisicr n’est jamais pins beau que dans les antres* potilalres; le citant des oiseaux est plus doux sans le secours de l'art. Paoecacx, 1 , 1, 10 sq.

(3) toi», X, pag. 917 , éd. de 1609. J. v. L

l’art : les plus grandes et plus hclles, par l'une ou l’aultrc des deux premières; les moindres et imparfaictes, par la derniere.

Ces nations me semblent doneques ainsi barbares pour avoir receu fort peu de façon de l'esprit humain , et estre eucores fort voisines de leur naïfveté originelle. Les loix naturelles leur commandent encore, fort peu abbastardies parles nostres; mais c’est en telle pureté qu'il me prend quelquefois desplaisir de quoy la cognoissance n’en soit venue plus tost , du temps qu’il y avoit des hommes qui en eussent sceu rnieulx juger que nous : il me desplaist que Lycurgus et Platon ne Payent eue; car il me semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations là surpasse non seulement toutes les peinctures de quoy la poésie a embclly l’aage doré , et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d’hommes, mais eneores la conception et le désir mesme de la philosophie ; ils n’ont pou imaginer une naïfveté si pure et simple , comme nous la voyons par expérience; ny n’ont peu croire que nostre société se peust maintenir avecques si peu d’artifice et de soudeure humaine. Ccst une nation, diroy je à Platon, en laquelle il n’y a aulcune espece de traficque , nulle eognoissance de lettres, nulle science de nombres, nul nom de magistrat ny de supériorité politique, nul usage de service , de richesse ou de pauvreté, nuis contracta, nulles successions , nuis partages, nulles occupations qu’oysifves, nul respect de parenté que commun, nuis vestements, nulle agriculture , nul métal, nul usage de vin ou de bled ; les paroles mosmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la detraction, le pardon , inouyes. Combien trouveroit il la république qu’il a imaginée, esloingnée de ccste perfection ! Fïrt à dns récentes *.

nos liât lira modos pritntim dédit1.

Au demourant, ils vivent en une contrée de pais très plaisante et bien temperée, de façon qu’à ce que m’ont dict mes tesmoins, il est rare d’y veoir un homme malade ; et m’ont

(!) Voilà des hommes qui sortent de b main de* dieux. Stn. , f.p. 90. Celle citation ne se trouve que dans l'exemplaire dont s'esl servi Naigeon. Montaigne la supprima peut-être à cause de la suivante, i. V. L.

(2) Telle» furent le» premières loi» de la nature, vuic., G corg..

LîVRË I, CHATP. XXX.

assuré n’en y avoir veu aulcun tremblant, chassieux, esdenté ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermés du costé de la terre de grandes et haultes montaignes, ayants entre deux cent lieues ou environ d’estcnduc en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs qui n’ont aulcune ressemblance aux nostres et les mangent sans aultre artifice que de les cuire. Le premier qui y mena un cheval, quoy qu’il les eust practiqués à plusieurs aultres voyages, leur feit tant d’horreur en ceste assiette qu’ils le tueront à coups de traicts avant que le pouvoir recognoistre. Leurs bastiments sont fort longs et capables de deux ou trois cents âmes, estoffés d’escorce de grands arbres, tenants à terre par un bout, et se soustenants et appuyants l’un contre l’aultre par le faiste, à la mode d’aulcunes de nos granges, desquelles la couverture pend jusques à terre et sert de flancq. ILs ont du bois si dur qu’ils en coupent, et en font leurs espées et des grils à cuire leur viande. Leurs licts sont d’un tissu de cotton, suspendus contre le toict comme ceulx de nos navires, à chascun le sien ; car les femmes couchent à part des maris. Ils se lèvent avec le soleil et mangent soubdain après s’estre levés pour toute la journée ; car ils ne font aultre repas que ccluy là. Ils ne boivent pas lors, comme Suidas dict de quelques aultres peuples d’Orient, qui beuvoient hors du manger ; ils boivent à plusieurs fois sur jour, et d’autant. Leur bruvage est faict de quelque racine et est de la couleur de nos vins clairets ; ils ne le boivent que tiède. Ce bruvage ne se conserve que deux ou trois jours ; il a le goust un peu picquant, nullement fumeux, salutaire à l’estomacli et laxatif à ceulx qui ne l’ont accoustumé; c’est une boisson très agréable à qui y est duict. Au lieu du pain ils usent d’une certaine matière blanche comme du coriandre confia : j’en ai tasté; le goust en est doulx et un peu fade. Toute la journée se passe à dancer. Les plus jeunes vont à la chasse des bestes, à tout des arcs. Une partie des femmes s’amusent ce pendant à chauffer leur bruvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'un des vieillards qui, le matin, avant qu’ils se mettent à manger, presche en commun toute la grangée en se promenant d’un bout à aultre, et redisant une Mostaichs.

mesme clause à plusieurs fois, jusques à ce qu’il avt achevé le tour ; car ce sont bastiments qui ont bien cent pas de longueur. Il ne leur recommendc que deux choses, la vaillance contre les ennemis et l'amitié à leurs femmes ; et ne faillent jamais de remarquer ceste obligation pour leur refrain, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée. Il se veoid en plusieurs lieux, et entre aultres chez, moy, la forme de leurs licts, de leurs cordons, de leurs espées et brasselcts de bois, de quoy ils cou\Tent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadence en leur dance. Ils sont raz partout et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans aultre rasoir que de bois ou de pierre. Ils croyent les âmes etemelles; et celles qui ont bien mérité des dieux estre logées à l’endroict du ciel où le soleil se leve ; les mauldites, du costé de l’occident.

Ils ont je ne sçav quels presbtres et prophètes, qui se présentent bien rarement au peuple, ayants leur demeure aux montaignes. A leur arrivée, il se faict une grande feste et assemblée solennelle de plusieurs villages : chasque grange, comme je l’ai descripte, faict un village, et sont environ à une lieue francoise l’une de l’aultre. Ce prophète parle à eulx en public, les exhortant à la vertu et à leur debvoir ; mais toute leur science éthique ne contient que ces deux articles : de la resolution à la guerre et affection à leurs femmes. Cestuy cy leur prognostique les choses à venir et les événements qu’ils doibvent esperer de leurs entreprinses ; les achemine ou destoume de la guerre ; mais c’est par tel si, que où il fault à bien deviner, et s’il leur advient aultrement qu’il ne leur a predict, il est hasché en mille pièces s’ils l'attrapent, et condamné pour faulx prophète. A ceste cause, celuy qui s’est une fois mescompté, on ne le veoid plus.

C’est don de Dieu que la divination : voylà pourquoy ce devroit estre une imposture punissable d’en abuser. Entre les Scythes, quand les devins avoient faiily de rencontre, on les couchoit, enforgés de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere, tirées par des bœufs, en quoy on les faisoit brusler*. Ceulx qui manient les choses subjectes à la

(t) UÈaODOTE, IV, CO. J. V, L.

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