LIVRE II
fil, la société publicque. Et, ■si noos ne noos pouvons donner du plaisir qu’il ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, je treuve que ce vice couste moins à nostre conscience que les aultres , outre ce qu'il n'est point de difficile apprest, ny malaysé à trouver : considération non méprisable. Un homme avancé en dignité et en aage, entre trois principales commodités qu’il me disoit lay rester en la vie, comptait ceste cy ; et où les veult on trouver plus justement qu'entre les naturelles? mais il la prenoit mal : la délicatesse y est à fuyr, et le soigneux triage du vin ; si vous fondes vostre volupté à le boire friand, vous vous obligez à la douleur de le boire aultre. Il faull avoir le goust plus lasche et plus libre : pour estre bon beuv eur, il fault un palais moins tendre. Les Allemands boivent quasi egualement de tout vin avecques plaisir; leur fin, c’est l'avaller plus que le goust er. Ils en ont bien meilleur marché ; leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la françoise, à deux repas, et moderéement , c’est trop restreindre les faveurs de ce dieu; il y fault plus de temps et de constance; les anciens franchissoient des nuicts entières à cest exercice, et y atlachoient souvent les jours; et si fault dresser son ordinaire plus large et plus ferme. J’av veu un grand seigneur de mon temps, personnage de baulles entreprinses et fameux succès, qui, sans effort et au train de ses repas communs, ne beuvoit gueres moins de cinq lots de vin* ; et ne se montroit, au partir de là, que trop sage et advisé aux despens de nos affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie, doit en employer plus d’espace; il fauldroit, comme des garsons de boutique et gents de travail, ne refuser nulle occasion de boire, et avoir ce désir tousjours en teste. Il semble que tous les jours nous raccourcissons l’usage de cestuy cy, et qu’en nos maisons, comme j’ay veu en mon enfance, les desjeusners, les ressiners* et les collations feussent plus frequentes et ordinaires qu’à présent. Seroit ce qu’en quelque
(i) Environ dix bouteilles-
(S) Le ressiner, ou plutôt reciner, du tatiu reetmare, d'a-
près Ve Ducliat sur Rabelais, c'est le goûter, la collation
qu’on fait quelque temps après le dîner. « Il n’est deajeuner que cf escbolter* ; diptier que d'advocats ; ressiner que de vi-
gnerons ; souper que de marchand». » Ramu-ais, IV, 46. C.
CHÀP. II.
chose nous allassions vers l’amendement?
Vrayement non ; mais ce peult estre que nous nous sommes beaucoup plus jettes à la paillardise que nos peres. Ce sont deux occupations qui s’entr’empesebent en leur vigueur : elle a alToibli nostre estomach d’une part; et d’aultre part, la sobriété sert à nous rendre pluscoints1 * * *, plus damerets pour l’exercice de l’amour.
C’est merveille des contes que j’ai oui faire à mon père de la chasteté de son sii cle. C’estoit à lui d’en dire , estant très advenant, et par art et par nature , à l’usage des dames. Il partait peu et bien ; et si mesloit son langage de quelque ornement de livres vulgaires, sur tout espagnols; et entre les espagnols, luy estoit ordinaire celuy qn’ils nommoient Marc Aurtlc *. Le port, il l’avoit d’une gravité doulce , humbleet très modeste; singulier soingde l'honnesteté et dccence desa personne et de ses habits, soit à pied , soit à cheval : nions; rueuse foy en ses paroles; et une conscience et religion, en general, penchant plustost vers la superstition que vers l’aultre bout ; pour un homme de petite taille, plein de vigueur, et d’one stature droicte et bien pro|>ortionnée; d’un visage agréable, tirant sur le brun ; adroiet et exquis en touts nobles exercices. J’ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dict qu’il exerceoit ses bras pour se préparer à ruer la barre ou la pierre, ou à l'escrime; et des souliers aux semelles plombées, pour s’alleger au eourir et au sauller. Du primsault5, il a laissé en mémoire des petits miracles : je l’ay veu, par de là soixante ans, se mocquer de nos alaigresses *, sejecter avecques sa robbe fourrée sur un cheval, faire le tour de la table sur son poulce, ne monter gueres en sa chambre, sans s’eslaneer trois à quatre degrés à la fois. Sur mon propos, il disoit qu’en toute une province, à peine yavoitilune femme de qualité qui feust mal nommée ; recitoit des estranges privautés, nomméement siennes, avec des honnestes femmes, sans souspeçon quelconque; et, de soy, juroit
(I) Bcati, galant, de complus.
(i) L'Horloge des Princes , ou le Marc-Anrfle, par Antoine Guevara. Voyez Bayle, à l'article Guet ara. C.
