LIVRE I, CII AP. XXXIX
Orabunt causa* alU, cœUqne meatui Describenl radio, et fulgentia aidera dirent;
Hic regere imper io populos sciât
Plutarque dict davantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’avoir mal dispensé son loisir, et l’estude qui debvoit cstre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus, roy de Macédoine, ayant oui ce grand Alexandre, son fils, chanter en un festin à l’envy des meilleurs musiciens : ■ N’as tu pas honte , lui dict il , de chanter si bien1? » Et à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debattoit de son art : « Jà à Dieu ne plaise, sire, dict il, qu’il t’advienne jamais tant de mal , que tu entendes ces choses là mieulx que moy * ! » Un roi doibt pouvoir respondre comme Iphicrates respondit à l’orateur qui le pressoit, en son invective, de ceste maniéré : « Eh bien ! qu’es tu , pour faire tant le brave? es tu homme d’armes? es tu archer? es tu picquier? — Je ne suis rien de tout cela ; mais je suis celuy qui sait commander à tous ceux là*. » Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias , de quoy on le vantoit d’estre excellent joueur de fleutes5.
Je sçais bien, quand j’ois quelqu’un qui s'arreste au langage des Essais , que j’aimerois mieulx qu’il s'en teusl : ce n'est pas tant eslever les mots , comme desprimer le sens , d'autant plus picquammcnt que plus obliquement. Si suis je trompé, si gueres d’aullres donnent plus à prendre en la matière ; et, comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l’a semée nv gueres plus materielle , ny au moins plus drue en son papier. Pour en renger davantage, je n'en entasse que les testes : que j'y attache leur suittc, je multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay je espandu d’histoires qui ne disent mot , lesquelles qui vouldra esplucher un peu plus curieusement, en produira infinis Essais. Ny elles, ny mes allégations, ne
fl) Que d'autres plaident avec éloquence ; que d'autres, armes du compas, uesurcut la roule des astres ; mais lui, qu'il aaclie gouverner les empires. Vian., F.netd., VI, M». Muutaiguc fait ici quelques changements aux vers de Virgile.
(*) Put-, rte de PMcUs, c. t. C.
(s) Pixt., traite Intitulé: Comment on pourra discerner le flatteur d'avec l'ami, c. SS. C.
(!) Plct., traité de la Fortune, vers la fin. C.
(5) PICT., prcamtns'e de b rte de Pertch'v. c.
servent pas tousjours simplement d'exemple , d’auctorité, ou d’ornement; je ne les regarde pas seulement par l’usage que j’en tire : elles portent souvent , hors de mon propos , la semence d’une matière plus riche et plus hardie ; et souvent, à gauche, un ton plus délicat, et pour moy qui n’en veulx en ce lieu exprimer davantage, et pour ceulx qui rencontreront mon air.
Iletournant à la vertu parlicre, je ne trouve pas grand choix entre ne sçavoir dire que mal ou ne sçavoir rien que bien dire ; JVon est ornumenlum virile concinnitas •. Les sages disent que. pour le regard du sçavoir, il n’est que la philosophie, et pour le regard des effects que la vertu, qui généralement soit propre à touts degrés et touts ordres.
Il y a quelque chose de pareil en ces aultres deux philosophes*; car ils promettent aussi éternité aux lettres qu’ils cscrivent à leurs amis : mais c’est d’aultre façon, et s’accommodants, pour une bonne lin, à la vanité d’aullruy; car ils leur mandent que si le soing de se faire cognoistrc aux siècles advenir, et de la renommée, les arreste encores au maniement des affaires, et leur faict craindre la solitude et la retraicte où ils les veulent appeler, qu’ils ne s’en donnent plus de peine, d'autant qu'ils ont assez de crédit avec la postérité pour leur respondre que, quand ce ne seroit que par les lettres qu'ils leur cscrivent, ils rendront leur nom aussi cogneu et fameux que pourraient faire leurs actions publicques ’! Et oultre ceste différence, encores ne sont ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se sousticnncnl que par un délicat choix de mots entassés et rangés à une juste cadence *, ains farcies et pleines de Iteaux discours de sapience, par lesquelles on se rend, non plus éloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent, non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l’eloqueucc qui nous laisse en-
(l) I-i symétrie nwt pas un ornement digne d'un homme. Ses., Efdst. 115.
(4) ftptaire et Sénéque. C.
(5) SÉM., Epist. fl.
(4) Montaigne s'imagine-t-il donc que ce soit là l'unique mérite des Lettres de Cicéron qui, au témoignage même de Cornélius Képi», sou contemporain, .« peuvent en quelque sorte remplacer l’histoire, et qui offrent tant de détails sur le» hommes célébrés du temps, sur leurs vertus et leurs vie», sur les révolu lions de nome, qu'elles Mmblcni,en révéler tous les sccreb? ( Vie tfjuicui «, c. «&) j. v. L.
