‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 161 sur 449 · LIVRE I. CH 4P. LVI · texte numérisé non relu

LIVRE I. CH 4P. LVI

mes escrfpts, mais encores mes pensées. Egalement m’en sera acceptable et utile la condamnation comme l’approbation, tenant pour absurde et impie* si rien se rencontre, ignoramment ou inadvertamment couché en ceste rapsodie, contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis nay, et pourtant, me remettant tousjours à l'auctorité de leur censure, qui peult tout sur moy, je me mesle ainsi témérairement à toute sorte de propos, comme icy.

Je ne sçais si je me trompe ; mais puisque, par une faveur particulière de la bonté divine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m’a tousjours semblé que nous en debvions avoir l’usage plus ordinaire que nous n’avons; et, si j’en estois creu, à l’entrée et à l’issue de nos tables, à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulières ausquelles on a aceoustumé de mesler des prières, je vouldrois que ce feust le patenoslre que les chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousjours. L’Eglise peult estendre et diversifier les prières, selon le besoing de nostre instruction; car je sçais bien que c’est tousjours mesme substance et mesme chose; mais on debvoit donner à celle là ce privilège, que le peuple l’eust continuellement en la bouche; car il est certain qu’elle dict tout ce qu’il fault, et qu’elle est très propre à toutes occasions. C’est l’unique priere de quoy je me sers partout, et la répété au lieu d’en changer; d’où il advient que je n’en ay aussi bien en mémoire que celle là.

J’avois présentement en la pensée d’où nous venoit cette erreur, de recourir à Dieu en touts nos desseings et entreprinses, et l’appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veult de l’aide, sans considérer si l'occasion est juste ou injuste, et de escrier son nom et sa puissance en quelque estât et action que nous soyons, pour vicieuse qu’elle soit. U est bien nostre seul et unique protecteur,

(I) Edition do !80î : h tenant pour fuecrable, 8*tJ se tmrvc chose dicte par moy, ignorammenl ou inadvert animent, contre les «aioclea prescriptions de l'Eglise catholique, etc. » — lloutaigne tut accusé de son vivant, à cause de ce chapitre, d’être un peu dç l'hérésie de Battu; mal? (Inquisition n’en sut rien. yv. I.

et peult toutes choses à nous ayder : mais encores qu’il daigne nous honorer de ceste doulce alliance paternelle, il est pourtant autant juste comme il est bon et comme il est puissant; mais il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison d’ieelle, non selon nos demandes.

Platon, en ses loix*, fait trois sortes d’injurieuses creances des dieux : « Qu’il n’y en aye pont; qu’ils ne se meslent pas de nos affaires; qu’ils ne refusent rien à nos vœux, offrandes et sacrifices. - La première erreur, selon son advis, ne dura jamais immuable en homme depuis son enfance jusques à sa vieillesse. Les deux suvvantes peuvent souffrir de la constance.

Sa justice et sa puissance sont inséparables ; pour néant implorons nous sa force en une mauvaise cause. Il fault avoir l’ame nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et deschargée de passions vicieuses; aultrement nous luv présentons nous mesmes les verges de quoy nous chastier : au lieu de rabiller nostre faulte, nons la redoublons, présentants à celuy à qui nous avons à demander pardon une affection pleine d’irreverence et de haine. Voylà pourquoy je ne loue pas volontiers ceulx que je veois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere ne me tesmoignent quelque amendement et reformation,

SI, noetttmut adulier,

Tempora Santontco vêlas adoperia eucullo *.

Et l’assiette d’un homme meslant à une vie exsecrable la dévotion semble estre aucunement plus condamnable que celle d’un homme conforme à soy, et dissolu partout : pourtant refuse nostre Eglise tous les jours la faveur de son entrée et société aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieulx dire, nous lisons ou prononceons nos prières; ce n’est enfin que mine, et me desplaist de veoir faire trois signes de croix au Bencdicite, autant à Grâces (et plus m’en desplaist il de ce que c’est un signe que j’ay en reverenc* et continuel usage, mesme-

(1) Liv. X. au commencement, p. 887, dd. d'Henri F- tienne ; p. 378. dd. de M. Asl, Lripsick, 1814. Tout ce passage des Lots est traduit et commente dans les Peiuert de plajvn, p. 98 et suiv., seconde édlliou. J. V. L.

fs) SJ, pour assouvir h nuit le* dérir* adultéré?, lu té couvres la lète d'une cape gauloise. Jiv.; vm/144.

ment quand je baaille) , et ce pendant, toutes les aultres heures du jour, les veoir occupées à la haine, l'avarice, l’injustice: aux vices leur heure ; son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C’est miracle de veoir continuer des actions si diverses, d’une si pareille teneur, qu’il ne s'y sente point d’interruption et d’alteration, aux confins mesme et passage de l’une à l’autre. Quelle prodigieuse conscience se peult donner repos, nourrissant en mesme giste, d’une société si accordante et si paisible, le crime et le juge?

