‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 196 sur 449 · LIVRE II, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. X

mieulx une cadence qui tnmbe plus court, i coupée en ianibes. Si meslc il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement ; j’en ay remarqué ce lieu à mes aureilles : Ego vero me minus diu senem esse mallem, quam esse senem ante quam essem* .

Les historiens sont ma droicte balle’ ; car ils sont plaisants et aysez ; et quand et quand l’homme en general, de qui je cherche la cognoissance , y paroist plus vif et plus entier qu’en nul aultre lieu; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceulx qui cscrivent les vies, d’autant qu'ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui part du dedans qu’à ce qui arrive au dehors, ceulx là me sont plus propres : vovlà pourquoy, en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n’ayons une douzaine de Laertius, ou qu'il ne soit ou plus estendu, ou plus entendu : car je suis pareillement curieux de cognoistrc les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, commede cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. En ce genre d’est udc des histoires, il fault feuilleter, sansdistinction, toutes sortes d’aucteurs et vieils et nouveaux, et barragouins et françois, pour y apprendre les choses de quoy diversement ils traictent. Mais Caîsar singulièrement me semble mériter qu’on l’estudie, non pour la science de l’histoire seulement, mais pour luy mesme: tant il y a de perfection et d’excellence par dessus touts les aultres, quoyque Sallustc soit du nombre. Certes, je lis cest aucteur avec un peu plus de reverence et de respect qu’on ne lict les humains ouvrages ; tantost le considérant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur; tantost la pureté et inimitable

(1) Pour moi, J'aimerais mieux élreTieux moins longtemps que de vieillir avant la vieHlesae. Oc. , de Senectute, c. U). —

Voyei quelques observations sur cette critique de Montaigne,

ULttvres compit les de Cicéron, éd. in-8°, t. X\ VIII, p. 91. J. V. L.

[i) Montaigne appelle ici la lecture des historiens, sa droite

balle, pour nous apprendre que c'est le plus doux et le plus

aise de ses amusements, par allusion à ce qui arrive ù un joueur de paume, qui, lorsque la balle lui vient du côté droit,

la renvoie naturellement et sam peine, réduit, lorsqu'elle lui

vient du côté opposé, à la chasser d’un coup de revers, qui,

pour l'ordipaire, est un coup moins sûr et plus malaise. — Il y avait dans la première édition : Les bulorieiu sont U vray yt- i Oier de mon ettvde. C. *

polissure de son langage, qui a surpassé non seulement touts les historiens, comme dict Ciccro1 * * * * * * *, mais à l’advcnture Cicero mesme: avecques tant de sincérité en ses jugements, parlant de ses ennemis, que, sauf les faulses couleurs de quoy il veult couvrir sa mauvaise cause et l’ordure de sa pestilente ambition, je pense qu’en cela seul on y puisse trouver à redire qu’il a esté trop espargnant à parler de soy; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exécutées par luy qu’il n’y soit allé beaucoup plus du sien qu’il n’y en met .

J'aime les historiens ou fort simples ou excellents. Les simples, qui n’ont point de quoy y mesler quelque chose du leur, et qui ny apportent que le soing et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la cognoissance de la vérité : tel est entre aultres, pour exemple, le bon Eroissard, qui a marché, en son enlreprinse, d’une si franche naïfveté qu’ayant faict une faulte il ne craint aucunement de la recognoistre et corriger en l’endroict où il en a esté adverty, et qui nous représente la diversité mesme des bruits qui couroient, et les differents rapports qu’on luy faisoit : c’est la matière de l’histoire nue et informe ; chascun en peult faire son proufit autant qu’il a d’entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisirce qui est digne d’estresceu , peuvent trier, de deux rapports, celuv qui est plus vraysemblable ; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l’auctorité de regler nostre creance à la leur; mais, certes, cela n’appartient à gueres de gents. Ceulx d’entre deux (qui est la plus commune façon) nous gastent tout; ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de juger, et par conséquent d’incliner l’histoire à leur fantasie; car, depuis que le jugement pend d’un costé.on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais9 : ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sceues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée , qui nous

(i) ClcSlt. , Brûlas, c. VS. i. V. L.

(*) » Les tain changent de forme dans la tête de l'Itfslorica ; Us se moulent sur ses intérêts ; Us prennent ta teinte de scs préjugés, a Roess., Bmile, tir. IV.

