LIVRE I, CHAP. XL
siennes pour un certain temps, à condition que, iceluv venu, ils auraient à les vuider; et luy promettoit leur fournir de vaisseaux à les trajecter en Afrique. Le jour arrivé, lequel passé il estoit dict que ceulx qui n’auraient obéi demeureraient esclaves, les vaisseaux leur feurent fournis escharcement , et ceulx qui s’y embarquèrent, rudement et vilainement trajctés par les passagiers, qui, oultre plusieurs aultres indignités, les amusereiit sur mer, tantost avant, tantost arriéré, jusques à ce qu’ils eussent consommé leurs victuailles, et feussent contraincts d’en acheter d’eulx si chèrement et si longuement qu’on ne les meit à bord qu’ils ne feussent du tout mis en chemise. La nouvelle de ceste inhumanité rapportéeà ceulx qui estoient en terre, la pluspart se résolurent & la servitude ; aulcuns feirent contenance de changer de religion. Emmanuel, successeur de Jehan, venu à la couronne, les meit premièrement en liberté; et, changeant d’advis depuis, leur ordonna de sortir de ses pats, assignant trois ports à leur passage. II espérait, dict l’evesque Osorius, non mesprisable historien* latin de nos siècles, que la faveur de la liberté qu’il leur avoit rendue ayant failli de les convertir au christianisme, la difficulté de se commettre à la volerie des mariniers et d’abandonner un pals où ils estoient habitués avecques grandes richesses, pour s’aller jecter en région incogneue et estrangiere, les y ramènerait. Mais se voyant dcschcu de son espérance, et eulx touts délibérés au passage, il retrancha deux des ports qu’il leur avoit promis, à fin que la longueur et incommodité du traject en reduisist aulcuas, ou qu’il eust moyen de les amonceler touts à un lieu pour une plus grande commodité de l’execution qu’il avoit donnée ; ce feut qu’il ordonna qu'on arrachast d’entre les mains des peres et des meres touts les enfants audessoubsdequatorze ans pourles transporter, hors de leur veue et conversation, en lieu où ils feussent instruicts à nostre religion*. Ils disent que cest effect produisit un horrible spectacle; la naturelle affection d’entre les peres et les enfants, et, de plus, le zele à leur ancienne creance,
(I L'exemplaire de Naigeoa porte, le meilleur historien. C’est iâ certainement une phrase que Montaigne a dû corriger. Irt, comme presque partout, l'édition de 1*95 est bien préférable. J« V.L.
fi) Mari axa, XXVI, 13, désapprouve hautement ce despotisme sacrilège. C ,
combattant à l’encontre de ceste violente ordonnance, il y feut veu communément des peres et meres se. desfaisants eulx incsmcs, et d’un plus rude exemple encores, précipitants, par amour et compassion, leurs jeunes enfants dans des puits, pour fuyr à la loy. Au demeurant, le terme qu’il leur avoit preiix expiré, par faulte de moyens, ils se remeirent en servitude. Quelques uns se feirent ehrestiens, de la fov desquels ou de leur race, encores aujourd’liuy cent ans après, peu de Portugais s’asseurent, quoyque la couslume et la longueur du temps soyent bien plus fortes conseillieres à telles mutations que toute aultre contrainete.
En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois hérétiques souffrirent à la fois, d'un courage déterminé, d'eslre bruslés vifs en un feu, avant desadvouer leurs opmions*. Quulies non modo duclores noslri, dict Cicero, std universi etiam exercitus, ad non dubiam mortem concurrerunt s! J’ay veu quelqu'un de mes intimes amis courre la mort à force, d’une vraye affeclion, et enracinée en son cœur par divers visages de discours que je ne luy seeus rabbatlre; et, à la première qui s’offrit coelfée d’un lustre d’bonneur, s’y précipiter, hors de toute apparence, d'une faim aspre et ardente. Nous avons plusieurs exemples en nostre temps de ceulx, jusques aux enfants, qui,decraintede quelque legiere incommodité, se sont donnés à la mort. Et à ce propos: »Que ne craindrons nous, dict un ancien3, si nous craignons ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraicle? •
D’enfiler icy un grand roolle de ceulx de touts sexes et conditions, et de toutessectes, ès siècles plus heureux, qui ont attendu la mort constamment, ou recherché volontairement, et recherché non seulement pour fuyr les maulx de ceste vie, mais aulcuns pour fuyr simplement la satiété de vivre, et d’aultres pour l’esperance d’une meilleure condition ailleurs, je n’aurois jamais faict ; et en est le nombre si infmi qu’à la vérité j’aurais meilleur marché de mettre en compte
(1) ce* mou, En la i file — opinions, manquent flan* IVienipiaire de Kaigeon, ou ac trouvent beaucoup d’autre* lacune*. I. Y. L.
(S) Combien de ldi* n1 a-l-oo pas vu courir S une mort certaine, non pas dos gêndrau* seulement, mai* no* armées entières! Ctc-.Tbac. Qufrsl., I, 37.
