LIVRE II, CHAP. IL
qu'une apoplexie n’eslourdisse aussi bien Socrates qu’un portefaix? Les uns ont oublié leur nom mesme par la force d’une maladie; et une legiere bleceure a renversé le jugement à d’aultrcs. Tant sage qu’il voudra, mais enfin c’est un homme; qu’est il plus caducquc, plus de néant? la sagese ne force pas nos conditions naturelles :
Su dores i laque , et paUorem easistere toto Corpore, et infringi llnguam, vocemque aboriri, Caligare oculos, tonere aura, succidere anus, Denique concldere, ex animl terrore, vidanus 1 * 3 :
il fault qu’il cille les yeux au coup qui le menace ; il fault qu’il frémisse planté au bord d’un précipice, comme un enfant; nature ayant voulu se reserver ces legieres marques de son auctorité, inexpugnables à nostre raison et à la vertu stoique , pour lu y apprendre sa mortalité et nostre fadeie4 : il paslit à la peur, il rougit à la honte, il gémit à la cholique, sinon d’une voix desesperée et esclatante, au moins d’une voix cassée et enrouée;
Uumani a te nihü alienum putet *.
Les poètes, qui feignent tout à leur poste, n’osent pas descharger seulement des larmes leurs héros :
Sic falur lacrymans , élastique immitil habenas9.
Lu y suffise de brider et modérer ses inclinations; car, de les emporter, il n’est pas en luy . Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et excellent juge des actions humaines, à veoir Brut us et Torquatus tuer leurs enfants, est entré en double si la vertu pouvoit donner jusques là, et si ces personnages n’avoient pas esté plustost agités par quelque aultre passion8. T outes actions hors les bornes ordinaires sont subjectes à sinistre interprétation, d’autant que nostre goust n’advient non plus à ce qui est au dessus de luy qu’à ce qui est au dessoubs.
(I) Aussi, lorsque l’esprit est frappé de terreur, tout le corps pâlit et se couvre de sueur, la langue bégaie, la voix ■'éteint, la vue se trouble, les oreilles liment, la machine « relâche et s afTaisae. Lecufecr, m, 156.
f8) Notre folie, notre sottise, notre faiblesse. E. J.
(3) Qu'il ne se croie dooc à l’abri d’aucun accident humain. TÉ*., Heautontim.,acie I. ac. l, v. 35. — Montaigne détourne Ici ce vers de son vrai sens, pour l'adapter & sa pensée. C.
(4) Ainsi parlait Enée, les larmes aux yeux ; et sa flotte voguait à pleines voiles. Vue., Æn.,Vl, I.
(5) Plct., Vie de PubUcola, c. 3. C.
MoNTaiCiTE.
Laissons ceste aultre secte* faisant expresse profession de fierté : mais quand, en la secte mesme estimée la plus molle*, nous oyons ces vanteries de Metrodorus : Occupavi te, Foi'tuna, algue eepi : omnetque adilus lues intercluti, ut ad me adtpirare non passes quand Anaxarchus, par l’ordonnance de ISicocreon, tyran de Cypre, couché dans un vaisseau de pierre, et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire : « Frappez, rompez; ce n’est pas Anaxarchus, e’est son estuy, que vous pilez4; » quand nous oyons nos martyrs crier au tyran, au milieu de la flamme : « C’est assez rosti de ce costé là; hache le, mange le, il est cuit; recommence de l’aultre5 * ; » quand nous oyons, en Josephe11, cest enfant tout desehiré de tenailles mordantes, et percé des alesnes d’Antiochus, le desfier encores, criant d’une voix ferme et asscurée : - Tyran, tu perds temps, me voicy tousjours à mon ayse; où est ceste douleur, où sont ces torments de quov tu me menaceois? n’v sçais tu que cecv? ma constance te donne plus de peine que je n’en sens de ta cruauté : 0 lasche belitre ! tu te rends, et je me renforce : fo s mov plaindre, foys moy fléchir , foys moi rendre si tu peulx ; donne courage à tes satellites et à tes bourreaux ; les vo\ là défaillis de cœur, iis n’en peuvent plus; arme les, acharne les : - certes, il fault confesser qu’en ces ames là il y a quelque alteration et quelque fureur, tant saincte soit elle. Quand nous arrivons à ces saillies stoïques ; - J’aime mieulx estre furieux que voluptueux;» mot d’Antisthenes, Mav.tr,» pâÀï.ov, û riaSetV,»7; quand Sextius nous dict qu’il aime mieulx estre enferré de la douleur que de la volupté; quand Epicurus entreprend de sc faire mignarder à la goutte; et, refusant le repos et la santé, que de gaveté de cœur il desfie les maulx; et, mesprisant les douleurs moins aspres, desdaignant les luicter et les combattre, qu’il en appelle et
fl) Celle des stoïciens, ou de Zenon, son fondateur, c.
fl) Celle d'Kpicure. C.
(3) Je Cal prévenue, je l’ai domptée, d Fortune : J'ai tortillé toutes les avenues par ntl lu pouvais venir Jusqu'à mol. Cic. Tue. Quai-, v, ».
(S) Dit*. Usa ce, IX, M. C.
(5) C'est ce que tait dire Prudence à saint Laurent, livre des Couronnes, h?mn. 1, v. 40t. C.
