‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 133 sur 449 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

De ne communiquer sa gloire.

De toutes les resveries du monde, la plus receuc et plus universelle est le soing de la réputation et de la gloire, que nous cspousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyvre ceste vaine image et ceste simple voix qui n’a ny corps ny prinsc :

La fama, ch’ invaghisce a un dolce suono Voi SUperbi mort ali , c par «I bella.

B un * ero, un sogno, anzi del sogno un' ombra Ch’ ad ogni venlo ni dllegua c sg ombra *;

et des humeurs desraisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se desfaccnt plus tard et plus envy de ceste cy que de nulle aultre* : c’est la plus revesehe et opiniastre : Quia eliam bene proficientes animos lentare non cessai 5. 11 n'en est gueres de laquelle la raison accuse si clairement la vanité ; mais

(t) car la douleur , comme par le plaisir, nos âmes s’amollisent ; Plies n’ont plus rien tic niAlc ni de solide , et une piqûre d'abeille nous arrache des cris Tout consiste à savoir

ae commander. Cic., Tutc. Quant., n , 41.

(4) S en., Epiit., 14. J. V. lu

(5) I a renommée , qui , par la douceur de sa voix , onchanle les superbes mortels et parait si ravissante , n’est qu’un écho, un songe , ou plutôt Torobre d’un songe qui se dissipe et s’évanouit en uo moment, tasso , Gertu., cant. XIV , st. 63.

(I) Cette klée parait empruntée de Tacite, H LU., IV , 6 : Etiam sapientibus cupido gtoriœ notissima exultur. C.

(5) Parce qu’elle ne cesse de tenter ceux même qui ont fait des progrès dans la vertu. D, Aicvst., de Civil. Dei,V, 14,

elle a ses racines si vifves en nous que je ne seais si jamais aulcun s’en est peu nettement descharger. Après que vous avez tout dict et tout creu pour la desadvouer, elle produict contre voslre discours une inclination si intestine que vous avez peu que tenir à l’encontre ; car, comme dict Cicero1, ceulx mesmes qui la combattent, cncores veulent ils que les livres qu’ils en escrivent portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu’ils ont mesprisé la gloire. Toutes aultres choses tumbent en commerce ; nous prestons nos biens et nos vies au hesoing de nos amis; mais de communiquer son honneur, et d’estrener aultruy de sa gloire, il ne sc veoid gueres.

Catulus Luctatius, en la guerre contre les Cimbres, ayant faict touts ses efforts pour arrester ses soldats qui fuyoient devant les ennemis, se mcit luy mesme entre les fuyards, et conlrefcit le couard, à fin qu’ils semblassent plustost suyvre leur capitaine que fuyr l’ennemi*; c’cstoit abandonner sa réputation pour couvrir la honte d’aultruy. Quand Charles einquiesme passa en Provence l’an mil cinq cent trente sept, on tient que Antoine de Levé, vcoyant l’empereur résolu de ce voyage, et l’eslimant luy estre merveilleusement glorieux, opinoit toutesfois le contraire et le desconseilloit, à ceste fin que toute la gloire et honneur de ce conseil en feust attribué à son maistre, et qu’il feust dict son bon advis et sa prévoyance avoir esté telle que, contre l'opinion de touts, il eut mis à fin une si belle entreprise5 : qui estoit l’honorer à scs despens. Les ambassadeurs ihraciens, consolants Archilconide, merede Brasidas, de la mort de son fils, et le liault louants jusques à dire qu’il n’avoit point laissé son pareil, elle refusa ceste louange privée et particulière, pour la rendre au public : « Ne me dictes pas cela, répliqua elle ; je sçais que la ville de Sparte a plusieurs citoyens plus grands et plus vaillants qu’il n'estoit*. » En la battaille de Crée y5, le prince de Gales, cncores fort jeune, avoit l’avant

(I) redis le plaidoyer pour Archtas, c. H; pensée reproduite aussi par Pascal. J. V. h.

(4) P HT., Y te de Marias , c. R. C.

(3) Voyez Gul.’. di Bell at ; et Brantôme , Fies des Hommes illustres, h rarllrle A moine de Lève.

(4) Put., Apop/uhegmes des LacCtlemoniens , à l'article Brasidas. C.

(5) Donnée en 1346. Voyez Froissart, vol. 1 , c. 30. C.

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