‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 172 sur 449 · LIVRE II, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. III

Et ce n’est pa9 la rccepte à une seule maladie' ; la mort est la recepte à touts maulx ; c’est un port très asseuré qui n’est jamais à craindre, et souvent à rechercher. Tout revient à un, que l'homme se donne sa fin ou qu’il la souffre, qu’il courre au devant de son jour ou qu’il l’attende , d’où qu’il vienne c’est tousjours le sien; en quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout; c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c’est la plus belle. La vie despend de la volonté d’auhruy ; la mort, de la nostre. En aulcunc chose nous ne debvons tant nous accommoder à nos humeurs qu’en celle là. La réputation ne touche pas une telle entreprinse, c’est folie d’y avoir respect. Le vivre, c’est servir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guarison se conduict aux despens de la vie ; on nous incise, on nous cautérisé, on nous deslrenche les membres, on nous soustraie! l’alhnent et le sang; un pas plus oultre, nous voylà guaris tout à faict. Pourquoi n’est la veine du gosier autant à nostre commandement que la médiane*? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Servius le grammairien, ayant la goutte, n’y trouva meilleur conseil que de s’appliquer du poison à tuer ses jambes3: qu’elles feussent podagriques à leur poste, pourvu qu’elles feussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé quand il nous met en tel estât que le vivre est pire que le mourir. C'est foiblessc de ceder aux maulx, mais c’est folie de les nourrir. Les stoïciens disent* que c’est vivre convenablement à nature, pour lesage,de se despartir de la vie, encores qu’il soit en plein heur, s’il le faict opportunément ; et au fol de maintenir sa vie, èncores qu’il soit misérable, pourvu qu’il soit en la plus grande part des choses qu'ils disent estre selon nature. Comme je n’offense les loix qui sont faictes contre les larrons, quand j’emporte le mien et que je coupe ma bourse ; ni des boutefeux, quand je brusle mon bois : aussi ne suis je tenu aux loix faictes contre les meur-

cuo peut ôter la vie h l'homme, personne ne peut lui ôter la mort : mille chemins ouverts y conduisent. Si». , Thebald. , acte I, sc. i, |5I.

|l) La plupart de ces idées sont de Six., Eptsl. E) et 70. C.

fij Veine du pli du coude. E. J.

(3) Plixe. Hat. Hisl., XXV, 3; Si étoxe , de lllustr. Gramm., (C. 3 et 3. C.

(4) Oc. , de Finibtu, m , 18. C.

triers pour m’estre osté ma vie. Hegesias disoit 1 que, comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort debvoit despendre de nostre eslection. Et Diogencs, rencontrant le philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en lictiere, qui luy escria: ■ Le bon salut ! Diogenes. — A toy point de salut, respondict il, qui souffres le vivre estant en tel estât. » De vray , quelque temps après Speusippus se feit mourir, ennuyé d’une si pénible condition de vie*.

Mais cecy ne s’en va pas sans contraste ; car plusieurs tiennent que nous ne pouvons abandonner ceste garnison du monde sans le commandement exprès de celuy qui nous y a mis; et que c’est à Dieu, qui nous a icy envoyés, non pour nous seulement, ouy bien pour sa gloire et service d’aultruy , de nous donner congé quand il luy plaira , non à nous de le prendre ; que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre pais. Les loix nous redemandent compte de nous pour leur interest et ont action d’homicide contre nous; aultrement, comme déserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'aultre monde :

Prorima deinde tenait mrrsii loca, qui sibi letum In wntes peperere manu, luccmque per o si Projecere animas s *

Il y a bien plus de constance à user la chaisne qui nous tient qu’a la rompre, et plus d’espreuve de fermeté en Regulus qu’en Caton; c’est l’indiscrétion et l’impatience qui nous hastc le pas. Nuis accidents ne font tourner le dos à la vifve vertu ; elle cherche les maulx et la douleur comme son aliment ; les menaces des tyrans, les gehennes et les bourreaux l’animent et la vivifient ;

Durit ut Uex tonsa bipennlbus tiigrœ feraci frondls i« Algido,

Per damna, per cades, ab ipso Ducit opes , antmumque ferro * :

et comme dit l’aultre :

(I) Dior.. Laerce, n, 94. C.

(3) DlOC. LAERCE, IV, 3. C.

(3) Plus loin ou voit accablés de tristesse les malheureux qui ont tranché, par une mort volontaire, de* Jours jusque alors Innocents, cl qui, déieslaut la lumière, ont rejeté le fardeau de la vie. Virg., VI , 434.

(4) Tel le chêne, dans les noires forêts de C Algide, se fortifie sous les coups redoubles de la hache ; se* pertes, ses blessures, le fer même qui le frappe, lui don rient. une vigueur nouvelle. lion., Od. , IV, 4, 57.

