‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 189 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

un pauvre vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce tiltre, et en servent leur passion aveeques gloire ; et, comme en un commun servage, monopolcnt facilement contre sa domination et gouvernement. Si ce sont masles grands et fleurissants, ils subornent aussi incontinent, ou par force ou par faveur, et maistre d’koslel, et receveur, et tout le reste. Ceulx qui n’ont ny femme ny (ils tumbent en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement. Le vieil Caton disoit en son temps que - Autant de valets, autant d’ennemis1; » voyez si, selon la distance de la pureté de son siecle au nostre, il ne nous a pas voulu advertir que femme, fils et valets, autant d’ennemis à nous, bien sert à la decrepitude de nous fournir le doulx bénéfice d’inappercevance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que scroit ce de nous, inesme en ce temps où les juges, qui ont à décider nos controverses, sont communément partisans de l’enfance, et intéressés? Au cas que cesle piperie m’cschappe a veoir, au moins ne m'escliappc il pas à veoir que je suis très pipable. El aura l’on jamais assez dict de quel prix est un amy, à comparaison de ces liaisons civiles? L'image inesme que j’en veois aux bestes, si pure, aveeques quelle religion je la respecte! Si les aultres me pipent, au moins ne me pipé je pas moy inesme à m’estimer capable de m’en garder, ny à me ronger la cervelle pour m’en rendre ; je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquiété et tumultuaire curiosité, mais par diversion plustost et resolution. Quand j’oys reciter l’estatdequelqu’un, je ne m’amuse pas à luy; je tourne incontinent les yculx à moy, veoir comment j’en suis ; tout ce qui le tourbe me regarde ; son accident m’advertit et m’esveille de ce costé là. l ouis les jours et à toutes heures, nous disons d’un aultre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçavions replier, aussi bien qu’estendre, nostre considération. Et plusieurs aucteurs blecent en ceste maniéré la protection de leur cause, courant en avant témérairement à l’encontre de celle qu’ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis des traicts propres à leur estre relancés plus advantageusement.

Feu monsieur le mareschaldeMonlluc, ayant

(I) Scs., Epi U. il ; MccaoM, Saunait., I, il, etc. J. V. L.

CIIAP. VIII.

■ perdu son fils, qui mourut en l’isie deMadcres, brave gentilhomme à la vérité et de grande espérance, me faisoit fort valoir, entre ses aultres regrets, le desplaisir et crevecœur qu’il sentoit de ne s’estre jamais communiqué à luy, et, sur ceste humeur d’une gravité et grimace paternelle, avoir perdu ta commodité de gouster et bien cognoislre son fils, et aussi de luy déclarer l’exireme amitié qu’il luy portoit et le digne jugement qu’il faisoit de sa vertu. « Et ce pauvre garson, disoit il, n’a rien veu de moi qu'une contenance renfrongnée et pleine de mespris ; et a emporté ceste creance que je n’ay sceu ny l’aimer ny l’estimer selon son mérité. A qui gardois je à descouvrir ceste singulière affection que je luy portois dans mon ame?estoit ce pas luy qui en debvoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contrainct et gehenné pour maintenir ce vain masque ; et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quand et quand, qu’il ne me peult avoir portée aultre que bien froide, n’ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senty qu’une façon tyrannique1. » Je treuve que ceste plaincte estoil bien prinse et raisonnable : car, comme je sçais par une trop certaine expérience, il n’est aulcunesi donlce consolation en la perte de nos amis que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire et d’avoir eu aveeques eulxune par-

i faicte et entière communication. O mon amy>! en vaulx je mieulx d'en avoir le goust? ou si j’en vaulx moins? J’en vaulx certes bien mieulx ; son regret me console et m’honore : est ce pas un pieux et plaisant office de ma vie d’en faire à tout jamais les obsèques? est il jouissance qui vaille ceste privation?

Je m'ouvre aux miens tant que je puis et leur signiiie très volontiers l’estât de ma volonté et de mon jugement envers eulx, comme envers un chascun: je me baste de me produire et de me présenter ; car je ne veolx pas

(IJ « Je do puis lire qu'avec les larmes aux yeux dans les Essais de Montaigne ce que lit le maréchal de Moolluc du regret qu'il a de ne s’étre pas communiqué & son fils, et de lui avoir laissé ignorer la tendresse qu’il avoit pour lui. C’est à madame d’Kstlssar, de l'Amour des pères envers leurs enfants. Mon Dieu, que ce livre est plein de bon sens ! u Madame os Ssncnt, Lettre à sa fille. J. V. L.

