LIVRE II, CHAP. VIII
aussi trop les vaines conjectures de l’advenir, que nous donnent les esprits puériles. A l'adventure eust onfaict injustice de raedesplacer de mon reng, pour avoir esté le plus lourd et plombé, le plus long et desgousté en ma leçon, non seulement que touts mes frères, mais que touts les enfants de ma province, soit leçon d’exercice d’esprit , soit leçon d’exercice de corps. C’est foüe de faire des triages extraordinaires sur la foy de ces divinations ausquelies nous sommes si souvent trompés. Si on peult blecer ceste réglé et corriger les destinées au chois qu'elles ont faict de nos heritiers, on le peult, avecques plus d'apparence, en considération de quelque remarquable et enorme difformité corporelle, vice constant, inamendable, et, selon nous grands estimateurs de la beauté, d'important préjudice.
Le plaisant dialogue du législateur de Platon 1 * * avecques ses citoyens fera honneur à ce passage. * Comment doneques, disent ils, sentants leur fin prochaine, ne pourrons nous point disposer de ce qui est à nous à qui il nous plaira? O dieux! quelle cruauté qu’il ne nous soit loisible , selon que les nostres nous auront servi en nos maladies, en nostre vieillesse, en nos affaires , de leur donner plus ou moins, selon nos fantasies! « A quoy le législateur respond en ceste manière : « Mes amis, qui avez sans doubte bientost à mourir, il est malaysé et que vous vous cognoissiez et que vous cognoissiez ce qui est à vous, suivant l’inscription delphique. Mov, qui fovs les lois, tiens que ny vous n’estes à vous , ny n’est à vous ce que vous jouissez. Et vos biens et vous, estesàvostre famille, tant passée que future ; mais encores plus sont au publicque et vostre famille et vos biens. Parquoy, de peur que quelque flatteur en vostre vieillesse ou en vostre maladie, ou quelque passion vous solicite mal à propos de faire testament injuste, je vous engarderav; mais, ayant respect et à l’interest universel de la cité et à celuy de vostre famille, j’establiray des loix, et feray sentir, comme de raison, que la commodité particulière doibt ceder à la commune. Allez vous en doulcement et de bonne voglie*, où la nécessité humaine vous appelle; c’est à moy, qui ne regarde pas i’unechoseplus
(I) Tratie c Itt l.olt, tir. xi, p. SCftelSTO, éd. de Francfort,
KM ; de U'Ipsk*, (SU. p. «9. 1. V. U
(*) Voici: II4.
que faultre, qui, autant que je puis, me soigne du general, d’avoir soucy de ce que vous laissez. •
Revenant à mon propos, il me semble, en toutes façons, qu’il naist rarement des femmes à qui la maistrise soit deue sur des hommes, sauf la maternelle et naturelle , si ce n’est pour le chastiementdeceulx qui, par quelque humeur fiebvreuse , se sont volontairement soubmis à elles: mais cela ne touche aulcunement les vieilles, de quoy nous parlons icy. C’est l’apparence de ceste considération qui nous a faict forger et donner pied si volontiers à ceste loy, que nul ne veit oneques, qui prive les femmes de la succession de ceste couronne; et n’est gueres seigneurie au monde où elle ne s’allegue, comme icy, par une vraysemblance de raison qui l’auctorisc: mais la fortune luy a donné plus de crédit en certains lieux qu’aux aultres. Il est dangereux de laisser à leur jugement la dispensation de nostre succession selon le chois qu'elles feront des enfants, qui est à touts les coups inique et fantastique : car cest appétit desreglé et goust malade qu’elles ont au temps de leurs groisses4, elles l’ont en l’amc en tout temps. Communément on les veoid s’addonner aux plus foibles et malotrus , ou à ceulx , si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car n'avant point assez de force de discours pour choisir et embnisser ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller où les impressions de nature sont plus seules; comme les animaulx qui n’ont cognoissance de leurs petits que pendant qu’ils tiennent à leurs mammelles. Au demourant, il est aysé à veoir, par expérience, que ceste affection naturelle, à qui nous donnons tant d’auctorité , a les racines bien foibles : pour un fort legier proufit, nous arrachons touts les jours leurs propres enfants d’entre les bras des mères, et leur faisons prendre les nostres en charge; nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chestifvc nourrice à qui nous ne voulons pas commettre les nostres, ou à quelque chevre, leur deffendant non seulement de les allaicter, quelque dangier qu’ils en puissent encourir, mais encores d’en avoir aulcun soing, pour s’employer du tout au service des nostres : et veoid on, enja pluspart d’entre elles, s'engendrer bientost, par accoustumance, une af-
(I) De leurs grossesses. C.