I2fl ESSAIS DE
vie de soy, non des choses! si ce n’est qu'on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme.
J’adjousteray encores un conte que nous lisons de luy à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. 11 avoit à orer en publicquc, et estoit un peu pressé du tempspour se préparer à son ayse. Eros, l'un de ses serfs, le veint advenir que l’audience estoit remise au lendemain : il en feut si ayse, qu’il luy donna liberté pour ccste bonne nouvelle •.
Sur ce subject de lettres, je veulx dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amis tiennent que je puis quelque chose1 : et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j’eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l’av eu aullrefois, un certain commerce qui m’attirast, qui me soustinst et souslevast ; car de négocier au vent comme d’aultres, je ne sçaurois que de songe ; ny forger des vains noms à entretenir en chose serieuse : cnnemy juré de toute espece de falsification. J’eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que regardant les divers visages d’un peuple : et suis deceu s’il ne m’eust miculx succédé. J’ay naturellement un style comique et privé ; mais c’est d’une forme mienne, inepte aux négociations publicques, comme en toutes façons est mon langage, trop serré, desordonné, coupé, particulier : et ne m’entends pas en lettres rerimonieuses, qui n’ont aultre substance que d’une belle enfileure de paroles courtoises. Je n’av ny la faculté ny le goust de ces longues offres d'affection et de service ; je n’en crois pas tant, et me desplaist d’en dire gueres oultre ce que j’en crois. C’est bien loing de l'usage présent ; car il ne feut jamais si abject et servile prostitution de présentation ; la vie, Pâme, dévotion, adoration, serf , esclave, touts ces mots y courent si vulgairement que, quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n’ont plus de manière pour l’exprimer.
Je bais à mort de sentir le flatteur, qui faict que je me jecte naturellement à un parler sec, rond et crud, qui tire, à qui ne me cognoist d’ailleurs, un peu vers le desdaigneux. J’honore
(l) n.iT., Apophthegmes.h l'article Cictron. C.
(i) Ou trouvera dans celte édition plusieurs lettres de Montaigne ; la plus intéressante est celle ou.U raconte à son père la tuort (TEsliennc de La Doêtie. J. V. },.
le plus ceulx que j’honore le moins; et, où mon ame marche d’une grande alaigresse, j’oublie les pas de la contenance ; et m’offre maigrement et fierement à ceulx à qui je suis, et me présenté moins à qui je me suis le plus donné ; il me semble qu'ils le doibvent lire en mon coeur, et que l’expression de mes paroles faict tort à maeonception. A bienveigner, à prendrecongé, à remercier, à saluer, à présenter mon service, et tels compliments verbeux des loix cerimonieuses de nostre civilité, je ne cognois personne si sottement stérile de langage que rnov; et n’av jamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommendation que celuv pour qui c'estoit n’aye trouvées seches et lasches. Ce sont grands imprimeurs de lettres que les Italiens; j’en ay, ce crois je, cent divers volumes : celles de Annibale Caro 1 me semblent les meilleures. Si tout le papier que j’ay aultrefois barbouillé pour les dames estoit en nature, lorsque ma main estoit véritablement emportée par ma passion, il s’en trouveroit à l’adventure quelque page digne d’estre communiquée à la jeunesse oysifve, embabouinée de ceste fureur. J’cscris mes lettres tousjours en i>oste, et si prccipiteusement que, quoyque je peigne insupportablement mal1, j’aime mieulx escrire de ma main que d’y en employer une aultre; car je n’en treuve point qui me puisse suvvre, et ne les transcris jamais. J’ay accoustumé les grands qui me cognoissent à y supporter des litures et des trasscures, et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins, depuis que je les traisne; c’est signe que je n'y suis pas. Je commence volonl iers sans project ; le premier traicl produit le second. Les lettres de ce temps sont plus en bordures et préfacés qu’en matière. Comme j’aime mieulx composer deux lettres que d’en clore et plier une, et resigne tousjours ceste commission à quelque aultre :
(l| Le célèbre traduetcur;dc r Entutt. né en 1807 a cilla- Nova, dans la marctie d'Ancône, mort à Rome en t566. La première partie de scs lettre* parut en 1571, et la seconde eu 1574. On les compte parmi les modèles de la prose Italienne, J. V. L.
(i) Il ne faut pas trop croire Montaigne lorsqu'il dit qu'il prignoii Imupporlaàlanrru mal. J’ai eu longtemps sous les yeux l'exemplaire de ses Essais corrigé de sa main, sur lequel a etc faite l'édition de Naigeon; cl Je pub afUrmcr que son écriture est très lisible, bien rangée, et, ce qui est remarquable, indique très peu l'extrême vivacité de sou caractère. A. D.