‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 120 sur 449 · CHAPITRE XXXVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVllI

De la Solitude.

Laissons à part ceste longue comparaison de la vie solitaire à l’active : et quant à ce beau mot de quoy se couvre l’ambition et l’avarice, que noos ne sommes pas navz pour nostre particulier, ains pour le public*, rapportons nous en hardiment K eeulx qui sont en la danse; et qu’ils se battent là conscience, si au contraire les estais, les charges et ceste tracasserie

(l)llMiKOTC,vn,45cl 48; Pum,^M., 111,7 ;V*L.M«J»I, IX, 13. MI. I. J. V.l.

fi) fl» 'u de d prompt que l'aine quand elle conçoit ou qu’elle agit ; elle est plus mobile que tout ce que la nature nous met sous les yeux. I.CCR., III , l «V D'antres Usent , quarum.

(3) Cornf.lks Nu*os , XX , I ; Diooohe , XVI , 65 ; Pli T., Timob’on ,etc. J. V. L.

(4) C’est l'éloge que Lucain (II, 383 i lait deîCaton d'U tique:

•iM, ud (•fi fiatlim m trtd.r» C-

du monde ne se recherche plustost pour tirer du public son proufit particulier, les mauvais moyens par où on s’v poulse en nostrc siecle montrent bien que la fin n’en vault gueres. Respondons à l’ambition que c’est elle mesme qui nous donne goust de la solitude : car, que fuit elle tant que la société? (pic cherche elle tant que ses coudées franches? Il y a de quoy bien et mal faire partout. Toutesfois, si le mot de lîias est vray, que - La pire part, c’est la plus grande', » once que dict l’Ecclésiastique, que « De mille il n’en est pas un bon ; »

Karl qul/rpe boni : numéro vis stmt lottdem quoi

Tlubarum pnrlœ , tel diviti s onia .Vi/I *,

la contagion est très dangereuse en la presse. Il fault ou imiter les vicieux ou les haïr : touts les deux sont dangereux ; et de leur ressembler, parce qu’ils sont beaucoup, et d’en haïr beaucoup, parce qu’ils sont dissemblables3. Et les marchands qui vont en mer ont raison de regarder que ceulx qui se mettent en mesme vaisseau ne soyent dissolus, blasphémateurs, meschants, estimants telle société infortunée. Parquoy Bias plaisamment, à ceulx qui passoient avccquesluy le dangier d’une grande tourmente, et appelaient le secours des dieux : « Taisez vous, dict il; qu’ils ne sentent point que vous sovez icy avecques moy 4 » Et d’un plus pressant exemple, Albuqucrque, vice-roy en l’Inde pour Emmanuel, roy de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer, print sur ses espaules un jeune garson, pour reste seule fin qu’en la société de leur péril son innocence luy servist de garant et de recommandation envers la faveur divine pour le mettre en sauveté. Ce n’est pas que le sage ne puisse partout vivre content, voire et seul en la foule d’un palais ; mais s’il est à choisir, il en fuira, dict l’escholc , mesme la veue : il portera, s’il est besoing, cela; mais, s’il est en luy, il eslira cecv. Il ne luy semble point suffisamment s’estre defaict des vices, s’il fault encores qu’il conteste avecques ceulx d’aultruy. Charondas chastioit pour mau-

(I) Oi irXlûjroi xaxoi. Dioc. L»t»c«, rit rit Situ, & U On. J. V. L.

fi) l/is gens de bien sont rares ; h peine en pourrait-on compter aulant que Thèbet a de portes ou le NU iTctnbouchures. Juv., XIII , Î6.

(5) Ce» réflexions sont fidèlement traduites de Sin., Epist.

(4) Dioo. LAEftCE, F/c de Bias . 1 , 86. C.

vais ceulx qui estoient convaincus de hanter mauvaise eompaignie'. 11 n’est rien si dissociable et sociable que l’homme, l’un par son vice, l’aultre par sa nature. Et Antisthcnes ne me semble avoir satisfaict à celuv qui luy reprochoit sa conversation avecques les méchants, en disant, que les médecins vivent bien entre les malades5: car s’ils servent à la santé des malades, ils détériorent la leur par la contagion, la veue continuelle et praticque des maladies.

Or la fin, ce crois je, en est toute une, d’en vivre plus à loisir et à son avse : mais on n’en cherche pas tousjours bien le chemin. Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changées : il n’y a gueres moins de forment au gouvernement d’une famille que d’un estât entier. Où que l'âme soit empeschée, elle y est toute; et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont pas moins importunes. Davantage, pour nous estre dcsfaicts de la court et du marché, nous ne sommes pas desfaicts des principaulx tormenls de nostre vie :

Bafio et prtidenlia curas , y on locus tffusl laie maris arbiter, auferi 3 :

l’ambition, l’avarice, l’irrésolution, la peur et les concupiscences ne nous abandonnent point, pour changer de contrée,

Et

Posi equilem xedet atra cura i ; elles nous su y vent souvent jusques dans les cloistres et dans les escholes de philosophie; ny les deserts, ny les rochiers creusés, ny la haire, ni les jeusnes ne nous en desmcslent :

Hœret la ter i lethalis arundo s.

On disoit à Socrates que quelqu’un ne s’estoit aucunement amendé en son voyage : «Je crois bien, dict il; il s’estoit emportcavecquessoy **. »

tjnid terras allô calentes Sole mutamusf Palriœ quis essai Se quoque fugit 7 f

(I) 1)iodore de Sicile, XII , 4. C.

(*| Dior., Ui.nnr. , Vie (TAmlsthéne. C.

(3) Ce qui dissipe les chagrins , ce ne sont pas ces belles so- Htudcs qui dominent retendue des mecs ; c'est la rabon , c'est la sagesse. Htm., Epist., I , Il , VS.

(4) Le chagrin monte en croupe et galope avec nous. Hoa., Od.t III, 1 , 40.

(5) Le trait mortel reste attaché au flanc. Vue. , EnCèd. , IV, 73.

f«) stx., Epist. 104. c.

(T,1 Pourquoi aller chercher des régions éclairées d'un aulre

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