Un homme de qui la paillardise sans cesse regente la teste, et qui la juge très odieuse à la vue divine, que dict-il à Dieu quand il luy en parle? 11 se ramene; mais soubdain il recheoit. Si Pobject de la divine justice et sa presence frappoient, comme il dict, et chastioient son ame, pour courte qu’en feust la penitence, la crainte mesme y rejecteroit si souvent sa pensée, qu’incontinent il se verroit maistre de ces vices qui sont habitués et acliarnés en luy. Mais quoy 1 ceulx qui couchent une vie entière sur le fruict et émolument du péché qu’ils sçavent mortel? combien avons nous de mestiers et vacations receues, de quoy l’essence est vicieuse? et celuy qui, se confessant à moy, me recitoit avoir, tout un aage, faict profession et les effects d’une religion damnahle selon luy, et contradictoire à celle qu’il avait en son cœur, pour ne perdre son crédit et l’honneur de ses charges, comment pastissoit il ce discours en son courage? de quel langage entretiennent ils sur ce subject la justice divine? Leur repentance consistant en visible et maniable réparation, ils perdent et envers Dieu et envers nous le moyen de l’alleguer : sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Je tiens que de ces premiers il en va comme de ceulx ici; mais l'obstination n’y est pas si aysée à convaincre. Ceste contrariété et volubilité d'opinion si soubdaine, si violente, qu’ils nous feignent, sent pour moy son miracle : ils nous représentent l’estât d’une indigeslible agonie.

Que l’imagination me sembloit fantastique de ceulx qui, ces années passées, avoient en usage de reprocher à chascun, en qui il reluisoit

(I) unis que \i lire de ceux qui fondent leur vie eniure sur le fruit, etc.

quelque clarté d’esprit, professant la religion catholique , que c’estoit à feincte : et tenoient mesme, pour lui faire honneur, quoy qu’il dist par apparence, qu'il ne pouvoit faillir au dedans d’avoir sa creance reformée à leur pied! Faschcuse maladie , de se croire si fort qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire! et plus fascheuse encore qu’on se persuade d'un tel esprit qu’il préféré je ne sçais quelle disparité de fortune présente, aux espérances et menaces de la vie cternelle! Us m’en peuvent croire : si rien eust deu tenter ma jeunesse, l’ambition du hasard et de la difficulté qui suyvoient ceste recente entreprinse y eust eu bonne part.

Ce n’est pas sans grande raison, ce me semble, que l’Eglise deffend l’usage promiscuc, téméraire et ind iscret , des sainctes et d i vines chansons que le Sainct Esprit a dicté en David. Il ne fault mesler Dieu en nos actions qu’avecques reverence et attention pleine d’honneur et de respect : ceste voix est trop divinepour n’avoir aultre usage que d’exercer les poulmons et plaire à nos aurcilles ; c’est de la conscience qu’elle doibt estre produicte. et non pas de la langue. Ce n’est pas raison qu’on permette qu’un garson de boutique, parmy ses vainset frivoles pensements, s’en entretienne et s’en joue ; ny n’est certes raison de veoir tracasser, par une salle et par une cuisine, le sainct livre des sacrés mysteresdenostre creance : c’estoient autrefois mystères, ce sont à présent desduits et esbats. Ce n’est pas en passant, et tumultuairement, qu’il fault manier un estude si serieux et venerable ; ce doibt estre une action destinée et rassise, à laquelle on doibt tousjours adjouster ceste préfacé de nostre office, Sursum corda, et y apporter le corps mesme disposé en contenance qui tesmoigne une particulière attention et reverence. Ce n’est pas l’estude de tout le monde; c’est l’estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle; lesmeschants, les ignorants s’y empirent : ce n’est pas une histoire à conter ; c’est une histoire à révérer, craindre et adorer. Plaisantes gents, qui pensent l’avoir rendue palpable au peuple , pour l’avoir mise en langage populaircINe tient il qu’aux mots qu’ils n’entendent tout ce qu’ils treuvent par escript? Dirav jeplus? pour l’en approcher de ce peu, ils l'en reculent ; l’ignorance pure, et remise toute en aultruy, estoit bien plus salutaire et plus sçavante que n’est ceste science verbale et

vaine , nourrice de presumpiion et de témérité.

