CHAPITRE XL
Que le goust des biens et des maulx despend
en bonne partie de l'opinion que nous en
avons.
Les hommes, dict une sentence grecque ancienne', sont tormentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit un grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre misérable condition humaine, qui pourroit establir cestc proposition vraye tout partout. Car si les maulx n’ont entrée en nous que par nostre jugement, il semble qu’il soit en nostre pouvoir de les mespriser, ou contourner à bien : si les choses, se rendent à nostre mercy, pourquoy n’en chérirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre advantage ? si ce que nous appelions mal et forment n’est ny mal ny torment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne ceste qualité, il est en nous de la changer; et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes cstrangement fols de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux, et de donner aux maladies, à l’indigence et au mespris un aigre et mauvais goust, si nous le leur pouvons donner bon, et si, la fortune fournissant simplement de matière, c’est à nous de lui donner la forme. Or, que ce que nous appelions mal ne le soit pas de soy ; ou au moins, tel qu’il soit, qu’il dépende de nous de luy donner aultre
(1) X (Vittel d’EMCT., c. 10. C.
MORTAIGZIE.
saveur et aultre visage (car tout revient à un), veoyons s’il se peult maintenir.
Si l’estre originel de ces choses que nous craignons avoit crédit de se loger en nous de son auctorité, il logerait pareil et semblable en touts; car les hommes sont touts d’une espece, et, sauf le plus et le moins, se treuvent garnis de pareils utils et instruments pour concevoir et juger : mais la diversité des opinions que nous avons de ces choses là montre clairement qu’elles n’entrent en nous que par composition; tel à l’adventure les loge chez soy en leurvray estre, mais mille aultres leur donnent un estre nouveau et contraire chez euh. Nous tenons 1a mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties* : or, ceste mort, que les uns appellent «des choses horribles la plus horrible, » qui ne sçait que d’aultres la nomment « l’unique port des torments de ceste vie, le souverain bien de nature, seul appuv de nostre liberté, et commune et prompte recepte à touts maulx? « Et comme les uns l’attendent tremblants et effrayés, d’aultres la supportent plus ayséement que la vie; celuy là se plaint de sa facilité.
Mort, nthiam pavittos l Urr mbduccre nolles,
Scd vii‘ tut te tola daret * !
Or laissons ces glorieux courages. Theodorus respondict à Lysimachus, menaçant de le tuer ; • Tu feras un grand coup, d’arriver à la force d’une cantharide3! “La pluspart des philosophes se treuvent avoir ou prévenu par desseing, ou hasté et secouru leur mort. Combien veoid on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslée de honte et quelquefois de griefs torments, y apporter une telle asseuranee, qui par opiniastreté, qui par simplesse naturelle, qu’on n’y apperçoit rien de changé de leur estât ordinaire ; establissants leurs affaires domestiques, se recommendants à leurs amis, chantants, preschants et entretenants le peuple, voire y meslants quelquefois des mots pour rire, et beuvants à leurs cognoissants, aussi bien que Socrates ?
Un qu’on menoit au gibet disoit qu’on gardast de passer par telle rue, car il y avoit dan-
if) Ou ennemies, mot que Ton a substitué dans quelques éditions. C.
( ») O mort ! plût aux dieux que tu dédaignasses de frapper les lâches, et que la xertu seule te pût donner ! Lrc.f IV, 580.
