LIVRE II
me faire revenir, ime tenants pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m’emportoient avecques beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là environ un demv lieue françoise. Sur le chemin, et après avoir esté plus dedeux grosses heures tenu pourtrespassé, je commenceay à me mouvoir et respirer; car il estoit tumbé si grande abondance de sang dans mon estomach, que, pour l’en descharger, nature eutbesoingde ressusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds , où je rendis un plein seau de bouillons de sang pur; et plusieurs fois, par le chemin , il m’en fallut faire de raesme. Par là, je commenceay à reprendre un peu de vie ; mais ce feut par les menus , et par un si long traict de temps que mes premiers sentiments estoient beaucoup plus approchants de la mort que de la vie :
Perché, dubbiosa ancor del sua ritorno ,
Non t'as skur a mioniia la meme
Cestc rccordation, que j’en ay fort empreinte en mon ame, me représentant son visage et son idée si près du naturel, me concilie aucunement à elle. Quand je commenceay à y voir, ce feut d’une veue si trouble, si foible et si morte, que je ne discernois encorcs rien que la lumière,
Corne queJ ch’ or âpre, or chiude GU occhi, mezzo tra’l sonna eV ester desio •.
Quand aux functions de l’ame, elles naissoient avecques mesme progrès que celles du corps. Je me veis tout sanglant ; car mon pourpoinct estoit taché partout du sang que j’avois rendu. , La première pensée qui me veint, ce feut que j’avois une harquehusade en la teste : de vray, en mesme temps, il s’en liroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu’au bout des Ipvres ; je fermois les yeulx pour ayder, ce me sembloit, à la poulser hors, et prenois plaisir à m’alanguir et à me laisser aller. C'estoit une imagination qui ne iaisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de
(!) Car rime abattue, encore incertaine de son retour, ne peut se raffermir. Toag. Tasso, Gerus. llberaia , cant. XII, stanz. 74.
«) Comme un homme qui, moitié endormi et moitié étrillé, tantôt ouvre et UnUH ferme les yeux. Torq. Tasso, Gerus. Uberaia, cant. VIU, stanz. *>.
desplaisir, ains tneslée à cestc doulceur que sentent ceulx qui se laissent glisser au sommeil.
Je crois que c’est cc mesme estât ou se trouvent ceulx qu’on veoid défaillants de foiblesse en l’agonie de la morl ; et tiens que nous les plaignons sans cause, estimants qu’ils soyent agités de gricfvesdoulcurs, ou qu’itsayenl famé pressée de cogitations pénibles. Caestétousjours mon advis, contre l’opinion de plusieurs, et mesme (TEstienne de la Boétie, que eeulx que nous veoyons ainsi renversés et assopis aux approches de leur fin, ou accablés de la longueur du mal, ou par accident d’une apoplexie, ou mal caducque,
Fl morbi s<rpe conclu*
Ante oculos aliqui * nostros, ut fulmini » ictu,
Conridit, et s puma s agit; in gémit, et frémit anus ; Deslpitp ejr tentât nervos, torquetur, nnhelot, Inconstanter et in Jactando membra faiigal *,
ou bleeés en la teste, que nous oyons rommcller* et rendre par fois des soupirs trenehants, quoyque nous en tirons aulcuns signes par où il semble qu’il leur reste encores de la cognoissanep, et quelques mouvements que nous leur veoyons faire du corps ; j’ay tousjours pensé, dis je, qu’ils avoient et Pâme et le corps ensop veli et endormi,
Vieil, et est vitœ nescius ipse suie »;
et ne pouvois croire qu’à un si grand estonnement de membres, et si grande défaillance des sens, l’ame peust maintenir aulcune force au dedans pour se recognoistre ; et que par ainsin ils n'avoienl aulcun discours qui les lormentast, et qui leur peust faire juger cl sentir la misere de leur condition ; et que, par conséquent, ils n'estoienl pas fort à plaindre.
Je n’imagine aulcun estât pour moy si insupportable et horrible que d’avoir l’amcvifve et affligée, sans moyen de se déclarer; comme je dirois de ceulx qu’on envoie au supplice, leur ayant coupé la langue (si een’estoit qu’en ceste sorte de mort la plus muette me Semble
(I) Souvent un malheureux, attaqué iTun mal sutrtt, tombe tout à coup b vos pieds, comme frappé de la fondre ; sa bouche écume, sa poitrine gémit, ses membres palpitent. Hors de lui, il se raidit, Il se débat. Il respire à peine ; Il se roule et s’agite cij tous sens. Lccr., DI, 485.
fi) Grommeler. •
(5) H vit, mais sam savoir s'il jouit de la vie.