0) C’est-à-dire du premier saut. PHn, vieux mot qui signifie premier. Ce mot nous est resté dans printemps (primum tempos). |)e primsanlt on a fait primsauhier, dont Montaigue se sert ailleurs en parlant de lui-même. C.
(4) De notre agilité. — Alalgre et dtllbtrt, alaccr, végétas. Alaigresse, alnlgrctt, agilitas, alacrHas
sainctcment estre venu vierge à son mariage ; et si, c’estoit après avoir eu longue part «ux guerres delà les monts, desquelles il nous a laissé un papier journal de sa main, suyvant poinct par poinct ce qui s’y passa et pour le public et pour son privé. Aussi se maria il bien avant en aage, l’an mil cinq cent vingt et huict, qui estoit son trente et troisiesme, sur le chemin de son retour d’Italie. Revenons à nos bouteilles.
Les incommodités de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement, pourroient m’engendrer avecques raison désir de ceste faculté; carc’est quasile dernier plaisir que le cours des ans nous desrobbe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prend premièrement aux pieds ; celle là touche l'enfance : de là elle monte à la moyenne région, où elle se plante long-temps, et y produict, selon moy, les seuls vravs plaisirs de la vie corporelle ; les aultres voluptés dorment au prix : sur la fin, à la mode d’une vapeur qui va montant et s’exhalant, elle arrive au gosier, où elle faict sa derniere pose. Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire oultre la soif, et se forger en l’imagination un appétit artificiel et contre nature : mon estomach n’iroit pas jusques là ; il est assez empesché à venir à bout de ce qu’il prend pour son besoing. Ma constitution est ne faire cas du boire que pour la suitte du manger; et bois, à ceste cause, le dernier coup tousjours le plus grand. Et par ce qu’en la vieillesse nous apportons le palais encrassé de rheume, ou altéré par quelque aultrc mauvaise constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous avons ouvert et lavé nos pores : au moins il ne m’advient gueres que, pour la première fois, j’en prenne bien le goust. Anacharsis * s’estonnoit que les Grecs beussent, sur la fin du repas, en plus grands verres qu’au commencement : c’estoit, comme je pense, pour la mesme raison que les Allemands le font, qui commencent lors le combat à boire d’autant.
Platon - deffend aux enfants de boire vin avant dix huict ans, et avant quarante de s’enyvrer ; mais à ceulx qui ont passé les quarante, il pardonne de s’y plaire, et de mesler un peu
(I) Dior.. LAFJtCC, I, 104. C.
W Lois, liv. II, p. 961. C.
largement en leurs convives l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gayeté et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passionsde l’ame, comme le fer s’amollit par le feu : et, en ses loix, treuve telles assemblées à boire utiles pourveu qu’il y aye un chef de bande à les contenir et regler; l’yvresse estant, dict il.unebonneespreuveet certaine de la nature d’un chascun, et, quand et quand propre à donner aux personnes d’aage le courage de s’esbaudiren danses et en la musique ; choses utiles, et qu’ils n’osent entreprendre en sens rassis : que le vin est capable de fournir à l’ame de la tempérance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées des Carthaginois, luy plaisent : qu’on s’en espargne en expédition de guerre 1 ; que tout magistrat et tout juge s’en abstienne sur le point d’executer sa charge et de consulter des affaires publicques; qu’on n’y employé le jour, temps deu à d’aultres occupations, ny celle nuict qu’on destine à faire des enfants.
Ils disent que le philosophe Stilpon, aggravé de vieillesse, hasta sa fin à escient par le bruvage de vin pur*. Pareille cause, mais non du propre desseing, suffoqua aussi les forces abbattues par l’aage du philosophe Arcesilaus®.
Mais c’est une vieille et plaisante question , si l’ame du sage seroit pour se rendre à la force du vin,
Si muniiœ adhibet vtm sapientlœ
A combien de vanité nous poulse ceste bonne opinion que nous avons de nous ! La plus réglée ame du monde et la plus parfaicte n’a que trop à faire à se tenir en pieds, et à se garder de s’emporter par terre de sa propre foiblesse : de mille, il n’en est pas une qui soit droicte et rassise un instant de sa vie ; et se pourrait mettre en double si, selon sa naturelle condition, elle y peult jamais estre : mais d’v joindre la constance, c’est sa derniere perfection ; je dis quand rien ne la cbocqueroit, ce que mille accidents peuvent faire: Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et se bander, le voylà rendu insensé par un bruvage amoureux. Pensent ils
(1) bois, Ut. U, vers la lin. C.
(*) Dtoo. Lamcb, II , I». C.
(3) Id., IV, 44. C.
(S) Si If! vin peut ternum- la aagCHe la pta* ferme. Hoa. , od., ni, £8, *. — c'en id une parodie plutôt qu'une citation, c.