‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 130 sur 449 · LIVRE I, CH A P. XL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH A P. XL

ingmuit? quis vultum mutant unquam ? Quis non modo stelit, verum etiam decubuit turpi- Ur? Quis, quum decubuisset, ferrum recipere jussus, collum conlraxil'? Meslons y les femmes. Qui n’a oui parler à Paris de celle qui se feit escorcher, pour seulement en acquérir le teint plus frais d’une nouvelle peau? Il y en a qui se sont faict arracher des dents vifves et saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les renger en meilleur ordre. Combien d’exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre ! Que ne peuvent elles, que craignent elles, pour peu qu’il y ayt d’adgencement à esperer en leur beauté?

réitéré (/œil cura en albos n utrpe captllot,

El faciem, dempta pelle, refaire navam ».

J’en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruxner leur estomach , pour acquérir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnolé, quelle gehenne ne souffrent elles, guindées et cenglées, à tout de grosses coches 3 sur les costés , jusques à la chair vifve? ouy, quelquesfois à en mourir.

Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps de se blecer à escient pour donner foy à leur parole : et nostre roy * en recite des notables exemples de ce qu’il en a veu en Poloigne, et en i’cndroict de luy mesmc. Mais oullre ce que je sçais en avoir esté imité en France par aulcuns, quand je veins de ces fameux estais de Blois , j’avois veu peu auparavant une fille, en Picardie, pour tesmoigner la sincérité de ses promesses et aussi sa constance, se donner, du poinçon qu’cite portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui lui faisoit craqueter la peau , et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres pour leurs dames, et, à fin que

(t| Jamais lr dernier de» jladlaleur» a-t-S on gémi ou rtungé de visa*» î Quel art dan» sa cliule meme, pour en dérober la honte atit yrut du public? Renversé enBo aux pied» de son adversaire. lounieH.il la léle lorsqu’on lui ordonne de recevoir le coup i ourlet ? Cic., Truc. Quarte., Il, 17.

1*1 II "'en trouve qui ont le eourase d’arracher leur» cheveux Sri» cl de s'écorcher tout le visage pour sc faire une nouvelle peau. Tl»., I, S, as.

(SJ C'esi-Mirc des Cctiues, qol, pressées fortement sur les «tds par îles ceintures, y rendaient la rlialr insensible et aussi dore que la corne ou le cal qui vient aux mains de certain» ouvrier», c.

(•) Henri III. Voyez Dt Tnor, BUI., Sv. LVnl, ann. 1571. C.

la marque y demeure , ils portent soubdain du feu sur la playe , et l’v tiennent un temps incroyable pour arrester le sang et former la cicatrice ; gents qui l'ont veu l’ont escript , et me l’ont juré : mais pour dix aspres • , il se treuve touts les jours entre eulx personne qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras ou dans les cuisses. Je suis bien avse que les tesmoings nous sont plus à main où nous en avons plus affaire ; car la chrestienté nous en fournit à suffisance : et après l’exemple de nostre sainct Guide, il y en a eu force qui, par dévotion, ont voulu porter la croix. Nous apprenons, par temoing très digne de foy*, que le roy sainct Louys porta la haire jusques à ce que , sur sa vieillesse , son confesseur l’en dispensa ; et que touts les vendredis il se faisoit battre les espaules, par son presbtre, de cinq chaisnettes de fer, que pour cet effect on portoit emniv ses besongnes de nuict.

Guillaume, nostre dernier duc de Guyenne, pere de ceste Alienor qui transmeil ce duché aux maisons de France et d’Angleterre, porta, les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement, un corps de cuirasse soubs un habit de religieux , par pénitence. Foulques , comte d’Anjou, alla jusques en Jérusalem, pour là se faire fouetter à deux de scs valets, la (•horde au col , devant le sépulcre de nostre Seigneur. Mais ne veoid on encores touts les jours au vendredi sainct , en divers lieux , un grand nombre d’hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et percer jusques aux os? eela ay je veu souvent, et sans enchantement : et disoit on (car ils vont masqués) qu’il y en avoit qui pour de l’argent entreprenoient en cela de garantir la religion d’aultruy, par un mespris de la douleur d’autant plus grand, que plus peuvent les aiguillons de la dévotion que de l’avarice. Q. Maximus enterra son fils consulaire, M. Cato le sien prêteur désigné, et L. Paulus les siens deux en peu de jours, d’un visage rassis, et ne portant nul tesmoignage de dueil3. Je disois, en mes jours, de quelqu'un , en gaussant , qu’il avoit choué ‘ la divine justice ; car la mort violente de trois grands enfants luy ayant esté envoyée en un

(!) Monnaie turque qui vaut à peu près un sou. E. J.

(il le sire de Joinville, dans ses Meiuoirn,

P) Cic., TuscuL , III , SS. C.

