‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 182 sur 449 · LIVRE lf · texte numérisé non relu

LIVRE lf

tre. Quand on m'eut couché, je sentis une infinie doulceur à ce repos ; car j’avois esté vilainement tirassé par ces pauvres gents, qui avoient prins la peine de me porter sur leurs bras par un long et très mauvais chemin, et s'y estoient lassés deux ou trois fois les uns après les aultres. On me présenta force remèdes, dequoyje n’en receus aulcun, tenant pour certain que j’estois blecé à mort par la teste. C'eust esté, sans mentir, une mort bien heureuse; car la foiblessc de mon discours me gardoit d’en rien juger, et celle du corps d’en rien sentir : je me laissois couler si doulcement et d’une façon si molle et si aysée, que je ne sens gueres aultre action moins poisantc que celle là estoit. Quand je veins à revivre et à reprendre mes forces,

Ut tandem sensu* convaluere mei *,

qui feut deux ou trois heures après, je me sentis tout d'un train rengager aux douleurs, ayant les membres touts moulus et froissés de ma cheute, et en feus si mal deux ou trois nuicts après que j’en cuiday remourir cncores un coup, mais d’une mort plus vifve; et me sens encores de la secousse de ceste froissure. Je ne veulx pas oublier cecy, que la dcrnicre chose en quoy je me peus remettre ce feut la souvenance de cest accident ; et me feis redire plusieurs fois où j’allois, d’où je venois, à quelle heure cela m’estoit advenu, avant que de le pouvoir concevoir. Quand à la façon de ma cheute, on me la cachoit en faveur de ccluy qui en avoit esté cause , et m’en forgeoit on d’aullre. Mais long temps après, et le lendemain, quand ma mémoire veint à sentr’ouvrir, et me représenter l’estât où je m'estois trouvé, en l’instant que j’avois appcrceu ce cheval fondant sur moy ( car je Pavois veu à mes talons, et me teins pour mort; mais ce pensement avoit esté si soubdain, que la peur n’eut pas loisir de s’v engendrer ), il me sembla que c’estoit un esclair qui me frappoit l’ame de secousse, et que je revenois de l'aultre monde.

Ce conte d’un evenement si legier est assez vain, n’estoit l’instruction que j’en ay tirée pour moy ; car, à la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je treuve qu’il n’y a que de s’en

(I) Lorsque colin mes sens reprirent quelque vigueur. OT10., TrlU., I, 5, U.

Moîcrsiomt.

avoisiner. Or, comme dict Pline', chascun est à soy mesme une très bonne discipline, pourveu qu’il avt la suffisance de s’espier de pris. Ce n’est pas icy ma doctrine, c’est mon estude; et n’est pas la leçon d’aultruy, c’est la mienne; et ne me doibt on pourtant sçavoir mauvais gré si je la communique ; ce qui me sert peult aussi, par accident, servir à un aultre. Au demouraut, je ne gastc rien, je n’use que du mien ; et si je fovs le fol, c’est à mes despens, et sans l’interest de personne; car c'est en folie qui meurt en moy, qui n’a point de suitte. Nous n’avons nouvelles que de deux ou trois anciens qui aycnl battu ce chemin ; et si ne pouvons dire si c’est du tout en pareille maniéré à ceste cy, n’en cognoissanl que les noms. Nul depuis ne s'est jeelé sur leur trace. C’est une espincuse entreprinse, et plus qu’il ne semble, de suyvre une allure si vagabonde que celle de nostre esprit, de penctrer les profondeurs opaques de ses replis internes, de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations; et est un amusement nouveau et extraordinaire qui nous retire des occupations communes du monde, ouy, et des plus recommendées. Il y a plusieurs années que je n’ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contreroolle et n’estudieque moy ; et si j’estudie aultre chose, c’est pour soubdain le coucher sur moy ou en moy, pour mienlx dire; et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des aultres sciences sans comparaison moins utiles, je foys part de ce que j’ay apprins en ceste cy, quoyque je ne me contente gueres du progrès que j’y ay faict. Il n’est description pareille en difficulté à la description de soy mesme, ny certes en utilité : cncores se fault il festonner5, cncores se fault il ordonner et renger, pour sortir en place : or, je me pare sans cesse, car je me descris sans cesse. La coustume a faict le parler de soy vicieux, et le prohibe obstinéement, en liayne de la ventance qui semble tousjours estre attachée aux propres tesmoignages : au lieu qu’on doibt moucher l’enfant, cela s’appelle l'enaser,

In vilium ducll eulpte fuga i ;

(<) nat. hui., xxn, 34. c.

(s) Se /Hier to cheveux, le parer la Ule ... pour te montrer en public.

