LIVRE I, CHA.P. XL
faim, le froid, le cb&utd, les veilles qu’elle nous fait souffrir : ainsi n'ayons à faire qu’à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estrc; et volontiers, car jcsuisl’liomme du monde qui luy veulx autant de mal et qui la fuys autant, pour jusques à présent n’avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle: mais il est en nous, sinon de l’anéantir, au moins de l’amoindrir par patience; et, quand bien le corps s’en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l’ame et la raison en bonne trempe. Et s’il ne l’estoit, qui auroit mis en crédit la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? où joueroyent elles leur roole, s’il n’y a plus de douleur à desfier ? Avida est periculivirlus1: s’il nefault coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pièces la chaleur du midy, se paistre d’un cheval et d’un asne, se veoir destailler en pièces et arracher une balle d’entre les os, se souffrir recoudre, cautériser et sonder, par où s’acquerra l’advantagc que nous voulons avoir sur le vulgaire? C’est bien loing de fuyr le mal et la douleur, ce que disent les sages, » que des actions egualemenl bonnes, celle là est plus souhaitable à faire où il y a plus de peine. » Aon enim hilaritate, nec lascivia, nec riiu, aut joco, comité levilatit, sed serpe eliam tristes firmitale et constantia sunl beati*. Et à cestc cause, il a esté impossible de persuader à nos peres que les conquestes faictes par vifve force au hazard de la guerre ne feussent plus advantageuses que celles qu’on faict en toute seureté par practiques et menées.
lœttus esl, quoties magna tibt connut honeitum S,
Davantage, cela nous doibt consoler, que naturellement si la douleur est violente, elle est courte; si elle est longue, elle est legicre : Si gravis, brevis; si longue, levis *. Tu ne la sentiras gueres longtemps, si tu la sens trop; elle mettra fin à soy ou à toy : l’un et l’aultre revient à un; si tu ne la portes, elle t’emportera. Uemineris maximos morte finiri; paréos multa
(t) La vertu est avide de périt. Ses., de Proi identia, c. 4.
(i) Ce n'est point par la Joie et les plaisirs, par les Jeux cl les ris, compagnie ordinaire de la frivolité, qu'ou est heureux ; les lo»es austères trouvent le bonheur dans la constance et la fcrmelc. Cic., de Finib., Il, 10.
(3) La vertu est d'autant plus douce qu'elle nous a plus Coûté. Mc., IX, 401.
(4) Cic., de FUiit>., Il, 39.
habere intervalla reguietis; mediocrium nos esse dominos , ut si lolerabiles sint, feramus ; sin minus, e vita, çuum ea non plaeeal, tanquam e thealro, exeumus'. Ce qui nous faict souffrir avecques tant d’impatience la douleur, c’est de n’estre pas accoustumés de prendre nostre principal contentement en l’ame, de ne nous fonder point assez sur elle, qui est seule et souveraine maistressc de nostre condition. Le corps n’a, sauf le plus et le moins, qu’un train et qu’un pli : elle est variable en toute sorte de formes, et renge à soy, et à son estât quel qu’il soit, les sentiments du corps et touts aultres accidents : pourtant la faull il estudier et enquérir, et esveiller en clic ses ressorts touts puissants. Il n’y a raison, ny prescription, ny force qui vaille contre son inclination et son choix. De tant de milliers de biais qu’elle a en sa disposition, donnons luy en un propre à nostre repos et conservation mous voylà, non couverts seulement de toute offense, mais gratifiés mesme, et flattés, si bon luy semble, des offenses et des maulx. Elle faict son proufit de tout indifféremment : l’erreur, les songes, luy servent utilement, comme une loyale matière à nous mettre à garant et en contentement. Il est aysé à veoir que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c’est la poincte de notre esprit : les bestes, qui le tiennent soubs boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et naïfs, et par conséquent uns, à peu près, en chasquc espece, ainsy qu’elles montrent par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions pas en nos membres la jurisdiction qui leur appartient en cela, il est à croire que nous en serions mieulx, et que nature leur a donné un juste et modéré tempérament envers la volupté et envers la douleur; et ne peult faillir d’estre juste, estant egual et commun. Mais, puisque nous nous sommes émancipés de ses réglés pour nous abandonner à la vagabonde liberté de nos fantasies, au moins aidons nous à les plier du costé le plus agréable. Platon* craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d’autant qu’il oblige
(I) Souvlens-lnl que lés grandes douleurs «e terminent par la mort ; que les petites ont plusieurs intervalles de repos, el que nous sommes maUres des médiocres; ainsi, lant qu'elles seront supportables, flous souffrirons patiemment ; si elles ne le sont pas, si la vie noos déptall, noue est sortirons comme d'un théâtre. Cic., de Finib,, I, ta.