(«) De Uaccab., c. IL C.
Ch acurCEU-E, K, S ; Dtoe. unes, VI, ». — Montaigne a traduit ces mou avant de les cilor. C.
dcsire des fortes, poignantes, et dignes de luy1 ;
Spumantemque darl , pecora Inter fnertia, rôtis Optai aprum, aul fulvum descendere mante Ironem •.
qui ne juge que ce sont boutées d’un courage eslancc hors de son gisle? Nostre aine ne sçauroitde son siégé atteindre si hault; il fault qu’elle le quitte et s’esleve, et que, prenant le frein aux dents, elle emporte et ravisse son homme si loing qu’après il s’estonne luy mesme de son faiet : comme aux exploitas de la guerre, la chaleur du combat poulsc les soldats généreux souvent à franchir des pas si bazardeux qu’estants revenus à eulx ils en transissent d’estonnement les premiers : comme aussi les poètes sont esprins souvent d'admiration de leurs propres ouvrages, et ne recognoissent plus la trace par où ils ont passé une si belle carrière ; c’est ce qu’on appelle aussi en eulx ardeur et manie. Et comme Platon dict*, que pour néant heurte à la porte de la poésie un homme rassis: aussi dict Aristote4, qu’aulcune ame excellente n’est exempte de meslange de folie ; et a raison d’appeller folie tout eslancement, tant louable soit il, qui surpasse nostre propre jugement et discours ; d’autant que la sagesse est un maniement réglé de nostre ame, et qu’elle conduict avecques mesure et proportion, et s’en respond. Platon3 argumente ainsi, que la faculté de prophétiser est au dessus de nous; qu’il fault estre hors de nous quand nous la traietons ; il fault que nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque maladie, ou enlevée de sa place par un ravissement celeste.
Couitume de l'itU de Cea.
Si philosopher c’est doubler, eommeils disent, à plus forte raisonniaiserell'antastiquercomme je foys, doibt estre doubler ; car c’est aux apprentifs àdebaltre, et au cal hedrant deresoudre. Mon cathedrant, c’est l’auctoritéde la volonté
(1) 8fc»., Epist. Gfîet W ; de otio saplends, c. Si, rtc. J. V. I- (i) Dédaigna ni ces animaux timides, il voudrait cjuun sanglier écumani vint s'offrir à lui, ou qu'un lion descendit de la montagne. Vmr.., Æru, iv, 158. Celte application est aussi empruntée de Sén., Epist. 64. J. V. L.
(5) Ses., de TranquilUtate anirni , c. 15, d'après l7on. j. y. L, (4) Arist., ProtAem .. sect. 30 ; Cic. Tuscul .t |, 33 j sà., ibid ). V. L.
(“J Dans |c Thaïe t p. C. C.
divine, qui nous réglé sans eontredict, et qui a son reng au dessus de ces humaines et vaines contestations.
Philippus* estant entré à main armée au Peloponnese, quelqu’un disoit à Damindas que les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir, s’ils ne se remetloient en sa grâce : « Eh ! poltron! respondict il, que peuvent souffrir eeulx qui ne craignent point la mort? » On demandoit aussi à Agis comment un homme pourrait vivre libre: «Mcsprisant, dict il, le mourir.» Ces propositions, et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent évidemment quelque chose au delà d’attendre patiemment la mort, quand elle nous vient: car il y a en la vie plusieurs accidents pires à souffrir que la mort mesme ; tesmoing cest enfant lacedemonien, prins par Antigonus, et vendu pour serf, lequel , pressé par son maistre de s'employer à quelque service abject : » Tu verras , dict il , qui tu as acheté : ce me serait honte de servir, ayant la liberté si à main; « et, ce disant, se précipita du hault de la maison. Antipater, menaeeant asprement les Laoedemoniens, pour les ranger à certaine sienne demande : • Si tu nous menaces de pis que la mort, respondirent ils, nous mourrons plus volontiers: » et à Philippus, leur ayant eseript qu’il empcscheroit toutes leurs entreprises : - Quov ! nous empescheras tu aussi de mourir? » C’est ce qu’on dict4, que le sage vit tant qu’il doibt non pas tant qu’il peult ; et que le présent que nature nous aylfaiet le plus favorable, et qui nous ostc tout moyende nouspiaindredenostrecondit ion, c'est de nous avoir laissé la clef des champs : elle n’a ordonné qu’une entrée à la vie, et cent mille yssues. Nous pouvons avoir faulte de terre pour y vivre; mais de terre pour y mourir, nous n’en pouvons avoir faulte, comme respondict Bojocalus aux Romains3. Pourquoy te plains tu de ce monde? il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lascheté en est cause. A mourir, il ne reste que le vouloir:
Lbique mort est ; opthne hoc cavlt Peut.
Erifpere vimm nemo non homini pat est ;
Ai nemo motion : mille ad hanc a dit ut patent
(I) Cet exemple et les quatre suivants sont tirés de Plct., Apophthegtnes des Lacedemoniens. C.
fi) S en., Epist. 7ü. C.
(3J TAcitk , Annal.. XIII, 56 : Dresse nobls terra , in qua t*vainus jtoirxt; in qua moriamur non potest.
(4) Par un effet de sagesse divine, la mort est partout. Cita-