(S) Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

Uoa., de dnc poei , v. SI. (Trad. de Boileau.)

je treuve plus de mal que de bien à ce rcmede. Mais, quand il seroit vray que ce feust nécessairement presumption d’entretenir le peuple de soy, je ne doibs pas, suyvant mon general desseing, refuser une action qui publie ceste maladifve qualité, puisqu’elle est en moy; et ne doibs cacher ceste faulte, que j’ay non seulement en usage, mais en profession. Toutesfois, à dire ce que j’en crois, ceste couslnme a tort de condamner le vin parce que plusieurs s’y enyvrent : on ne peult abuser que des choses qui sont bonnes; et crois de ceste réglé qu’elle ne regarde que la populaire défaillance. Ce sont brides à veaux, desquelles ny les saincts, que nous oyons si haullement parler d’eulx, ny les philosophes, ny les théologiens, ne se brident ; ne foys je moy, quoyque je sois aussi peu l'un que I'aultre. S'ils n’en escrivent à poinct nommé, au moins, quand l’occasion les y porte, ne feignent ils pas de se jecter bien avant sur le trottoir. De quoy traicte Socrates plus largement que de soy? à quoy achemine il plus souvent les propos de ses disciples, qu’a parler 'd’eulx, non pas de la leçon de leur livre, mais de l’estre et bransle de leur ame? Nous nous disons religieusement à Dieu et à nostre confesseur, comme nos voisins* à tout le peuple. • Mais nous n’en disons , me respondra on, que les accusations. » Nous disons donc tout ; car nostre vertu mesme est faultiere et repentable. Mon mesticr et mon art, c’est vivre1 : qui me deffend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bastimenls, non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d’un aultre, non selon la sienne. Si c’est gloire, de soy mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en avant l’eloquence de Hortense, Hortcnse celle de Cicero? A l’advenlure entendent ils que je tesmoigne de moy par ouvrage et effects, non nnement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, subject informe qui ne peult lumber en production ouvragiere; à toute peine le puis je coucher en ce corps aéré de la voix : des plus sages hommes et des plus dévots ont vescu fuyants touls apparents effects. Les

(I) Lea protealanta. G.

(S) « Vivre «l le minier que Je lut veux apprendre. » Romani, Emile, liv. 1.

effects diroient plus de la fortune que de moy : ils lesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n’est conjccturalement et incertainement ; cschantillons d’une montre particulière. Je m’estale entier : c’est un skeletos où, d’une veue, les veines, les muscles, les tendons, paroissent, chasque piece en son siégé ; l’effect de la toux en produisoit une partie, l’effect de la pasleur ou battement de ctrur un’ aultre, et doubteusement. Ce ne sont mes gestes que j’escris ; c’est moy, c’est mon essence.

Je tiens qu’il fault estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscient ieux à en lesmoigner, soit bas, soit hault, indifféremment. Si je me semblois bon et sage tout à faict, je l’entonnerois à pleine teste. De dire moins de soy qu’il n’y en a, c’est sottise, non modestie; se payer de moins qu’on ne vault, c’est laschelé et pusillanimité, selon Aristote 1 : nulle vertu ne s’ayde de la faulseté; et la vérité n’est jamais matière d’erreur. De dire de soy plus qu’il n’en y a, ce n’est pas tousjours presumption, c’est encores souvent sottise : sc complaire oullre mesure de ce qu’on est, en tumber en amour de soy indiscrète est, à mon advis, la substance de ce vice. Le supreine remede à le guarir, c’est faire tout le rebours de ce que ceulx icy ordonnent, qui, en defléndant le parler de soy, deffendent par conséquent encores de penser à soy. L’orgueil gist en la pensée ; la langue n’y peult avoir qu’une bien legiere part.

De s’amuser à soy, il leur semble que c’est se plaire en soy; de se hanter et pracliquer, que c’est se trop chérir; mais cet excès naist seulement en ceulx qui ne se tastent que superficiellement ; qui se veoyent après leurs affaires; qui appellent resveric et ovsifvelé, de s'entretenir de soy; et s’estoffer et bastir, faire des chaslcaux en Espaigne; s’estimants chose tierce et estrangiere à eulx mesmes. Si quelqu’un s’enivre de sa science, regardant soubs soy, qu’il tourne les yeulx au dessus, vers les siècles passés, il baissera les cornes, y trouvant tant de milliers d’esprits qui le foulent aux pieds : s’il entre en quelque flatteuse presumption de sa vaillance, qu'il se ramentoive les vies de Scipion, d’Epaminondas, de tant d’armées, de tant de peuples, qui le laissent si

(*) Morale ù ykoiuaçnr, IV, 7. C.

Page 1