(3) U lundi de cette pensée est dans Sénèque, Epia. 70. AV. L.
ceulx qui l’ont crainte : Cecy seulement : Pyrrho le philosophe, se trouvant un jour de grande tormente dans un batteau, montroit à ceulx qu’il veoyoit les plus effrayés autour de luy, et les encourageoit par l’exemple d’un pourceau qui y estoit, nullement soulcieuxdeccst orage1. Oserons nous doncques dire que cest advanlage de la raison, de quoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et empereurs du reste des créatures, ayt esté mis en nous pour nostre tonnent? A quoy faire la cognoissance des choses si nous en devenons plus lasches ? si nous en perdons le repos et la tranquillité où nous serions sans cela? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho? L’intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l’employerons nous à nostre ruyne, combattants le desseing de nature et l’universel ordre des choses, qui porte que chascun use de ses ulils et moyens pour sa commodité?
Bien, me dira l’on, vostre réglé serve à la mort : mais que direz vous de l’indigence? que direz vous encores de la douleur? que Aristippus, Hieronvmus et la pluspart des sages ont estimé le dernier mal ; et ceulx qui le nioient de parole le confessoient par effect*. Posidonius estant extrêmement tormenté d’une maladie aiguë et douloureuse, Pompeius le feut veoir, et s’excusa 'd’avoir prins heure si importune pour l’ouïr deviser de la philosophie : « Jà à Dieu ne plaise, lui dict Posidonius, que la douleur gaigne tant sur moy qu’elle m’empeschc d’en discourir ! » et se jecta sur ce mesme propos du mespris de la douleur5 : mais ce pendant elle jouoit son roole, et le pressoit incessamment; à quoy ils’escrioit ; « Tu as beau faire, douleur! si ne diray je pas que tu sois mal. » Ce conte, qu’ils font tant valoir, que porte il pour le mespris de la douleur? il ne débat que du mot : et cependant si ces poinctures ne l’esmeuvent, pourquoy en rompt il son propos? pourquoy pense il faire beaucoup de ne l’appeller pas Mal? Icy tout ne consiste pas en l'imagination : nous opinons du reste; c’est icy la certaine science qui joue son roole; nos sens mesmes en sont juges;
(1) Dior.. I.AF.itCE, IX, 68. C.
(2) ClC., T usait., H, 13. J. V. L.
O) Cicéron dit, ibid., c. », tir hoc ipso, ttihil rttr bontm », niû quod honestmn esstt. La qtirciion «le la douleur pouvait faire partie üc celle lliéjc du ttoickme. J. V. L,
Montaigne,
Qui niti tutu veri , ratio quoque fulsa sit omhit1.
Ferons nous accroire à nostre peau que les coups d’estriviere la chastouillent? et à nostre goust que l’aloé soit du vin de Graves? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot : il est bien sans efîroy à la mort ; mais si on le bat, il crie et se tormente. Forcerons nous la generale loy de la nature, qui se veoid en tout ce qui est vivant soubs le ciel de trembler soûl» la douleur ? les arbres mesmes semblent gémir aux offenses. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c’est le mouvement d’un instant :
Ant fuit, au I renier ; nthil est prœseulis in ilia ,*
Uorsquc mîmii panne, quam mora morlis, habet • :
mille bestes, mille hommes sont plustost morts que menacés. Aussy, ce que nous disons craindre principalement en la mort, c’est la douleur, son avant-coureuse coustumiere. Toutesfois, s’il en fault croire un sainct perc : Malam morlem non facit, nisi quod sequitur mortem3: et je dirois encores plus vraysemblablemcnt, que ny ce qui va devant, ny ce qui vient après n'est des appartenances de la mort.
Nous nous excusons fauisement : et je treuve par expérience que c’est plustost l’impatience de l'imagination de la mort qui nous rend impatients de la douleur, et que nous la sentons doublement gricfve de ce qu’elle nous menace de mourir; mais la raison accusant nostre lascheté de craindre chose si soubdaine, si inévitable, si insensible, nous prenons cest aullre pretexte plus excusable. Tous les maux qui n’ont aultre dangier que du mal, nous les disons sans dangier : celuy des dents ou de la goutte, pour grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en compte de maladie ?
Or bien présupposons le, qu’en la mort nous regardons principalement la douleur ; comme aussi la pauvreté n’a rien à craindre que cela, qu’elle nous jecte entre ses bras par la soif, la
(I) Et si les «CHS ne sont vrais, toute raison est fausse. Leca. , IV, 4*.
(J) Ou die a éW ou elle sera ; H n'y a rien de présent en elle. La mort est moins cruelle que ratleote delà mort. — Le premier de ce* deux vers latins est pris d'une satire qu'Es- Uenoe de La BoClie, ami de Montaigne, lui avait adressée, et dont nous avons cité quelque chose dans les notes sur le chapitre xxvn de ce livre. Lc second vers est d'Ovide, Epttre dMrtadne ù Thesee , v. ftLC.
{XJ la mort n'est un mal que par ce qui vient après elle. ArorsT., de Cin'f. De i, 1, 1 1.