‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 198 sur 449 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la cruauté.

Il me semble que la vertu est chose aultre, et plus noble, que les inclinations à la bonté qui naissent en nous. Les âmes réglées d’elles mesmes et bien nées, elles suyvent mesrne train, et représentent en leurs actions mesme visage que les vertueuses ; mais la vertu sonne je ne sçais quoy de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doulcemcnt et paisiblement conduire à la suitte de la raison. Celuy qui, d’une doulceur et facilité naturelle, mepriseroit les offenses receucs, feroit chose très belle et digne de louange ; mais celuy qui, picqué et oultré jusques au vif d’une offense, s’armeroit des armes de la raison contre ce furieux appétit de vengeance, et, après un grand conffict, s’en rendroit enfin maistre, feroit sans doubtc beaucoup plus. Celuy là feroit bien, et cestuy cy

vertueusement : l’une action se pourroit dire bonté, l’aultre vertu; car il semble que le nom de la vertu présupposé de la difficulté et du contraste, et qu’elle ne peult s'exercer sans partie'. Cest à l’adventurc pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal et juste ; mais nous ne le nommons pas terlueux 1 ; ses operations sont toutes naïfves et sans effort. Des philosophes, non seulement stoïciens, mais encores épicuriens* (et ceste enchère je l’emprunte de l’opinion commune, qui est faulse, quoy que die ce subtil rencontre d’Arcesilaus à celuv qui luy reprochoit que beaucoup de gents passoient de son eschole en l’epicurienne, mais jamais au rebours : « Je crois bien : des coqs il se faict des chappons assez. ; mais des chappons il ne s'en faict jamais des coqs*: car, à la vérité, en fermeté et rigueur d’opinions et de préceptes, la secte épicurienne ne code aucunement à la stoïcque; et un stoïcien, reeognoissant5 meilleure foy que ces disputatcurs, qui, pour combattre Epicuruset se donner beau jeu, luy font dire ce à quoy il ne pensa jamais, contournants ses paroles à gauche, argumentants par la loy grammairienne aultre sens de sa façon de parler, et aultre creance que celle qu’ils sçavent qu’il avoit en l’ame et en ses mœurs, dict qu’il a laisse d'estre épicurien pour ceste considération entre aultres, qu’il treuve leur route trop haultaine et inaccessible: El ii qui fùtitmot roranlur sunl yûôYuïot et ÿÔQS'xaex, oinnesque virtules et colunt et relinent*): des philosophes stoïciens et épicuriens, dis je, il y en a plusieurs qui ont jugé que ce n’estoit pas assez d’avoir l’ame en bonne assiette, bien réglée et bien disposée à la vertu; ce n’estoit pas assez d’avoir nos resolutions et nos discours au dessus de touts les efforts de fortune ; mais qu’il falloit cncores rechercher les occasions d’en venir à

(I) Sam parue adverse, sans opposa ion. E. J.

fiï «f Quoique nous appclllons I>icu bon, lions ne l'appelons pas vertueux, parce qu'il n'a pas besoin d'effort pour bien faire. » Rocs a., Emile, liv. V.

(3) L'édition de IG35 ajoute id défit ou trois lignes pour préparer A la longue parenthèse qui suit : ces changements ont été faits sans autorité. J. V. L.

(4) bloc. Lierez, IV, 43. C.

(5) Montrant. G.

(G) Car ceut qu'on appelle amoureux de la volupté sont en effet amoureux de l' bonne te te et de la justice, et ils respectent et pratiquent toutes les vertus. Cic., Epist. fam., XV, 19.

la preuve ; ils veulent quester de la douleur, de la nécessité et du mespris, pouf les combattre et pour tenir leur ante en haleine : Multum sibi udjirit virlus laressitiit. C’est l’une des raisons pourquoy Epaminondas, qui estoit encores d’une tierce secte1 *, refuse des richesses que la fortune luy met en main par une voye très légitimé, pour avoir, dict il, à s'escrimer contre la pauvreté, en laquelle extreme il se mainteint tousjours. Socrates s'essayoit, ce me semble, encores plus rudement, conservant pour son exercice la malignité de sa femme, qui est un essay à fer esmoulu. Metellus, ayant, seul de touts les sénateurs romains, entreprins, par l’effort de sa vertu, de souslenir la v iolence de Saturninus, tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer une loy injuste en faveur de la commune3 4 5, et ayant eneouru par là les peines capitales que Saturninus avoit establies contre les refusants, entrelenoit eeulx qui en ceste extrémité le conduisoient en la place, de tels propos : que c’esloit chose trop facile et trop laselic que de mal faire ; et que de faire bien où il n’y eust point de dangier, c’esloit chose vulgaire ; mais de faire bien où il y eust dangier, c’estoil le propre office d’un homme de vertu*. Ces paroles de Metellus noos représentent bien clairement ce que je voulois vérifier, que la vertu refuse la facilité pour compaigne; et que ceste avsée, doulcc et penchante voye, par où se conduisent les pas réglés d’une bonne inclination de nature, n’est pas celle de la vraye vertu : elle demande un chemin aspre et espineux; elle veult avoir, ou des difficultés estrangieres à Inicter, comme celle de Metellus, par le moyen desquelles fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course , ou des difficultés internes que luy apportent les appétits desordonnés cl imperfections de nostre condition.

Je suis venu jusques icy bien à mon avse : mais, au bout de ce discours, il me tumbe en fantasie que l’ame de Socrates, qui est la plus parfaicle qui soit venue à ma cognoiasanee, seroit, à mon compte, une ame de peu

(l) La vertu se perfectionne par les combats. S£nèq., Epist. i&

f*) De la secte pythagoricienne. Voyez Cic., de Offlc., I, 44. C.

(B) Pu peuple, ou des plebeiem. E. J.

(4) Plct., Fie de Marius, c. tO. C

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