‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 146 sur 449 · LIVRE I, CH AP. XLVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. XLVII

le goust de l'accroistre, desjà par trop empesché à digerer ce qu’il en a : il en a sa brassée toute comble, il n’en peult saisir davantage ; indigne que la fortune luy aye mis un tel bien entre mains; car quel proufit en sent il, si neanlmoins il donne à son ennemv moyen de se remettre sus ? Quelle esperance peult on avoir qu’il ose une aultre fois attaquer ceulx cy ralliés et remis, et de nouveau armés de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sceu poursuyvre touts rompus et effroyés.

Durit fortuna calei, dum conficit omnia terror ‘ ?

Mais enfin, que peult il attendre de mieulx que ce qu’il vient de perdre? Ce n’est pas comme à l’escrime où le nombre destouchesdonnegaing; tant que l’enncmy est en pieds, c’est à recommencer de plus belle ; ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En ceste escarmouche où César eut du pire près la ville d’Oricum, Il reprochoit aux soldats de Pompeius qu’il eust este perdu si leur capitaine eust sceu vaincre*; et luy chaussa bien aultrement les espérons quand ce feut à son tour.

Mais pourquoy ne dira on aussi, au contraire, que c’est l’effect d'un esprit prccipiteux et insatiable de ne sçavoir mettre fin à sa convoitise ; que c’est abuser des faveurs de Dieu de leur vouloir faire perdre la mesure qu’il leur a prescrite, et que de se rejecter au dangier après la victoire c’est la remettre cncores un coup à la mercy de la fortune; que l’une des plus grandes sagesses en l’art militaire, c’est de ne poulser son ennemy au desespoir? Sylla et Mari us, en la guerre sociale, ayant desfaict les Marses, en voyants encorcs une troupe de reste qui , par desespoir, se revenoient jecter sur eulx comme bestes furieuses, ne feurent pas d’advis de les attendre. Si l’ardeur de M. de Foix ne l’eust emporté à poursuyvre trop asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l’eust pas souillée de sa mort : toutesfois encores servit la recente mémoire de son exemple à conserver M. d’Anguien de pareil inconvénient à Serisoles. 11 faict dangereux assaillir un homme à qui vous avez osté tout aultre moyen d’eschapper que par les armes : car c’est une violente maistresse d’escholc que

(I) Lorsque U tortune entraîne tout, lorsque.toot code à la terreur. Lee., VII, 734.

(i) Put., Vie de César, ç. il. C.

Montaigne.

la nécessité ; Gravissimi «Uni morsi/s irritatœ nécessita lis *.

Yiucilur haud gratis, jugulo gui provocal hostem *.

Voylà pourquoy Pharax empeseha le roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la journée contre les Mantinéens, de n’aller aflrontermille Argiens qui estoient eschappés entiers de la desconfiture , ains les laisser couler en liberté pour ne venir à essayer la vertu picquée et despitée par le malheur5. Clodomire, roy d’Aquitaine, après sa victoire, poursuy vant Condemar, roy de Bourgoignc, vaincu et fuyant , le força de tourner teste ; mais son opiniastreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut.

Pareillement, qui auroit à choisir, ou de tenir ses soldats richement et sumptueusement armés, ou armés seulement pour la nécessité, il se presenteroit en faveur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopœmen, Rrutus, Cæsar 4, et aultres, que c’est toujours un aiguillon d’honneur et de gloire au soldat de se veoir paré, et une occasion de se rendre plus obstiné au combat , ayant à sauver ses armes comme ses biens et héritages ; raison, dict. Xenophon5, pourquoy les Asiatiques menoient en leurs guerres femmes , concubines . avecques leurs joyaux et richesses plus cberes. Mais il s’offriroit aussi, de l’aultre part, qu’on doibt plustost osier au soldat le soing de se conserver que de le luy accroistre; qu’il craindra par ce moyen doublement à se hazarder : joinct que c’est augmenter à l’ennemy l’envie de la victoire par ces riches despouilles; et a l’on remarqué que d’aultres fois cela encouragea merveilleusement les Romains à l’encontre des Samnites. Antiochus, montrant à Hannibal l’armée qu’il préparait contre eulx, pompeuse et magnifique en toute sorte d’equipage, et luy demandant : « Les Romains se, contenteront ils de ceste armée? — S’ils s’en contenteront ? respondiet il : vravment, ouv , pour avares qu’ils soyent 6. . Lycurgus deffendoit aux siens non seulement la

(!) C'est ce que Montaigne vient de dire en français. Le texte latin est extrait de la Déclamation de Porcius Latro, qui se trouve dans quelques éditions de Salluste.C.

(â) Celui qui délie la mort ne la reçoit guère sans la donner. Lcgaiji, IV, 375.

(3) Diod. os Sicile, XII, i5. C.

(4) 8cét., César, c. C7. C.

(5) Cyropédle, IV, 4. C.

