‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 132 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XL

qu’il la fault combattre; les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si j’amasse, ce n’est que pour l’esperance de quelque voisine emploi! e, non pour acheter des terres, de quoy je n’ay que faire, mais pour acheter du plaisir. .Von esse cupidum pecunia est : non esse emarem rectigal est1 * 3. Je n’ay ny gueres peur que bien me faille, ny nul désir qu’il augmente : THritiarum fructus est in copia; copiam déclarai salietas * : et ne me gratifie singulièrement que ceste correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à l’avarice, et que je me veoye desfaict de ceste folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies.

Feraule/., qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l’accroist de chevance n’estoit pas accroist d’appetit au boire, manger, dormir et embrasser sa femme, et qui, d’aultre part, sentoit poiser sur ses espaules l’importunité de l’ieconomie, ainsi qu'elle faict à moy, délibéra de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant après les richesses; et luy feit présent de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encores qu’il estoit en train d’accumuler touts les jours par la libéralité de Cvrus son bon maistre, et par la guerre; moyennant qu’il prinst la charge de l’entretenir et nourrir honnestement comme son hoste et son amv. Ils vescurent ainsi depuis très heureusement, et egualement contents du changement de leur condition*.

Voyli un tour que j’imiterois de grand courage, et loue grandement la fortune d’un vieil prélat que je veois s’estre si purement demis de sa bourse, de sa recepte et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un aultre, qu’il a coulé un long espace d’années autant ignorant ceste sorte d’affaires de son mesnage comme un estrangier. La fiance de la bonté d’aultruy est un non legier tesmoignage de la bonté propre; partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regard, je ne veois point d’ordre de maison ny plus dignement ny plus

(I) C'eM Sire rirhe que de n'eirr pas fl ode de rHieflse» ; c'est un revenu que n'avoir pas la passion d'acheter. Cic., Paradox. , VI , 3.

ft) Lr fruit de* rlcbe«v* est dam rnbondaor* , rt la preuve de l'abonda nre, c’crt le rontrnlrmoul. Cic., Paradox. , VI, a.

(3) Xt'ontà* , CyrufHdic , VIII , S, C.

constamment conduict que le sien. Heureux qui ave réglé à si juste mesure son besoing que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement, et sans que leur dispensation ou assemblage interrompe d’aultres occupations qu’il suyt, plus convenables, plus tranquilles, et selon son eceur!

L’avsance donc et l’indigènee despendent de l’opinion d’un chascun; et non plus la richesse que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir que leur en preste celuy qui les possédé. Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en treuve; non de qui on le croid, mais qui le croid de sov, est content; et en cela seul la creance se donne essence et vérité. La fortune ne nous faict ny bien ny mal ; elle nous en offre seulement la matière et la semence; laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il luy plaist; seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saveur et couleur de l’interne constitution, comme les accoustremcnts nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à eouver et nourrir ; qui en abrieroit un corps froid, il en tireroit mesme service pour la froideur ; ainsi se conserve la neige et la glace. Certes, tout en la maniéré qu’à on fainéant l’estude sert de tonnent, à un vvrongne l’abstinence du vin, la frugalité est supplice aux luxurieux, et l’exercice géhenne à un homme délicat et oysif; ainsin est il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses ny difficiles d’elle» mesmes; mais nostre foiblesse et laschcté les faict telles. Pour juger des choses grandes et haultes, il fault une ame de mesme; aultrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre: un aviron droict semble courbe en l’eau ; il n’importe pas seulement qu’on veoye la chose, mais comment on la veoid 1 .

Or sus, pourquoy, de tant de discours qui persuadent diversement le» hommes de mespriser la mort et de porter la douleur, n’en trouvons nous quelqu’un qui face pour nous? et de tant d’especes d’imaginations qui l’ont persuadé à aultruy, que chascun n’en applique il à soy une, le plus selon son humeur? S’il ne peult digerer la drogue forte et abster-

(I) fHüfwl» rr* mol*, Crr/n, tout en la manière, etc., Mont.Ttjiic induit St.**., Epist. SI. C.

sivc pour dcsraciner le mal, au moins qu’il la prenne lenitive pour le soulager. Opinio est qutedam effeminatn ar 1er is, nec in dolore magis quant eadem in roluplate : qua quum liquescimus, / luimusque mollitia, apis aruleum sine clamore ferre non possumus... Tolum in en est ut tibi imperes *. Au demourant, on n’eschappe pas à la philosophie pour faire valoir oultrc mesure l’aspreté des douleurs et l'humaine foiblesse ; car on la contrainct de se rejecter à ces invincibles répliqués: «S’il est mauvais de vivre en nécessité, au moins de vivre en nécessité il n’est aucune nécessité* : « « Nul n’est mal longtemps qu’à sa faulte. • Qui n’a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie, qui ne vcult ny résister ny fuyr, que luy feroit-on?

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