CHAPITRE XXXIX
Considération sur Cicero.
Encores un traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des escripts de Cicero et de ce Pline, peu retirant à mon advis aux humeurs de son onde, infinis tesmoignages de nature oultre mesure ambitieuse; entre aultrcs, qu’ils solicitent, au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps de ne les oublier en leurs registres; cl la fortune, comme par despit, a fait durer jusques à nous la vanité de ees requestes*, et picea faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de cœur, en personnes de tel rang, d’avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la parlerie, jusques à y employer les lettres privées escriples à leurs amis; en maniéré que aulcunes ayant failly leur saison pour estre envoyées, il les font ce neantmoins publier avecques caste digne excuse, qu’ils n'ont pas voulu perdre leur travail et veillées. Sied il pas bien à deux consuls romains, souverains magistrats de la chose publicque emperiere du monde, d’employer leur loisir à ordonner et fagotter gentiement une belle missive, pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrice*! Que feroit pis un simple maistre d’esehole qui en gaignast sa vie? Si les gestes de Xcnnphon et de Ucsar nVhssent de bien loing surpasse
(I) Dp Pline le Jeune et de Cicéron.
(3) Crc., leiire & Loocélus, F.p. fam., V, H; Pline, lellre A TacUe, VII, 33. C.
(3) Montaigne se trompe fort de croire que le» lettres de Cicéron aient été écrite» pour le public; Cicéron n’eu avait conservé que soixante-dix iad Attte. XVI, 3), et ce fut Tlron qui recueillit toutes les autres. Il suflll de lire surtout les lettres écrites à A t lieu*, pour être persuade qu'elles ne s'adressaient qu’à lui. Ce que dit Montaigne n’est vrai que de Pline lo jeune. J v. L.
leur éloquence, je ne crois pas qu’ils les eussent jamais escripts : ils ont cherché à recommender, non leur dire, mais leur faire. Et si la perfection du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Seipion et Lælius n’eussent pas resigné l’honneur de leurs comédies et toutes les mignardises et délires du langage latin a un serf africain; car, que cest ouvrage soit leur, sa beauté et son exeellenee le maintient assez, et Terence l’advoue lui mesme 1 ; et me feroit on desplaisir de me desloger de cesle creance.
C’est une espece do moquerie et d’injure de vouloir faire valoir un homme par des qualités mesadvenanles à son reng, quoi qu'elles soyent aullremcnt louables, et par les qualités aussi qui ne doihvent pas estre les siennes principales ; comme qui loueroit un roy d’estre bon peintre ou bon architecte , ou encores bien harquebuzier, ou bon coureur de bague, t es louanges ne font honneur, si elles ne sont présentées en foule et à la suitte de celles qui lui sont propres , à scavoir de la justice , et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre De cesle façon faict honneur à Cyrus l’agriculture, et à Cbarleniaigne l'eloquence et cognoissance des bonnes lettres. J’ai veu de mon temps , en plus forts termes , des personnages qui tiroient d’eserirc et leurs libres et leur vocation, desadvouer leur apprentissage, corrompre leur plume, et affecter l’ignorance de qualité si vulgaire, et que nostre peuple tient ne se rencontrer gueres en mains sçavantes, se recommandants par meilleures qualités. Les compaignons de Demosthenes, en l’ambassade vers Philippus, louoient ce prince d’estre beau, éloquent, et bon beuveur : Dcmostlienes disoit que c'estoient louanges qui appartenoient mieutx à une femme , à un advocat , à une esponge, qu'à un roy *.
Impcrci btllante prior, jacentem Leni % in hosicm*.
Ce n’est pas sa profession de scavoir ou bien chasser ou bien danser :
| (l) Il ne l'avoue pas, mais il s'en défend faiblement. Voyez
le prologue des Adetylu't, v. 15. J. V. I* i {<) Put., Vie de DemoniMne», c. 4. C. j (3) Qu’il (errasse l'ennemi qui résiste, qu'il pardonne Si l'ennemi terrassé, iiur., c arm. «r cul., v. si.