‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 113 sur 449 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

D'un defaut! denos polices.

Feu mon pere, homme, pour n’estre aydé que de l’experience et du naturel , d’un jugement bien net , m’a dict aultrefois qu’il avoit désiré mettre en train qu’il y eust ès villes cer-

ft) V faisaient signe du coin de l'oeil. E. I.

'*) Guerres dettes, tV, p. %», «i. de 1070. C.

Hoirusn.

tain lieu désigné, auquel ceulx qui auroient besoing de quelque chose sc peussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à un officier estably pour cest effcct, comme : - Je cherche à vendre des perles ; je cherche des perlesà vendre ; tel veult compaignie pour aller à Paris ; tel s’enquiert d’un serviteur de telle qualité ; tel d’un inaistre; tel demande un ouvrier; qui cecy, qui cela, chascun selon son besoing.» Et semble que ce moyen de nous entr’advertir apporteroit non legiere commodité au commerce publicque; car à tout s coups il y a des conditions qui s’entrecherchent, et, pour ne s’entr’entendre, laissent les hommes en extrême nécessité.

J’entends, avecques une grande honte de nostre siecle, qu’ànostre veue deux très excellents personnages en sçavoir sont morts en estât de n'avoir lias leur saoul à manger, Lilius Gregorius Giraldus'en Italie, et Sebastianus Castalin*en Allemaigne; et crois qu’il y a mille hommesqui les eussent appelés avecques trèsadvantageuses conditions, ou secourus où ils estoient, s’ils l’eussent sceu. Le monde n’est pas si généralement corrompu que je ne sçache tel homme qui souhaitteroit, de bien grande affection, que les moyens que les siens luy ont mis en main se peussent employer, tant qu’il plaira à la fortune qu’il en jouisse, à mettre à l’abri de la nécessité les personnages rares et remarquables en quelque espece de valeur, que le malheur combat quelquesfois jusques à l'extremité ; et qui les mettrait pour le moins en tel estât qu’il ne tiendrait qu’à faulte de bons discours, s’ils n’estoient contents.

F.n la police (Economique, mon pere avoit cest ordre que je sçais louer, mais nullement ensuvvrc : c’est qu’oultre le registre des négoces du mesnage où sc logent les menus comptes, payements, marchés qui ne requièrent la main du notaire , lequel registre un receveur a en charge , il ordonnoit à celuy de ses gents qui luy servoit à escrire, un papier journal à inse-

(i) clgfio r.rfgorio Giraldl, né à Ken-are en 1489, y mourut en 1551. Ses ouvrage», dont le» principaux sont l' Histoire des Die tue et les dialogues sur les Portes, ont été recueilli» par jcnslus dans la belle édition de Leyde, 1 vol. tn-fol., IU96. J. V. L.

(1) Sébastien ChastdUon , Dauphinois, né en 1515, mort en 1565. tl est connu surtout par sa version latine de la Bible, ou U affecte de ne parler que la langue dcéronienne. Voyez B vue, au mot Casuilion. i. v. i.

rer toutes les survenances de quelque remarque, et, jour par jour, les mémoires de l’histoire de sa maison ; très plaisantes à veoir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous osier souvent de peine : quand feut entamée telle besongne, quand achevée ; quels trains y ont passé, combien arresté; nos voyages, nos absences, mariages, morts ; la réception des heureuses ou malencontreuses nouvelles ; changements des serviteurs prineipaulx ; telles matières. Usage ancien, que je treuve bon à refreschir, chacun en sa chacusniere : et me treuve un sot d’y avoir failly.

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