(6) AttO-CEUt, V, 5. C.

aumptuosité en leur équipage, mais encor es ! de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit il, que la pauvreté et frugalité reluisist avecques le reste de la battaibe *.

Au* sieges et ailleurs où l’occasion nous approche de l’ennemy, nous donnons volontiers licence au* soldats de le braver, desdaigner et injurier de toutes façons de reproches, et non sans apparence de raison; car ce n’est pas faire peu de leur osier loute esperance de grâce et de composition, en leur représentant qu’il n’y a plus ordre de l’attendre de celuy qu’ils on', si fort oultragéet qu’il ne reste remede que de la victoire : si est ce qu'il en mesprint à Vitellius*; car ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats desaccoust unies de longue main du faict de la guerre et amollis par les delices de la ville, il les agassa tant eniin par ses paroles picquantes , leur reprochant leur pusillanimité et le regret des dames et festes qu’ils venoient de laisser A Rome , qu’il leur remeit par ce moyen le cœur au ventre, ce que nuis exhnrtements n’avoient sccu faire, et les attira luy mesme sur ses bras, où Ion ne les pouvoit poulser. Et de vray , quand ce sont injures qui touchent au vif, elles peuvent faire aysécment que celuy qui alloit laschement à la besongne pour la querelle de son roy y aille d’une aultre affection pour la sienne propre.

A considérer de combien d’importance est la conservation d’un chef en une armée, et que la visée de l’ennemy regarde principalement ceste teste à laquelle tiennent toutes les aultres et en despendent, ilsemble qu’on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous veovons avoir esté prins par plusieurs grands chefs, de se travestir et desguiser sur le poinct de la meslée : toutesfois l’inconvenient qu’on encourt par ce moyen n’est pasmoindrc que celuy qu’on pense fuyr, car lecapitaine venant à estre mescogneu des siens, le courage qu’ils prennent de son exemple et de sa presence vient aussi quand et quand à leur faillir, et perdant la veue de ses marques et enseignes accoustumées, ils le jugent, ou mort, ou s’estre desrobé désespérant de l'affaire. Et quant à l’experience, nous luy veoyons favoriser tantost l’un, tantost l’aultre

(1) Plot., Apophtheymes des LacCdemottlens, à la ûn de ceux de Lycurgue. C

(i) Ou pluirtt à Hroitenanl*, qui rumina ndnb*nt en ?oii absence. Voyez Eut., l ie U'ottton, <•. 3. C.

party. L’accident de Pyrrbus, en la battaiile qu’il eut contre le consul Levinus en Italie, nous sert à l’un et l’aultre visage ; car pour s’estre voulu cacher soubs les armes de Megacles, et luy avoir donné les siennes, il sauva bien sans doubte sa vie, mais aussi il en cuida encourir l’aultre inconvénient de perdre la journée. Alexandre, Cæsar, Lucullus, aimoient à se marquer au combat par des accoustrements et armes riches, de couleur reluisante et particulière. Agis, Agesilaus, et ce grand Gylippus', au rebours, aboient àlaguerreobscurement couverts et sans atour impérial.

A la battailledePbarsale, entre aultres reproches qu’on donne à Pompeius, c’est d’avoir arresté son armée pied coy, attendant l’ennemy : » Pour autant que cela (je desroberay icy les mots mesmes de Plutarque*, qui valent mieulx que les miens ) affoiblit la violence que le courir donne aux premiers coups ; et quand et quand oste l’cslanccmcnt des combattants les uns contre les aultres, qui a accoustuméde les remplir d'impétuosité et de fureur plus qu’aultreebose, quand ils viennent à s’entrechocqucr de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course; et rend la chaleur des soldats, en maniéré de dire, refroidie et ligée. » Voylà ce qu’il dict pour ce roolle. Mais, si Cæsar eust perdu, qui n’eust peu aussi bien dire qu’au contraire la plus forte et roide assiette est celle en laquelle on se tient planté sans bouger , et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing sa force en soymesme, a grand advantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desjà consommé à la course la moitié de son haleine? oultre ce que l’armée estant un corps de tant de diverses pièces, il est impossiblequ’elle s’esmeuve, en ceste furie, d’un mouvement si juste qu’elle n’en altère ou rompe son ordonnance, et que le plus dispos ne soit aux prinses avant que son compaignon le secoure. En ceste vilaine battaiile de deux frères perses, Clcarchus, Lacedemonien, quicommandoit les Grecs du party deCyrus, les mena tout bellement h la charge, sans se haster : mais à cinquante pas près, il les meil à la course, espérant, par la briefveté de l’espace, mesna-

(i) Vojrci Dioo. tu sjciix, xm, ss. c.

C’esl-it-dire de soit traducteur Arayot, dans la rie (te Pomper, c. 19. César hlftino au*«l Poiupée de celle bute, de tell. tic. III, 17. C.

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