Je crois aussi que la liberté à chascun de dissiper une parole si religieuse et importante, à tant de sortes d’idiomes, a beaucoup plus de dangier que d’utilité. Les Juifs, les Mahometans, et quasi touts aultres, ont espousé et révèrent le langage auquel originellement leurs mystères avoient esté conceus ; et en est deffendue l'alteration et changement, non sans apparence. Sçavons nous bien qu’en Basque et Bretaigne il y ayt des juges assez pour establircesle traduction faicte en leur langue? L’Eglise universelle n’a point de jugement plus ardu à faire, et plus solenne. En preschant et parlant, l’interpretation est vague, libre, muable, et d’une parcelle ; ainsi ce n’est pas de mesme.

L’undenos historiens grecs accuse justement son siecle de ce que les secrets de la religion chrestienne estoient espandus emmy la place, ès mains des moindres artisans ; que chascun en pouvoit desbattre et dire selon son sens ; et que ce nous debvoit estre grande honte, nous qui, par la grâce de Dieu, jouissons des purs mystères de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veuqueles Gentils interdisoient à Socrates, à Platon, et aux plus sages, de s’enquérir et parler des choses commises aux presbtres de Delphes : dict aussi que les factions des princes, sur le subject de la théologie, sont armées, non de zele, mais de cholere; que le zele tient de la divine raison et justice, se conduisant ordonnéement et moderéement, mais qu’il se change en haine et envie, et produict, au lieu de fromentet de raisin, de l’ivroyeet des orties, quand il est conduict d’une passion humaine. Et justementaussi, cest aultre, conseillant l’empereur Theodose, disoit les disputes n’endormir pas tant les schismes de l’Eglise que les esveiller et animer les heresies ; que pourtant il falloit fuyr toutes contentions et argumentations dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la fov establies par les anciens. Et l’empereur Andronicus1, ayant rencontré en son palais des principaux hommes aux prinses de parole contre Lapodius, sur un de nos poinctsde grande importance, les tansa, jusques à menacer de les jecter en la riviere s'ils continuoient. Les enfants et les femmes,

(0 Andronic Commfciie. Voyez nicéîas, II, 4, ou II n'y a pas “« moi de Lapodius. C.

nos jours, regentent les hommes plus vieux et expérimentés sur les lois ecclesiastiques : là où la première de celles de Platon* leur deffend de s’enquérir seulement de la raison des loix civiles, qui doibvent tenir lieu d’ordonnances divines; et permettant aux vieux d’en communiquer entre euLx, et avecques le magistrat, il adjouste : - Pourveu que ce ne soit pas en présence des jeunes, et personnes profanes. »

En evesque1 a laissé par escript qu’en l’aultre bout du monde il y a une isle, que les anciens nommoient Dioscoridc, commode en fertilité de toutes sortes d’arbres, fruicts, et salubrité d’air; de laquelle le peuple est chrestien, ayant des églises et des autels qui ne sont parés que de croix sans aultres images, grand observateur de jeusneset de festes, exact payeur de dismes aux presbtres, et si chaste que nul d’eulx ne peult cognoistre qu’une femme en sa vie; au demourant, si content de sa fortune qu’au milieu de la mer il ignore l’usage des navires, et si simple que, de la religion qu’il observe si soigneusement, il n’en entend un seul mot : chose incroyable à qui ne sçauroit les païens, si dévots idolastres, necognoistre de leurs dieux que simplement le nom et la statue. L’ancien commencement de lifenalippe, tragédie d'Euripides, portoit ainsin,

0 Jupiter .' car de loy rien «non

Je ne cognois seulement que le nom 3.

J’ay veu aussy de mon temps faire plaincte d’aulcuns escripts, de ce qu’ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de

(I) lois, Ut. i, p. s», c.

(81 Osorius, évéque de Silvès en Algarve», auteur du livre intitulé de Rébus gesiis Emmamtelis régis Lustlaniœ. Mais c’est du sieur Coulai t, son traducteur, et non d'Osoriu* même, que Montaigne a extrait ce qu’il nous dit Ici de» habitants de lie Dioscoridc: ce qui est si vrai, qu'on n'en trouve rien du tout dans la première édition des Essais, publiée en 1580, parce que ht traduction de Coulart ne parut qu'en 1581. Lorsque Montaigne dit que les habitants de ffle Dioscoridc sont si chaste», que nttl d'euijr ne peutl cognoistre qu'une seule femme en sa vie. Il a mal pris le sens de Goulart, qui, conformément au latin d'Osoriu», unam tantum uxorem ducunt, a dit, ils nVpousent qu'une femme : ce qui ne signifie pas qu'il» n'en épousent qu'une en toute leur vie, mai» qu'ils n’en épousent qu'une à la fols, le christianisme dont H» font profession leur défendant la polygamie. Le nom moderne de cette He est Zocotora, où Ton retrouve des vestiges de l'ancien nom. C. — Voyez, sur tout ce passage de Montaigne, le» observations de Bayle, au mol nioscoride, note B.

(3) Plot., traité de l'Amour, c. 18. C.

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