‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 173 sur 449 · LIVRE II, CHA.P. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHA.P. III

Threicion* presche Cleomenes de se tuer pour le mauvais estât de ses affaires, et, ayant fuy la mort plus honnorable en la battaille qu’il venoit de perdre, d’accepter ceste aultre qui luy est seconde en honneur, et ne donner point de loisir aux victorieux de luy faire souffrir ou une mort ou une vie honteuse; Cleomenes, d’un courage lacedemonien et stoïque, refuse ce conseil comme lasche et efféminé : « C’est une recepte, dict il, qui ne me peult jamais manquer et de laquelle il ne se fault pas servir tant qu’il y a un doigt d’esperance de reste ; que le vivre est quelquesfois constance et vaillance ; qu’il veult que sa mort mesme serve à son pals, et en veult faire un acte d’honneur et de vertu. » Threicion se creut dès lors et se tua. Cleomenes en feil aussi autant depuis, mais ce feut après avoir essayé le dernier poinct de la fortune. Touts les inconvénients ne valent pas qu’on vueille mourir pour les éviter : et puis, y ayant tant de soubdains changements aux choses humaines, il est malaysé à juger à quel poinct nous sommes justement au bout de nostre esperance :

Sperat et in sceva viclut gladiator arena,

SU ticel infesio pot lice turba minai

Toutes choses, disoit un mot ancien3, sont esperables à un homme pendant qu’il vit : » Ouy , mais, respond Seneca, pourquoy auray je plustost en la teste cela, que la fortune peult toutes choses pour celuy qui est vivant , que cecy, que fortune ne peult rien sur celuy qui sçait mourir? » On veoid Josephe 4 engagé en un si apparent dangier et si prochain, tout un peuple s'estant eslevé contre luy, que par discours il n’y pouvoit avoir aulcune ressource; toutesfois estant, comme il dict, conseillé sur ce poinct, par un de ses amis, de se desfaire, bien luy servit de s’opiniastrer encores en l’esperance; car la fortune contourna, oultre toute raison humaine, cest accident, si bien qu’il s’en veid délivré sans aulcun inconvénient. Et Cassius et Brutus, au contraire, achevèrent de perdre les

(!) Ou phi tôt TMryckm; car Plutarque (Vie d'Agis et de Cleomtne, c. 14) le nomme #r,puxtwv. C.

(1) Renversé sur larèoe, le gladiateur vaincu espère encore, quoique, par > signe ordinaire , le peuple ordonne qu’il meure. Puttamcs, de Spe, ap. Virg. Catalecta, ed. Scaligero, p. iC. C.

(5) Soi., Epiit. 70. CJ

(4) De VUa «û,p. loœ. c.

reliques de la romaine liberté de laquelle il» estoient protecteurs, par la précipitation et la témérité dequoy ils se tuèrent avant le temps et l’occasion. A la journée de Serisolles, monsieur d’Anguien essaya deux fois de se donner de l’espée dans la gorge . desesperé de la fortune du combat qui se porta mal en l’endroict où il estoit ; et cuida par précipitation se priver de la jouissance d’une si belle victoire*. J’ay veu cent lievres se sauver sous les dents des lévriers. Aliquii camifici suo superites fuit*

Mulia die», variusque labor mulabiUs ævi Rettulit in melius ; multos alterna révisent Lusil, et in tolido rursut fortuna locavit s.

Pline 4 dict qu’il n’y a que trois sortes de maladies pour lesquelles éviter on aye droict de se tuer ; la plusaspre de toutes, c’est la pierre à la vessie , quand l’urine en est retenue : Seneque, celles seulement qui esbranlent pour longtemps les offices de l’ame. Pour éviter une pire mort, il y en a qui sont d’advis de la prendre à leur poste. Democritus, chef des Ætoliens, mené prisonnier à Rome, trouva moyen , de nuict , d’cschapper ; mais, suivy par ses gardes, avant que se laisser reprendre, il se donna de l’espée au travers du corps5. Antinous et Theodotus, leur ville d’Epire rëduicte à l’extremilé par les Romains, feurent d’advis au peuple de se tuer touts : mais le conseil de se rendre plustost ayant gaigné, ils allèrent chercher la mort, se ruants sur les ennemis en intention de frapper, non de se couvrir. L’isle de Goze6 forcée par les Turcs il y a quelques années, un Sicilien, qui avoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere après, qui accourut à leur mort : cela faict, sortant en rue avecques une arbaleste et une harquebuse, de deux coups il entua les deux premicrsTurcsquis’approcherent de sa porte, et puis mettant l’espée au poing,

(I) Bfôbe de Hontluc, qui eut beaucoup de part au gain de la bataille, rassure positivement dans scs Commentaire!. Celle bataille ne donna en 1544. C.

(S) Tel a survécu A son bourreau. Srs, Epi! I. 15.

(S) tes temps, les événements divers, ont souvent amené des changements heureux ; capricieuse dans ses jeux, la fortune abaisse souvent les hommes pour les relever avec plus d échu. Vite., Æn. , XI, 435.

(4) PUXE, XXV, 3.— sa»., Epiit. 58. C.

(5) tite live, xxxvn. 46 L’exemple suivant est 'pris du même historien, XLV, 36. C.