Digiti.

instruirait mieult ; obmettent, pour choses incroyables, celles qu'ils n’entendent pas, et peut eslre encores telle chose , pour ne la sçavoir dire en bon latin ou françois. Qu’ils estaient hardiment leureloquenceetleur discours, qu'ils jugent à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi de quoy juger après eulx , et qu’ils n’alterent ny dispensent, par leurs raccourciments et parleur chois, riensur le corps de la matière, ains qu’ils nous la r’envoyent pure et entière en toutes ses dimensions.

Le plus souvent on trie , pour ceste charge , et notamment en ces siècles icy, des personnes d’entre le vulgaire, pour ceste seule considération de sçavoir bien parler, comme si nous cherchions d’y apprendre la grammaire : et eulx ont raison, n’ayants esté gagés que pour cela, et n’ayants mis en vente que le babil, de ne se soulcier aussi principalement que de ceste partie; ainsin, à force beaux mots, ils nous vont pastissant une belle contexture des bruits qu'ils r'amassent ès carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles qui ont esté cscriptes par ceulx mesme qui commandoient aux affairos, ou quiestoienl part icipanlsà les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d'aultres de mesme sorte : telles sont quasi toutes les grecques et romaines ; car plusieurs tesmoings oculaires ayants escript de mesme subject (comme il advenoit en ce temps là, que la grandeur elle sçavoir se rencontraient communément ), s’il y a de la faulte, elle doibt estre merveilleusement legicre, et sur un accident fort doubteux. Que peult on esperer d’un médecin traictant de la guerre, ou d’un cscholier traictant les desseings des princes? Si nous voulons remarquer la religion que les Romains avoient en cela, il n’en fault que cest exemple : Asinius Pollio trouvoit ès histoires mesme de Cæsar quelque mescompte en quoy il estoit tombé, pour n’avoir peu jecter les yeulx en touts les endroicts de son armée , et en avoir creu les particuliers qui luy rapportoient souvent des choses non assez vérifiées; ou bien pour n’avoir esté assez curieusement adverty par ses lieutenants des choses qu’ils avoient conduicles en son absence *. On peult veoir par là si ceste recherche de la vérité est délicate, qu'on ne se poisse pas fier d'un combat à

(I) SrÉT., Wur, c. S6. c.

la science de celuy qui a commandé , ny aux soldats de ce qui s’est passé près d’eul.x , si, à la mode d’une information judiciaire , on ne confronte les tesmoings et receoit les objects sur la preuvedes ponct illesdc chasque accident1 . Yrayement la cognoissance que nous avons de nos affaires est bien plus lasche : mais cecy a esté sutUsammenl traicté par Bodin2, et selon ma conception.

Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire, et à son default, si extreme qu’il m’est advenu plus d’une fois de reprendre en main des livres comme recents et à mov incogneus, que j’avois leu soigneusement quelques années auparavant, et barbouillé de mes notes, j’ay prins en coustume, depuis quelque temps, d’adjouster au bout de chasque livre (je dis de ceulx desquels je ne me veulx servir qu’une fois) le temps auquel j’ay achevé de le lire , et le jugement que j’en ay retiré en gros , à fin que cela me représente au moins l’air et idée generale que j’avois eonceu de l’aucteur en le lisant . Je veulx icy transcrire aulcunes de ces annotations.

Voicy ce que je meis, il y a environ dix ans, en mon Guiceiardin (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne): “ 11 est historiographe diligent , et duquel , à mon advis, autant exactement que de nul aultre, on peult apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi, en la plus part, en a il esté acteur luy mesme, et en reng honorable. 11 n’v a aulcune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ayt desguisé les choses; de quoy font foy les libres jugements qu’il donne des grands et notamment de ceulx par lesquels il avoit esté avancé et employé aux charges , comme du pape Clement septiesme. Quant à la partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et discours , il y en a de bons et enrichis de beaux traicts : mais il s’y est trop pieu ; car, pourne vouloir rien laisser à dire, ayant un subject si plein et ample, et à peu près infiny, il en devient lasche , et sentant un peu le cacquet scholastique. J’ay

(Il Si ton ne confronte les témoignages, l'on ne reçoit les objections, lorsqu'il s'agit de prouver les moindres details de chaque fait. J. V. I.

(«) ï/î célèbre jurisconsulte, (tans T ouvrage qu*ll publia en I5G6, sons le U Ire de Methodus ad facilem hlstoriarum cogni - /fourni.

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