CHAPITRE XLVI
Des noms.
Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade : de mesme, sous la considération des noms, je m’en vovs faire icy une galimafréc de divers articles.
Chasque nation a quelques noms qui se prennent, je ne sçais comment, en mauvaise part : et à nous Jehan, Guillaume9, Benoist. Item, il semble y avoir, en la geneaiogie des princes, certains noms fatalement affectés : comme des
(I) CM par Pixt., TU d'AgtMm , p. OOS.W. de 1599. C.
(Si Guillaume , dit le Dictionnaire de Trévoux , se disait autrefois par mépris des gens dont on ne faisait pas grand cas. &
Ptolemées à ceulx d’Ægvpte, des Henrvs en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d’où l'on diet que le nom de Guienne est venu', par un froid rencontre, s’il n'en y avoit d’aussi cruds dans Platon mesme.
Item, c’est une chose logiere. mais toutesfois digne de mémoire pour son estrangeté, et escripte par tesmoing oculaire, que Henry, duc de Normandie, (ils de Henry second, roy d’Angleterre, faisant un festin en France, l’assemblée de la noblesse y feut ai grande que, pour passe-temps, s'estant divisée en bandes par la ressemblance des noms, en la première troupe, qui feut des Guillaumes, il se trouva cent dix chevaliers assis & table portants ce nom, sang mettre en compte les simples gentilshommes et serviteurs.
Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistants comme il estoit à l’empereur Geta de faire distribuer le service de ses mets par la considération des premières lettres du nom des viandes* : on servoit celles qui se commenceoient par M : mouton , marcassin, merlus, marsoin; ainsi des aultres.
Item, il se dlct qu’il faict bon avoir bon nom, c’est à dire crédit et réputation; mais encores, à la vérité, est il commode d’avoir un nom beau, et qui avséement se puisse prononcer et retenir, car les roys et les grands nous en cognoissent plus avseement et oublient plus mal volontiers; et de ceulx mesmes qui nous servent, nous commandons plus ordinairement et employons ceulx desquels les noms se présentent le plus facilement à la langue. J’ay veu le roy Henry second ne pouvoir nommer à droict un gentilhomme de ce quartier de Gascoigne; et à une fille de la royne, il feut luy mesme d’advis de donner le nom general de la race, parce que celuy de la maison paternelle luy sembla trop divers. Et Socrates estime digne du soing paternel de donner un beau nom aux enfants.
Item, on dict que la fondation de nostre Dame la grand’, à Poitiers, print origine de ce qu’un jeune homme desbauché, logé en cest endroict, ayant recouvre une garse, et luy ayant d’arrivée demande son nom, qui estoit Marie, se sen-
(I) Le nom de a ithnrne oe Tient point do Gnfffaime, mais liirn dti mil Somraefo. r.tqiHdne.doet on » LOI d'abord T4qnU-nftr , fl ci»uiie la Gnhmnc. A. ï».
(J) Spahtian , Oçia , c. 5. J. V. L. i
tit si vifvement esprins de religion et de respect de ce nom sacrosainct de la Vierge mère de nostre Sauveur, que non seulement il la chassa soubdain, mais en amenda tout le reste de sa vie; et qu’en considération de ce miracle, il feut hasty, en la place où estoit la maison de ce jeune homme, une chapelle au nom de nostre Dame, et depuis l’eglise que nous y veoyons. Ccste correction voyelle et auriculaire, devotieuse, tira droict à l’ame : ceste aultre suivante, de mesme genre, s’insinua par les sens corporels. Pytbagoras, estant en compaignie de jeu- 1 nés hommes, lesquels il sentit complolter, cscbauftés de la Teste, d’aller violer une maison pudique, commanda à la menestriere de changer de ton ; et, par une musique poisante, severe et spondaîque, enchanta tout doulcemenl leur ardeur et l’endormit*.
Item, dira pas la postérité que nostre reformation d’aujourd'buy ayt esté délicate et exacte, de n’avoir pas seulement combattu les erreurs et les vices, et rempli le monde de dévotion , d’humilité, d' obéissance, de paix et de toute espece de vertu, mais d’avoir passé jusques à combattre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Louvs, François, pour peupler lemonde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentants de la foy? Un gentilhomme, mien voisin, estimant les commodités du vieux temps au prix du nostre, n’oublioit pas de mettre en compte la fierté et magnificence des noms de la noblesse de ce temps là, Dont Grumedan, Quedragan, Agesilan; et qu’à les ouïr seulement sonner il se sentoit qu’ils avoient esté bien attitrés gents que Pierre, Guillot et Michel.
Item, je sçais bon gré à Jacques Amyot d’avoir laissé, dans le cours d’une oraison françoise, les noms latins touts entiers, sans les bigarrer et changer pour leur donner une cadence françoise. Celasembloit un peu rude au commencement; maisdesjà l'usage, par le crédit de son Plutarque, nous en aosté toute l’estrangeté. J'ai souhaité souvent que ceulx qui escrivent les histoires en latin nous laissassent nos noms touts tels qu’ils sont; car, en faisant de Vaudemont, YaUemonlanus, et les métamorphosant pour les garber à la grecque ou à la romaine, nous ne sçavons où nous ea sommes, et en perdons 1a cognoissance.
(1} Sr.xm Exruucts , mil xrsus Mallicm., Ut. VI , p. 118. C,