‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 195 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

qui sc peult tirer de leur art ; les apprentifs et qui ne sont de si haulte leçon avoir besoing de s’enfariner le visage, de se travestir, se contrefaire en mouvemens de grimaces sauvages pour nous apprcster à rire. Cestc mienne conception se recognoist, mieulx qu’en tout aultre lieu, en la comparaison de PÆneïde et du Furieux 1 : celuy là on le veoit aller à tire d’aile, d’un vol hault et ferme, suyvant tousjours sa poincte ; cestuy cy , voleter et saultelcr de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses ailes que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chasque bout de champ, de peur que l’baleine et la force luy faille ;

Excursusque brèves tentai *.

Voylà doncques , quant à ccste sorte de subjects, les aucteurs qui me plaisent le plus.

Quant à mon aultre leçon, qui mesle un peu plus de fruict au plaisir, par où j’apprends à rcnger mes opinions et conditions, les livres qui m’y servent c’est Plutarque, depuis qu’il est françois, et Seneque. Ils ont touts deux ceste notable commodité pour mon humeur, que la science que j’y chercha y est traictéc à pièces descousues, qui ne demandent pas l’obligation d’un long travail, de quoy je suis incapable : ainsi sont les opuscules de Plutarque et les epistresde Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escriptsct la plus proulitable.il ne fault pas grande entreprinse pour m’y mettre ; et les quitteoù il me plaist, car elles n’ont point de suitte et dépendance des unes auxaultres. Ces auctcursse rencontrent en la pluspart des opinions utiles et vrayes; comme aussi leur fortune les feit naistre environ mesme siecle, touts deux précepteurs de deux empereurs romains, touts deux venus de pais estrangier, touts deux riches et puissants. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et présentée d’une simple façon, et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Seneque plus ondoyant et divers : cestuy cy sc peine, sc roidit et se tend pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte et les vicieux appétits; l’aultre semble n’estimer pas tant leurs efforts et desdaigner d’en haster son pas et se mettre sur sa garde : Plutarque a les opinions plato-

(I) V Orlando furioso de TArioslc. C.

<2j il lente de priilcs course». Vinc., Georg IV, IM.

niques, doulces et accommodables à la société civile; l’aultre les a stoïques et épicuriennes, plus esloingnées de l'usage commun , mais, selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes. U paroist en Seneque qu’il preste un peu à la tyrannie des empereurs de son temps, car je tiens pour certain que c’est d’un jugement forcé qu’il condemne la cause de ces généreux meurtriers de César; Plutarque est libre par tout : Seneque est plein de poinctes et saillies, Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffc plus et vous esmeut ; cestuy cy vous contente davantage et vous paye mieulx; il nous guide, l’aultre nous poulse.

Quant à Cicero , les ouvrages qui me peuvent servir chez luy à mon desseing, ce sont ceulx quitraictent delà philosophie, spécialement morale. Mais, à confesser hardiement la vérité (car, puisqu’on a franchi les barrières de l’impudence, il n’y a plus de bride), sa façon d’escrire me semble ennuyeuse , et toute aultre pareille façon : car ses préfacés , définitions , partitions, étymologies, consument la plus part de son ouvrage ; ce qu’il y a de vif et de mouelle est estoufîé par ses longueries d’apprets. Si j’ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que je ramentoive ce que j’en ay tiré de suc et de substance, la plus part du temps je n’y treuve que du vent ; car il n’est pas encores venu aux arguments qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le nœud que je cherche. Pour moy, qui ne demande qu’à devenir plus sage , non plus sçavant ou éloquent, ces ordonnances logiciennes et aristotéliques ne sont pas à propos ; je veulx qu’on commence par le dernier poinct : j’entends assez que c’est que mort et volupté ; qu’on ne s’amuse pas à les anatomizer. Je cherche des raisons bonnes et fermes, d’arrivée, qui m’instruisent à en soustenir l’effort ; ny les subtilités grammairiennes, ny l’ingenieuse contexture de paroles et d’argumentations, n’y servent. Je veulx des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du double : les siens languissent autour du pot; ils sont bons pour l’eschole, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller, et sommes encores, un quart d’heure après, assez à temps pour en retrouver le fil. 11 est besoing de parler ainsin aux juges qu’on vcult gaigucr à tort ou àdroict, aux enfantset