Ovio., Trlst., I, 5, 1*.
la mieuLx seante, si die est accompaignéc d’an ferme visage et grave); et comme ces misérables prisonniers qui tumbenl es mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tormcnlés de toute espece de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessifve et impossible , tenus ce pendant en condition et en lieu où ils n'ont moyen quelconque d’expression et signification de leurs pensées et de leur misere. Les poètes ont feinct quelques dieux favorables à la délivrance de ceulx qui traisnoienl ainsin une mort languissante :
Hune eyo Diti
Sacrum Jussa fero, leque isto corpore solvo » ;
et les voix et responses courtes et descousues qu’on leur arrache quelquesfois, à force de crier autour de leurs aureiÛcs et de les tempester, ou des mouvements qui semblent avoir quelque consentement à ce qu’on leur demande, ce n’est pas tesmoignage qu’ils vivent pourtant, au moins une vie entière. Il nous advient ainsi sur le begueyement du sommeil, avant qu'il nous ayt du tout saisis, de sentir comme en songe ce qui se faict autour de nous, et suyvre les voix, d'une ouïe trouble et incertaine qui semble ne donner qu’aux bords de l'ame ; et faisons des responses à la suitte des demieres paroles qu’on nous a dictes, qui ont plus de fortune que de sens.
Or, à présent que je l’ay essayé par effect, je ne foys nul doubte que je n’en aye bien jugé jusques à reste heure : car, premièrement, estant tout csvanouï, je me travaillois d'entre ouvrir mon pourpoinct à beaux ongles ( car j’estois desarmé), et si sçais que je ne sentoix en l’imagination rien qui me bleceast : car il y a plusieurs mouvements en nous qui ne partent pas de nostre ordonnance ;
Semianimesque mitant digitt, ftrnmque rttractant 1 * * * :
ceulx qui tombent eslancent ainsi les bras au devant de leur cheute, par une naturelle impulsion qui faict que nos membres se prestent des offices, et ont des agitations à part de nostre discours.
(I) rexécole, dit Iris, t ordre que J'al reçu : J'enlére relie
4me dévouée au dieu des enfer», ei je brise ses chaîne» mor-
telle*. vite., r.niï(L, iv, 70*.
(*) Le» doigt» mourant» «'agitent et ressaisissent le fer qui
leur échappé. vi*ç., Zn(*d., X, 390.
Falcifcro s memorant currus abteindere membra... i l tranere m terra rideatur ab artubut id quod Deitdttabsciuum; quum mem lamen (tique hominit vu, Habilita te mali, non quit sentire dolorem *.
J’avois mon estomach pressé de ce sang caillé : mes mains y couraient d’elles mesmes, comme elles font souvent où il nous démangé, contre l’advis de nostre volonté. 11 y a plusieurs animaulx, et des hommes mesmes, après qu’il» sont trcspasscs, ausquels on veoid resserrer et remuer des muscles ; chascun sçait par expérience qu’il a des parties qui sc branslent, dressent et couchent souvent sans son congé. Or, ces passions, qui ne nous touchent que par l’etcorce, ne se peuvent dire nostres ; pour les faire nostres, il fault que l’homme y soit engagé tout entier ; et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons ne sont pas à nous.
Commej’approchay de chez raoy , où l’alarme de ma cheute a voit desjà couru, et que ceuLxde ma famille m'eurent rencontré avecques les cris acccustumés en telles choses, non seulement je respondois quelque mot à ce qu’on me demandoit, mais encores ils disent que je m’advisay de commander qu'on donnas! un cheval à ma femme, que je veoyois s’empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et malavsé. Il semble que reste considération deust partir d’une ame esveillée ; si est ce que je n’y estois auleunement : c’estoient des pensements vains, en nue9, qui estoient esmeus par les sens des yeulx et des aureillcs ; ils ne venoient pas de chez moy. Je ne scavois pourtant ny d’où je venois ny où j’ailois , nv ne pou vois poiser et considérer ce qu’on medemandoit ; ce sont delegiers effect s que les sens produisoient d’eulx mesmes, comme d’un usage5 ; ce que l’ame y prestoit, c’estoit en songe, touchée bien legierement, et comme leichée seulement et arrousée par la molle impression des sens. Ce pendant, mon assiette estoit à la vérité très doulce et paisible ; je n’avois affliction ny pour aultruy ny pour moy ; c’estoit une langueur et une extreme foiblesse sans aulcunc douleur. Je veis ma maison sans la recognois-
(IJOo (SI qu'au tortde b mélée les chars amie., de toux coopeot les membres avec utot de rapidité qu'on les voit palpé Unis à terre, avant que b douleur d'un coup si prompt ait P*1 parvenir jusqu’à l'Ame. Lee*., UI, 64*.
(t) En inir. C.
(3) Gomme /x/r habitude. C. ’