Digiti;

Non est, ut pu tas, tir tus, pater,

Timere vitam ; snl ma lis ingentibus Obstare, nec se vcrierc, ae rétro tiare *«

Rebus in adversis facile est contemnere mortem :

For tins ille facit, qui miser esse potest •. .

C’est le roole de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, soubs une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune; la vertu ne rompt son chemin ny son train pour orage qu’il fasse ;

Si fractus Ulabatur orbis,

Imparidum ferlent ruinœ *.

Le plus communément, la fuitte d’aultres inconvénients nous poulse à cestuy-cv ; voire quelquesfois la fuitte de la mort faict que nous y courons ;

Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mort 4 ?

comme ceulx qui de peur du précipice s’y lancent euh mesmes :

Multos in summa pericula misit Venturi timor ipse mali : fortissimus ille est.

Qui promptus metuenda pati, si cominus instent.

Et differre potest *.

Vsque adeo, mortis formidine, vllœ Percipit humanos odium. Indique videndar,

VI sibi consciscant mœrenti pectore letum,

Obliti frontem curarum hune esse timorem 6.

Platon, en ses loix1, ordonne sépulture ignominieuse à celuy qui a privé son plus proche et plus amv, sçavoir est soy mesme, de la vie et du cours des destinées, non contrainct par jugement publicquc ny par quelque triste et inévitable accident de la fortune, ny par une honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d’une ame craintifve. Et l’opinion qui

fl) La vertu, mon père, ne consiste pas, comme vous le pensez, à craindre la vie, mais à ne pas fuir honteusement, k faire face h l'adversité. S in. , Thebaid., acte I, v. 190.

(4) Dans l'adversité, U est facile de mépriser la mort : Il a bien plus de courage, celui qui sait être malheureux. Martial, XI, 56, 15.

(3) Que l'univers brisé s'écroule ; les ruiues le frapperont sans refTrayer. Iloa., fld 111,3, 7.

(4) Dites-moi, je vous prie, mourir de peur de mourir, n'estce pas folk;? Mart., Il, 60, i

i5) La crainte même du péril bit souvent qu'on se bâte de s'y précipiter. L'homme courageux est celui qui brave le danger s'il le faut, et qui l'évite s'il est possible. Lee., VII, 104.

(6) l.a crainte de la mort inspire souveot aux hommes un tel dégoût de la vie qu'ils tournent contre eux-mêmes des mains désespérées, oubliant que la crainte de la mort était l'unique source de leurs peines. Uca., lit, 79.

(7) Liv. ix, et dans les Pem&es de Platon, troisième partie, p. 374, seconde édition. J. v. L.

desdaigne nostre vie, elle est ridicule; car enfin c’est nostre estre, c’est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble et plus riche peuvent accuser le nostre ; mais c’est contre nature que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir ; c’est une maladie particulière et qui ne se veoid en aulcune aultre créature de se haïr et desdaigner. C’est de pareille vanité que nous desirons estre aultre chose que ce que nous sommes ; le fruict d’an tel désir ne nous touche pas, d’autant qu’il se contredict et s’empeschc en soy. Celuy qui desire d’estre faict d'un homme ange, il ne faict rien pour luv ; il n’en vauldroil de rien mieux ; car, n’estant plus, qui se resjouira et ressentira de cest amendement pour luy ?

Debet enlm, misere cul forte, cegreque futurum est,

Ipse quoque esse in eo lum tempore, quum male possit

Accidere *.

La securité, l’indolence, l’impassibilité, la privation des maulx de ceste vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte autcunc commodité : pour néant évité la guerre celuy qui ne peult jouir de la paix; et pour néant fuit la peine qui n’a de quoy savourer le repos.

Entre ceulx du premier advis, il y a eu grand double sur cecy, quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme en ce party de se tuer? ils appellent cela lî/oyov «ihywT»»8. Car quoy qu’ils dient qu’il fault souvent mourir pour causes legieres, puisque celles qui nous tiennent en vie ne sont gueres fortes, si y faut il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours qui ont poulsé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se desfaire ; j’en ay allégué par cy devant des exemples ; et nous lisons en oultre5 des vierges milesiennes que, par une conspiration furieuse, elles se pendoient les unes après les aultres; jusques à ce que le magistrat y pourveust, ordonnant que celles qui se trouveraient ainsi pendues feussent traisnées du mesme licol toutes nues par la ville. Quand

(I) On n'a rien h craindre du malheur, si Ton n'existe phu dans le temps oü II pourrait arriver. Loca., ni, 874.

(4) EûXo^ov sortie raisonnable. C’élail répres-

sions des stoïciens. Voyez IM oc. Lauce, VIïl, 130 ; « les observations de Ménage, p. 31 1 ei 314. C.

(3) Plot., des Faits vertueux des Femmes, A TarUdc des Milesiennes. C.

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