Digiti;
ESSAIS nE MONTAIGNE,
fection bastarde plus vehemente que la natu- ! relie, et plu» grande solicilude de la conservation des enfants empruntés que des leurs propres. Et ce que j'ay parlé des chevres, c’est d'autant qu’il est ordinaire, autour de chez rnov, de veoir les femmesde village, lorsqu’elles ne peuvent nourrir les enfants de leurs mammclles, appeller des chevres à leur secours : et j’av à cesle heure deux laquays qui ne tetterent jamais que huict jours laict de femmes. Ces chevres sont incontinent duicles à venir allaicter ces petits enfants, recognoissenl leur voix quand ils crient, et y accourent : si on leur en présente un aullre que leur nourrisson, elles le refusent; cl l’enfant en faict de mesmed’une aultre chevre. J’en veis un l'aultrejour à qui on osta la sienne, parce que son |>ere ne l’avoit qu’empruntée d’un sien voisin: il ne peut jamais s'adonner à l’aultre qu’on luy présenta, et mourut, sans doubte de faim. Les Lestes altèrent et abhastardissent , aussi ayséement que nous , l'affection naturelle. Je crois qu’en ce que récité llerodote1, de certain destroicl de la Libye, il y a souvent du mescomptc ; il dict qu'on s’y me.slc aux femmes indifféremment, mais que l'enfant, ayant force de marcher, trouve son perc celuy vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas.
Or, à considérer cesie simple occasion d’aimer nos enfants pour les avoir engendrés, pour laquelle nous les appelions aultres nous mesmes, il semble qu’il y ayl bien une aullre production venant du nous qui ne soit pas de moindre recommendation : car ce que nous engendrons par l’amc, les enfantements de nostre esprit , de nostre courage et suflisance, sont produicts par une plus nuble partie que la corporelle, et sont plus nostres ; nous sommes pere et mere ensemble en ceste génération. Cculx cy nous coustcnt bien plus cher, et nous apportent plus d'honneur, s’ils ont quelque chose de bon: car la valeur de nos aultres enfants est beaucoup plus leur que nostre, la part que nous y avons est bien legiere; mais de ceulx cy, toute la beauté, toute la grâce et prix est nostre. Par ainsin, ils nous représentent et nous rapportent bien plus vifvemcnt que les aultres.
(I) Mrtpomtne, ou llv. IV, c. 180. llCrodolr dit que Ton regarde alors comme le père de chaque enfatt celui à qui U ressemble le plus, t» âv oixTi tmv xvÆfûv. L'autre leçoo, txt,, ne peut être admise. J. V. L.
1 Platon * ndjouste que ce sont icv 'des enfants immortels qui immortalisent leurs peres, voire et lesdeïfient, comme Lycurgus, Solon, Minos. Or, les histoires estants pleines d’exemples de ceste amitié commune des peres envers les enfants, il ne m'a pas semblé hors de propos d’en trier aussi quelqu'un de ceste cy. Hebodorus, ce bon evesque de Tricca*, aima mieulx perdre la dignité, le proulit, la dévotion d’une prelature si vénérable, que de perdre sa fille, fille qui dure encores bien gentille, mais à l’advenlure pourtant un peu trop curieusement et mollement goderonnée5 pour lille ecclesiastique et sacerdotale, et de trop amoureuse façon. Il y eut un Labienus à Home, personnage de grande valeur et auetorilé, et, entre aultres qualités, excellent en toute sorte de littérature, qui estoit, ce crois je, fils de ce grand Labienus, le premier des capitaines qui furent soubs Cæsar en la guerre des Gaules, et qui depuis, s’estant jeelé au party du grand Pompeius, s’y mainteint si valeureusement, jusques à ce que Latsar le desfeit en Espaigne : ce Labienus, de quoy je parle, eut plusieurs envieux de sa vertu, et, comme il est vraysemblablc, les courtisans et favoris des empereurs de son temps pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles qu’il relenoil encores contre la tyrannie, desquelles il est croyable qu'il avoit tcincl ses escripts et ses Uvrcs. Ses adversaires poursuivirent devant le magistral à Home, et obteiodrentde faire condamner plusieurs siens ouvrages, qu’il avoit mis en lumière, à estre bruslés. Ce feut par luy que commences ce nouvel exemple de peine, qui depuis feut continuéà Home à plusieurs aultres, de punir de mort les eseripla mesmes et les esludes*. Il n’y avoit point assez de moyen et matière de cruauté, si nous n’y meslions des choses que nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme la réputation et les inventions de nostre esprit, et si nous n'allions communiquer les maulx cor-
(1/ Dau» le Phcdre , éd. d'Lslicauc, L UI, p. 858. C.'
(8) Tricca, maintenant Triccala, cii Thcssalie. —SafiUe, sou histoire amoureuse de Théagtne rt CJMncit'e. Voyez Slrephore, XII, B4. Bayle, au mot UHiodore , combat celte tradition. h v. L.
(3) Ajuster, parer. C.
(4} Passage traduit de Sénèque le rhéteur ( Contrat \ V, lnU.)$ comme presque tout ce récit. Il est fort douteux que ce Labienus ait été (Us de rauden lieutenant de César. Voyez Voa* sK», de WH. Lai. , I, C. J. V. L.