au vulgaire à qui il fault tout dire, et veoir ce qui portera. Je ne veulx pas qu’on s’employe à me rendre attentif, et qu’on me crie cinquante fois : « Or oyez !» à la mode de nos lieraults : les Romains disoient en leur religion : Hoc âge, que nous disons en la nostre : Sursum corda : ce sont autant de paroles perdues pour moy ; j’y viens tout préparé du logis. Il ne me fault point d’alleicliement ny de saulse; je mange bien la viande toute crue : et au lieu de m’aiguiser l'appctil par ces préparatoires et avant ieux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m’excusera elle de cestc sacrilege audace, d'estimer aussi traisnants les dialogismes de Platon inesme, estouffants par trop sa matière; et de plaindre le temps que met à ces longues interloculions vaines et préparatoires un homme qui avoit tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance m’excusera mieulx, sur ce que je ne veois rien en la beauté de son langage. Je demande en general les livres qui usent des sciences, non ceulx qui les dressent. Les deux premiers <, et Pline, et leurs semblables, ils n’ont point de Uoc âge ; il veulent avoir à faire à gentsqui s’en soyent advertis eulx mesmes : ou s’ils en ont, c’est un Hoc âge substantiel , et qui a son corps à part. Je veois aussi volontiers les epistres ad Allicum, non seulement parce qu’elles contiennent une très ample instruction de l’hisloire et affaires de son temps , mais beaucoup plus pour y descouvrir ses humeurs privées : car j’ai une singulière curiosité, comme j’ay dict ailleurs, de cognoistre l’ame et les naïfs jugements de mes aucteurs. 11 fault bien juger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs ny eulx , par ceste montre de leurs cscripts qu’ils étaient au theatre du inonde. J’ay mille fois regretté que nous ayons perdu le livre que lirutus avoit escript De la vertu : car ilfaict beau apprendre la théorique de ceulx qui sçavcnt bien la practique. Mais d'autant que c’est aultre chose le presche que le prescheur, j’aime bien autant veoir Brutus chez Plutarque que chez luy mesme : je choisiras plustost de sçavoir au vray les devis qu'il tenoit en sa tente à quelqu’un de ses privés amis, la veille d’une battaille, que les propos qu’il teint le lendemain à son armée ; et ce qu’il faisoit en son cabinet et en sa chambre que ce

(I) Plutarque et Sénèque. C.

qu’il faisoit rmmy la place et au sénat. Quant à Cicero, je suis du jugement commun, que, hors la science, il n’y avoit pas beaucoup d'excellence en son ame : il estoit bon citoyen, d’une nature débonnaire, comme sont volontiers les hommes gras et gosseurs, tel qu’il estoit ; mais de mollesse et de vanité ambitieuse, il en avoit, sans mentir, beaucoup. Et sinesçais comment l’excuser d’avoir estimé sa poésie digne d’estre mise en lumière : ce n’est pas grande imperfection que de faire mal des vers; mais c’est imperfection 1 de n’avoir pas sentv combien ils estoient indignes de la gloire de son nom. Quant à son éloquence, elle est du tout hors de comparaison : je crois que jamais homme ne l'egualera. Le jeune Cicero, qui n’a ressemblé son pereque de nom, commandant en Asie, il se trouva un jour en sa table plusieurs estrangiers, et entre aultres Cestius , assisan lias bout, comme on sc fourre souvent aux tables ouvertes des grands. Cicero s’informa qui il estoit, à l’un desesgents, qui luydict son nnm: mais, comme celuy qui songeoil ailleurs et qui oublioit ce qu’on luy respondoit, il le loy redemanda encorcs, depuis, deux ou trois fois. Le serv iteur, pour n’estre plus pn peine de luy redire si souvent mesme chose, et pour le luy faire cognoistre par quelque circonstance: « C’est, dict il, ce Cestius, de qui on vous a dict qu’il ne faict pas grand estât de l’eloquencr de vostre pere, au prix de la sienne. » Cicero. s’estant souhdain piequé de cela, commanda qu’on empoignant ce pauvre Cestius, et le feit très bien fouetter en sa présence3. Voylà un mal courtois hoste ! Entre ceulx mesmes qui ont estimé, toutes choses comptées, ceste sienne éloquence incomparable, il y en a eu qui n’ont pas laissé d’y remarquer des faultes; comme ce grand Brutus, son amy, disoit que c’ estoit une éloquence cassée et esrenée, fraetam et elumbem 5. Les orateurs voisins de son siecle reprenoient aussi en luy ce curieux seing de certaine longue cadence au bout de ses clauses, et notoient ces mots esse i ddeatar, qu’il y employé si souvent *. Pour moy j’aime

(I) Trxtn de ïtalgeon, mais c’est 6 tint faillie (le tngemnl. n «et «vident que Montaigne a voûta, depuis, adoucir les ter»» J. V. L.

(3) SÉKfcQ., Stiasor. 8. C.

(3) Voyez le dialogue de Oratoribus, c. 18. C.

(4) Ibid. , c. 33. C.

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