‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 119 sur 449 · LIVRE I. CIIAP. XXXVIT. HO · texte numérisé non relu

LIVRE I. CIIAP. XXXVIT. HO

Ainsin il n’est pas estrangc de plaindre celuy là mort qu’on ne vouldroit aucunement estre en vie. Quand je tanse avecques mon valet, je tansc du meilleur courage que j’aye; ce sont vrayeset non fcinetcs impreeations : mais, ceste fumée passée, qu’il ayt besoing de moy, je luy bien feray volontiers, je tourne à l'instant le feuillet. Quand je l’appelle un badin', un veau, je n’entreprends pas de luy coudre à jamais ces tiltrcs, ny ne pense me desdire pour le nommer honncste homme tantost après. Nulle qualité ne nous embrasse purement et universellement. Si ce n’estoit la contenance d’un fol de parler seul, il n’est jour ny heure à peine en laquelle on ne m’ouisl gronder en moy mesme et contre moy : » Bran du fat !» et si n’entends pas que ce soit ma définition. Qui, pour me veoir une mine tantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que l’une ou l'aultre soit feincte, il est un sot. Néron, prenant congé de sa mere, qu’il envoyoit noyer*, sentit toutesfois Pesmolion de cest adieu maternel, et en eut horreur et pitié. On dicl que la lumi. redu soleil n’est pas d’une piece continue, mais qu'il nous eslance si dru, sans cesse, nouveaux rayons les uns sur les aullres, que nous n’en pouvons appérccvoir l'entre deux :

Largut enlm liquidi font Imninis , œtheriu s toi

lurlgat assidue rtrlnm cnndore recenll ,

Suppeditaïque novo confrstim lamine lumen*.

Ainsin eslance nostre ame ses poinctes diversement et imperceptiblement .

Artabanus surprint Xerxes son nepveu, et lé tansa de la soubdalne mutation de sa contenance. Il esloit à considérer la grandeur desmesurée de scs forces au passage de l’Hellesponl pour l'entreprinse de la Grece : il luy print premièrement un tressaillement d’ayse à veoir tant de milliers d’hommes à son service, et le tesmoigna par l'ai laigresse et feste de son visage;

(I) Ce mol , du temps de Montaigne , avait , & ce qu’il parait , la signification de diseur de balivernes, de niaiseries. Un a dit Oade et badlse, pour baliverne, balise. En Sologne et dan* la Beaocc ,oo dit encore fouler , jioiir dire des riens. A. D.

i*) C’est ce que dit Tacite , mais su» l'muitf si positivement que Montaigne ; ISero.... prosequilur afo untem , arcllus oc u lit et petiori for r eus , sit e rjplrnrla sunulatione , seu perfo turœ malrit tupremut adspectus qtuomis ferum anlmurn rellnebat. Annal-, XIV, 4. C.

(5) I,e soleil , source féconde de lumière , inonde le ciel d’un éclat sans cesse renaissant et remplace continuellement scs rayons par des rayons nouveaux. Lu. a., V, 383.

et tout soubdain, en mesme instant, sa pensée luy suggérant comme tant de vies avoient à desfaillir au plus loing dans un sieele, il ren- I Iroigna son front et s’attrista jusques aux larmes

Nous avons poursuy vi avecques résolue voloiité la vengeance d’une injure, et ressenti un singulier contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant . Ce n’est pàs de cela que nous pleurons; il n’v a rien de changé : mais nostre àmfe regarde la chose d’un aullre œil, et se là représenté par un aultre visage; car ehasque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres.

La parenté, les anciennes accointances et amitiés saisissent nostre imaginatioh, et la passionnent pour l’heure, selon leur èondition : mais le contour en est si brusque qu’il nous eschappe :

JVH a deo fit'ti celeri ratione vldeiur.

Quant si mens fieri proponil, et inrhoat ipta.

O élut ergo anima*, qnnm res se perciet n lia.

Ante oculos quorum in promplu tut lara videlur » ;

et à ceste cause, voulants de toute ceste suitte continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon5 pleure le meurtre qu’il avoit commis d’une si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le tvrân; mais il pleure son frere. L’une partie de soh deb voir est jouée ; laissons lui en jouer l’aultre.

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