(4) l-t Boétie. Toute celte éloquente apostrophe manque dans l’exemplaire de Kaigeon, où l’on trouve à tout moment de semblables lacunes. J. V. L.

ESSAIS DE MONTAIGNÉ,

qu’on s’y mescomptc, dp quelque part que ce soit. Entre aultres couslumes particulières qu’avoient nos anciens Gaulois, à ce que dict Cæsar1, ceste ey en estoit l’une, que les enfants ne se presentoient aux peres ny s’osoient trouver en publicque en leur compaignie que lorsqu’ilscommenceoient à porter les armes; comme s’ils eussent voulu dire que lors il estoit aussi saison que les peres les receussent en leur familiarité et accointance.

J’ay veu encores une aultre sorte d’indiscrelion en aulcuns peres de mon temps, qui ne se contentent pas d’avoir privé, pendant leur longue vie, leurs enfants de la part qu’ils debvoient avoir naturellement en leurs fortunes, maislaissent encore après culx à leurs femmes ceste mesme auctorité sur touts leurs biens, et loy d’en disposer à leur fantasie. Et ay cogneu tel seigneur, des premiers officiers de nostre couronne, ayant, par esperance dedroict à venir, plus de cinquante mille escus de rente, qui est mort nécessiteux et accablé de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa merc.cn son extrême décrépitude, jouissant encores de touts ses biens par l’ordonnance du pere qui avoit de sa part vescu près de quatre vingts ans. Cela ne me semble aulcunement raisonnable. Pourtant trouve je peu d’advancemcnt à un homme de qui les affaires se portent bien d’aller chercher une femme qui le charge d’un grand dot; il n’est point de depte estrangiere qui apporte plus de ruync aux maisons : mes prédécesseurs ont communément suyvi ce conseil bien à propos et moy aussi. Mais ceulx qui nous dcsconseillent les femmes riches, de peur qu’elles soient moins traictables et recognoissantes, se trompent de faire perdre quelque reelle commodité pour une si frivole conjecture. A une femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus une raison que par dessus une aultre ; elles s'aiment le mieulx où elles ont plus de tort : l’injustice lesallciche, comme les bonnes l’honneur de leurs actions vertueuses; et en sont débonnaires d’autant plus qu’elles sont plus riches, comme plus volontiers et glorieusement chastes, de ce qu’elles sont belles.

C’est raison de laisser l’administration des affaires aux meres pendant que les enfants ne

(IJ Dr Br//. Cnil., XX. 18. C.

sont pas en l’aage, selon les loix, pour en manier la charge ; mais le pere les a bien mal nourris s’il ne peult esperer qu’en leur maturité ils auront plus de sagesse et de suffisance que sa femme , veu l’ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit il toutesfois, à la vérité, plus contre nature de faire despendre les meres de la discrétion de leurs enfants. On leur doibt donner largement de quoy maintenir leur estât, selon la condition de leur maison et de leur aage ; d’autant que la nécessité et l’indigence est beaucoup plus malséante et malaysée à supporter à elles qu'aux masles : il fault plustot en charger les enfants que la mere.

En general , la plus saine distribution de nos biens , en mourant , me semble estre les laisser distribuer à l’usage du pays : les loix y ont mieulx pensé que nous ; et vault mieulx les laisser faillir en leur eslection que de nous bazarder temerairement de faillir en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puisque d’une prescription civile, et sans nous, ils sont destinés à certains successeurs. Et encores que nous ayons quelque liberté au delà, je tiens qu’il fault une grande cause, et bien apparente, pour nous faire osterà un ce que sa fortune luv avoit acquis et à quoy la justice commune l’appelloit ; et que c’est abuser, contre raison, de ceste liberté d’en servir nos fantasies frivoles et privées. Mon sort m’a faict grâce de ne m’avoir présenté des occasions qui me poussent tenter et divertir mon affection de la commune et légitime ordonnance. J’en veois envers qui c’est temps perdu d’employer un long soing de bons offices; un mot receu de mauvais biais efface le mérité de dix ans. Heureux qui se treuve à poinct pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage ! La voisine action l’emporte : non pas les meilleurs et plus frequents offices, mais les plus recents et présents font l’operation. Ce sont gents qui se jouent de leurs testaments comme de pommes ou de verges, à gratifier ou chastier chasque aclion de ceulx qui y prétendent inlerest. C’est chose de trop longue suytte et de trop de poids pour estre ainsi promenée à chasque instant, et en laquelle les sages se plantent une fois pour toutes, regardants sur tout à la raison et observance publicque. Nous prenons un peu trop à co>ur ces substitutions masculines et proposons une éternité ridicule à nos noms. Nous poisons

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