(ïj Dans le Phctlon, 1. 1, p. 03. c.
et attaclie par trop Parue au corps : moy plustost, au reliours, d’autant qu’il l’on desprend et descloue. Tout ainsi que l’onnemy se rend plus aspre à nostre fuite : aussi s’enorgueillit la douleur à nous veoir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à qui luy fera teste : il se fault opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arriéré, nous appelons à nous et attirons la ruyne qui nous menace. Comme le corps est plus ferme à la charge en le raidissant, aussi est l’ame.
Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gents foibles de reins comme moi : où nous trouverons qu’il va de la douleur comme des pierres, qui prennent couleur ou plushaulteou plus morne, selon la feuille où l’on les couche, et qu’elle ne tient qu’autant de place en nousque nous luy en faisons : Tantum doluerunt quantum doloribus se imeruerunt 1 . Nous sentons plus un coup de rasoir du chirurgien que dix coups d’espée en la chaleur du combat. Les douleurs de l’enfantement, par les médecins et par Dieu mesine estimées grandes1 3, et que nous passons avecques tant de cerimonies, il y a des nations entières qui n’en font nul compte. Je laisse à part les femmes lacedemoniennes; mais aux souisses, parnty nos gents de pied, quel changement y trouvez vous? sinon que trottant après leurs maris vous leur veoyez aujourd'huy porter au col l’enfant qu’elles avoienl hier au ventre : et ces .Egyptiennes contrefaictes, ramassées d’entre nous , vont elles mesmes laver les leurs qui viennent de naistre, et prennent leurs bains en la plus prochaine riviere. Ouït e tant de garses qui desrobent touts les jours leurs enfants en la génération comme en la conception, ccste belle et noble femmede Sabinus, patricien romain, pour l’interest d’aultru v, supporta seule, sans secours et sans voix et gémissement, l’enfantement de deux jumeaux5. Un simple garsonnet de Laccdemone a\ ant desrobé un regnard (car ils craignoient encores plus la honte de leur sottise au larrecin que nous ne craignons la peine de nostre malice), et l’ayantmis sous sa cappe, endura plustosl qu’il luy eust rongé le ventre que de
(l) Autant ils se sont livrés & la douleur, amant a-t-elle eu de prise sur eux. Augvstui, de Civil. Deit 1, 10. — Montaigne a détourné le sens de ce passage. G.
(*> f« dolare parie* fUim. (Venfeic, tn, 16. J. V. L.
(3) Plût., traité de i amour, c. 3t. C.
se dcscouvrir*. Et un aultre, donnant de l’encens à un sacrifice, se laissa brusler jusques à l’os par un charbon tumbé dans sa manche pour ne troubler le mystère1 : et s’en est veu un grand nombre pour le seul essay de vertu , suyvant leur institution, qui ont souffert en l’aage de sept ans d’estre fouettés jusques à la mort sans altérer leur visage. Et Cicero5 les a veusse battre à troupes, de poings, de pieds et dents, jusques à s’évanouir, avant que d’advouer estre vaincus. A ’unquam naturam moi rinceret ; est enim ea semper inricta : sed nos umbris, deliciis, otio, languore, desidia animum infeeimus ; opinionibus nutloque more delinitummolliiimus*. Cliascunsçail l’histoire de Scevola qui, s’estant coulé dans le camp ennemv pour en tuer le chef, et ayant failly d’attainctc, pour reprendre son effect d’une plus estrange invention et descharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui estoit le roy qu’il vouloit tuer, non seulement son dcsscing, mais adjousta qu'il y avoit en son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprinse, tels que luy : et, pour montrer quel il estoit, s’estant faict apporter un brasier, veit et souffrit griller et rostir son bras jusques à ce que l’ennemy mesme en ayant horreur commanda oster le brasier5. Quoy! celuv qui ne daigna interrompre la lecture de son livre, pendant qu’on l’ineisoit6? et ccluy qui s’obstina à se mocquer et à rire, à l’envy des maulx qu’on luy faisoil1 ; de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenoient, et toutes les inventions des torments redoublés les uns sur les aultres, luy donnèrent gaigné ? Mais c’estoit un philosophe. Quoy ! un gladiateur de César endura, tousjours riant, qu’on luy sondast et destaillast ses playes : Quis mediocris gladiator
(I) Pixt., rte de Lyeurque, c.,M. C.
(i) Val. Max., III, S, est. I. Ol.ill un jeune Macédonien. J. V. L.
P) Tue. QiiteU., V, *7. C.
(IJ Jamais l'usage ne (Hjiirrait vaincre la nature -, elle est Invinnlilc , mal., parmi noua, elle est corrompue parla mollesse, par les délices, par roWveté, par l'Indolence; elle cal altérée par des opinions fauves et de mauvaises habitudes, etc, rose. Qiiœil., V, ,7.
(SJ TITK-I.1VS, II, «. 1. V. L.
(6) ses.. Epia. 78. C.
(7) lo., Ihtd. St je ne me trompe, II s'aRll tel d'Anaxarque, que Nlenereon, tyran de Cypre, fit mettre en pièces sans pouvoir vaincre sa cousuturr. voyea, dans Dtoc. Unix, la rie a’suaxartpx, IX, 58 et 58.0.