(6) Petite Oe i l’ocddent de cebe de Halte, dont elle n’est pas fort éloignée. C.

s’alla mesler furieusement, où il feul soulxlain enveloppé et mis en pièces, se sauvant ainsi du servageaprès avoir délivré les siens. Les' femmes juifves, après avoir fait eirconeir les enfants, s’alloient précipiter quand et euh, fuyant la cruauté d’Antiochus. On m’a conté qu’un prisonnier de qualité estant en nos conciergeries, ses parents, advertis qu’il seroit certainement condamné, pour éviter la honte de telle mort, aposterent un preshtre pour luy dire que le souverain remède de sa délivrance estoit qu’il se recommandast à tel saincl avec tel et tel vœu, et qu’il feust huit jours sans prendre aulcun aliment, quelque défaillance et foiblesse qu’il sentist en soy. 11 l’en creut, et par ce moyen se desfeit, sans y penser, de sa vie et du dangier. Scribnnia, conseillant Liho, son nepveu, de se tuer plustost que d’attendre la main de la justice, luy disoit' que c’estoit proprement faire l’affaire d’aultruv, que de conserver sa vie pour la remettre entre les mains de ceuh qui la viendroicnl chercher trois ou quatre jours après; et que c’estoit servir ses ennemis de garder son sang pour leur en faire curée.

Il se lit dans la Bible® que Nicanor, persécuteur de la loy de Dieu, ayant envoyé ses satellites pour saisir le bon vieillard Razias, surnommé, pour l’honneur de sa vertu, le perc aux Juifs , comme cc bon homme n’y veid plus d’ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant de mourir genereusement plustost que de venir entre les mains des meschants, et de se laisser mastiner contre l’honneur de son reng, il se frappa de son espée : mais le coup, pour la haste, n’ayant pas esté bien assené, il courut se précipiter du hault d’un mur au travers de la troupe, laquelle s'escartant et luy faisant place, il cheut droiclement sur la teste : ce neantmoins, se sentant eneores quelque reste de vie , il r’alluma son courage, et, s’eslevant en pied, tout ensanglanté et chargé de coups, et faulsant la presse, donna jusques à un certain rochier, coupé et precipiteux, où, n’en pouvant plus, il print par l’une de ses plaies à deux mains ses entrailles, les deschirant et froissant, et les jecta à travers les poursuyvants, appcllant sur euh et attestant la vengeance divine.

Des violences qui se font à la conscience, la

n) sa.. Epifi. 70. c.

'SI VaChnl'tet, 11, **, y. 37-46. C.

plus à éviter, à mon advis, e’est celle qui se faiet à la chasteté des femmes, d’autant qu’il y a quelque plaisir eorporel naturellement meslé parmv; et , à ceste cause, le dissentiment n’y peuli cslre assez entier, et semble que la force soit meslée à quelque volonté. L’histoire ecclesiastique a en reverencc plusieurs tels exemples de personnes devotes, qui appelleront la mort à garant contre les oultrages que les tyrans preparoient à leur religion et conscience. PeUgia 1 et Sophronia1, toutes deux canonisées, celle là se précipita dans la riviere avecques sa mere et ses sœurs, pour éviter la force de quelques soldats; et ceste cy se tua aussi pour éviter la force de Maxentius l’empereur.

Il nous sera à l’advcnture honorable aux sie clés advenir, qu’un sçavant aucleurdcce temps, et notamment parisien, se mette en peine de persuader aux dames de nostre siècle de prendre plustost tout aultre party, que d’entrer en l’horrible conseil d’un tel desespoir. Jesuis marry qu’il n’a seeu, pour mesler à ses contes, le bon mot que j’apprins à Toulouse d’une femme passée par les mains de quelques soldats: -Dieu soit loué! disoit-elle, qu’au moins une fois en ma vie je m’en suis saoulée sans péché ! » A la vérité ces cruautés ne sont pas dignes de la doulceur françoise. Aussi, Dieu mercy, nostre air s’en veoid infiniment purgé depuis ce bon advertissement. Suflil qu’elles dient - Nenny, en le faisant, suivant la réglé du bon Marot 5.

L’histoire est toute pleine de eeulx qui en mille façons ont changé à la mort une vie peineuse. Lucius Aruntius se tua pour, disoil il, fuyr et l’advenir et le passé *. Granius Silvanus et Statius Proximus, après estre pardonnes par Néron, se tuerent 6; ou pour ne vivre de la grâce d’un si meschanl homme, ou pour n’estre

fl) S. AMMtotSB, de Vtrqin. , III, p. 97, éd. d« Paris, 1509. C.

(i) Huns, UM. Ecc. , VIII, 97 ; Scnca*, Uisl. Ecc. , VIII, 14. Mais celui-ci ne la nomme pas, quoique ce soit la même. C.

(3) DE 001 ET HEItltr.

Un doulï nenny, avec un doulit sourire,

Ksi tant bonnes le î U vou4 le faull apprendre.

Quand est d'ouy, si veniez à le dire.

D’avoir trop dlrl je vouldrois vous reprendre :

Non que je sols ennuyé d’enl reprendre D'avoir le fruict dont le désir me poinct ;

Mais je vouldrois qu’en me le laissant prendre Vous me disiez : « Non, vous no l’aurez point. » Marot.

(4) Tacite, Annal., VI, 48. C.

(3)ü>., ifùd.tW, 71.

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