( t) Dttappoimé.

jour pour un aspre coup de verge, comme il est à croire , peu s’en fallut qu’il ne la prinst à faveur et gratification singulière du ciel. Je n’ensuys pas ces humeurs monstrueuses ; mais j’en ai perdu en nourrice deux ou trois \ sinon sans regret , au moins sans fascherie : si n’est il gueres d’accident qui touche plus au vif les hommes. Je vcois assez d’aultres communes occasions d’affliction, qu’à peine sentirois je si elles me venoient ; et en ay mosprisé , quand elles me sont venues, de celles ausquelles le monde donne une si atroce figure , que je n’oserois m’en vanter au peuple sans rougir : ex qvo intelligitur , non in nalura , sed in opinione , esse trgritudinem *. L’opinion est une puissante partie, hardie et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la scureté et le repos qu’Alexandre et Cæsar ont faict l’inquictude et les difficultés? Terez, le pere de Sitalcez(I) * 3 4 5, souloit dire que “ Quand il ne faisoit point la guerre, il lui estoit advis qu’il n’y avoit point de différence entre luy et son palefrenier *. » Caton , consul , pour s’asseurer d’aulcunes villes en Espaigne , ayant seulement interdict aux habitants d’icelles de porter les armes, grand nombre se tuèrent : ferox gens, nullam vitam rati sine armis esse». Combien en savons-nous qui ont fuy la doulceur d’une vie tranquille en leurs maisons , parmi leurs cognoissants, pour suy vre l'horreur des deserts inhabitables; et qui se sont jectés à l’abjection, vilitc et mespris du monde , et s’y sont pleus jusques à l’affectation! Le cardinal Borromée®, qui mourut dernièrement à Milan , au milieu de la desbauche a quoy le convioit et sa noblesse et ses grandes richesses, et l’air de l’Italie, et sa jeunesse, se mainteint en une forme de vie austere, que la mesme robbe qui luy servoit en esté luy servoit en hyver; n’avoit pour son coucher que la paille ; et les heures

(I) Cette Indifférence est remarquable. Deux ou trois! il ne sait pas combien d'enfants il a perdus- J. V. L.

(i) D’où Ton peut voir que l'affliction n’est pas un effet de la nature, mais de l'opinion. Cic., Taxe., III , t8.

(3) nol de Thrace, dont H est parié dans Thucydide ,11,98, et dans inodore de Sicile, XII , 50. J. V. L.

(4) Plct., Apophthegmes. C.

(5) peuple féroce , qui ne croyait pas qu’on pût vivre sans combattre. Tit. Lit., XXXIV , 17.

(C) Archevêque de Milan , honoré par rfigSsc sous le nom de saint Clutrles, né en 1538, mort en 15A4. Ses ouvrages ont été recueillis en5 vol. in- fol-, Milan, 1747. J. V. L.

qui luy restoient des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genouils, ayant un peu d’eau et de pain à costé de son livre, qui estoit toute la provision de ses repas, et tout le temps qu’il y employoit.

J’en sçais qui, à leur escient, ont tiré et proufit et advancement du eocuage , de quoy le seul nom effroye tant de gents.

Si la veue n’est le plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant ; mais les plus plaisants et utiles de nos membres semblent estre ceulx qui servent à nous engendrer ; toutesfois assez de gents les ont prins en haine mortelle, pour cela seulement qu’ils estoient trop aimables, et les ont rejectés à cause de leur prix ; autant en opina des veulx celuy qui se les creva. La plus commune et plus saine part des hommes tient à grand heur l’abondance des enfants ; moy et quelques aultres à pareil heur le default, et quand on demande à Thaïes («ourquoy il ne se marie point , il respond qu’il n’aime point à laisser lignée de soy *.

Que nostre opinion donne prix aux choses, il se vcoid par celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pas seulement pour les estimer, ains à nous, et ne considérons ny leurs qualités nv leurs utilités, mais seulement nostre coust à les recouvrer, comme si c’estoit quelque piece de leur substance, et appelions valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy je m’advise que nous sommes grands mesnagiers de nostre mise ; selon qu’elle poise, elle sert ; de ce mesme qu’elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à fauls fret® : l’achat donne filtre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la dévotion, et l’aspreté à la médecine ; tel3 pour arriver à la pauvreté, jecta scs escus en ceste mesme mer que tant d’aultres fouillent de toutes parts pour y pcscher des richesses. Epicurus dict* que l’estre riche n’est pas

(I) IXOGinE Luatr. , l , K. Le leste grec présenté un double sens. C.

(S) C'est-à-dire ne laisse jamais courir notre mise ( le prix que nous mettons aux choses) comme tme simple non-valeur. Le fret est le louage d'un navire pour transporter des marchandises d'un port à un autre. A fauls fret aiguille ici d'après une trop faible appréciation. C

(3) A ri* lippe , dans Dioc. L verge , Il , 771, cl dans lioa,, Soi. j 11,3, 100. J. V. l,

(i) Dans Ses., Epis/., 17. C.

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