P) Tutc. (JHCKU., V, 40. C,
gier qu’un marchand luy feist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte. Un aultre disoit au bourreau, qu’il ne le louchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. L'aultrc respondict à son confesseur qui luy promettoit qu’il souperoit ce jour là avecques nostre Seigneur : • Allez vous y en, vous ; car de ma part je jeusne *. » Un aultre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dict ne vouloir boire après luy, de peur de prendre la verolle. Chascun a oui faire le conte du Picard, auquel, estant à l’eschelle, on présente une garse, et que ( comme j nostre justice permet quelquefois ), s’il la vou- 1 loit espouser, on luy sauverait la vie: luv, I l’ayant un peu contemplée, et apperceu qu’elle ! boittoit : » Attache! attache! dict il; elle cloche. » Et on dict de mesme qu’en Dannemarc, un homme condamné à avoir la teste trenchée, estant sur l’eschaftàud , comme on luv présenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu’on lui offrit avoit les joues avallées et le n ez trop poinctu.Un valet, à Toulouse, accusé d’heresie, pour toute raison de sa creance, s’en rapportoit à celle de son maistre, jeuneescholier prisonnier avecques luy, et aima mieulx mourir que de se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons de ceulx de la ville d’Arras, lors que leroy Uouys unziesme la print, qu’il s’en trouva bon nombre panny le peuple qui se laissèrent pendre plustost que | de dire : Vive le rov. Et de ces viles antes de bouffons, il s’en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuv à qui le bourreau donnoit le bransle s’écria : * Vogue la gallée ! » qui estoit son refrain ordinaire. Et l’aultre qu’on avoit couché, sur le poinct de rendre sa vie, le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin, demandant où le mal le tenoit : « Entre le banc et le feu, » res|>ondici il : et le presbtre, pour luy donner l’extreme onction, cherchant ses pieds qu’il avoit resserrés et conlraincts par la maladie : - Vous les trouverez, dict il, au bout de mes jambes. • A l’homme qui l’exhortoit de se recommender à Dieu : • Qui y va?» demanda il : et l’aultre respondant : • Ce sera tantost vous mesme, s'il luy plaist. — Y fusse je bien
II) C'est Ictsiÿel d'une .des Epigrammct d’oweu, I, tas. A. I).
demain au soir?» répliqua il. « Recommandez vous seulement à luy, suyvit l’aultre, vous y serez bientost. — Il vault doneques mieulx, adjousta il, que je lui porte mes recommendations moy mesme. »
Au royaume de Narsingue, encores aujourd’huv, les femmes de leurs presbtres sont vifves ensepvelies avecques le corps de leurs maris : toutes aultres femmes sont bruslées aux funérailles des leurs, non constamment seulement, mais gayement ; à la mort du roy, ses femmes et concubines, ses mignons et touts ses officiers et serviteurs, qui font un peuple, se présentent si alaigrement au feu où son corps est bruslé, qu’ils montrent prendre à grand honneur d’y accompaigner leur maistre. Pendant nos dernieres guerres de Milan, et tant de prinses et rescousses*, le peuple, impatient de si divers changements de fortune, print telle resolution à la mort, que j’ay oui dire à mon pere qu’il y veit tenir compte de bien vingt et cinq maistres de maisons qui s’estoient desfaicts eulx mesmes en une semaine ; accident approchant à celuy des Xanthiens, lesquels, assiégés par Brutus, se précipitèrent pesle mesle, hommes, femmes et enfants, à un si furieux appétit de mourir, qu’on ne faict rien pour fuvr la mort que ceulx ey ne feissent pour fuyr la vie : de maniéré qu’à peine Brutus en peut sauver on bien petit nombre4.
Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au prix.de la vie. Le premier article de ce courageux serment que la Grecejura et mainteint en la guerre medoise, ce feut que chascun changerait plustost la mort à la vie que les loix persiennes aux leurs5. Combien veoid on de monde en la guerre des Turcs et des Grecs accepter plustost la mort très aspre que de se descirconcire pour se baptiser? exemple de quoy nulle sorte de religion n'est incapable.
Les roys de Castille ayants banni de leurs terres les juifs, le roy Jehan de Portugal leur vendit, à huict escus par teste, la relraicte aux
fl) Dr prises et de reprises. 1. 1.
<lj Cinquante seulement, qui furent sauvés malgré cm, dit Plutarque, Vie de brutus, c. 8. C.
(3) Ce sont les première» paroles du serment prononcé par les Crées avant la bataille de Platée. Dioo. de Sicile, T, 99; Lycurgue, contre Ltocrate, p. 158; TiiEOJt , Progymnasin. , c. 9, etc. J. V. L.