‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 197 sur 449 · LIVRE II, CIIAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIIAP. X

aussiremarqué cecy, que de tant d’ames et d’effects qu’il juge, de tant de mouvements et conseils, il n’en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties là estoient du tout esteinctcs au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu’elles soient d’elles mesmes, il en rejecte la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque proufit. Il est impossible d'imaginer que, parmy cest infiny nombre d’actions de quoy il juge, il n’y en ayt eu quelqu'une produicte par la voye de la raison : nulle corruption peult avoir saisi les hommes si universellement que quelqu'un n’eschappe de la contagion. Cela me faict craindre qu’il y aye un peu du vice de son goust; et peult estre advenu qu’il ayt estimé d’aultruy selon soy*. »

En mon Philippe de Comines, il y a cecy : «Vous y trouverez le langagedoulx et agréable, d’une naifve simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l’aucteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soy et d’affection et d’envie parlant d aultruy ; ses discours et enhortements accompaignés plus de bon zele et de vérité que d’aulcune exquise suffisance ; et, tout par tout, de Pauclorité et gravité, représentant son homme de bon lieu, et eslevé aux grands affaires. »

Sur les Mémoires de monsieur du Bellay(I) * 3: « C’est tousjours plaisir de veoir les choses escriptes par ceulx qui ont essayé comme il les fault conduire ; mais il ne se peult nier qu’il ne se descouvre évidemment en ces deux seigneurs icy un grand deschct de la franchise et liberté d’escrire qui reluit ès anciens de leur sorte, comme au sire de Jouinville, domestique de sainct Louys, Eginard, chancelier de Charlemaigne, et, de plus fresche me-

(I) Montaigne avait ajouté à La marge d*un de ses exemplaires : Très commune et très dangereuse corruption du jugement humain. Mais il a jugé à propos de barrer cette addition. Voyez la page 176, recto, de l’exemplaire qu’il a corrigé. N.

(%) Ces mémoires, publiés par mesairc Martin du Bellay, contiennent dix livres, dont les quatre premiers et les trois derniers sont de Martin du Bellay, et les autres de son frère Guillaume de Langey , etoot été tirés de sa cinquième Ogdoade, depuis Tan ISM jusqu’en IS40. ils sont intitulés : Mémoires de messire Mar lin du Bellay , contenant le Discours de plusieurs choses advenues au Hoyaume de France , depuis fan 1513 jusqu'au trépas de François /•*, arrive en 1547. Voilà pourquoi Montaigne parle de deux seigneurs du Bellay, après avoir dit les Mémoires de monsieur du Bellay. Ces mémoires sont réimprimes dans un des volumes du Panthéon.

Montaigne.

moire, en Philippe de Comines. C’est icy plustost un plaidoyer pour le roy François contre l’empereur Charles cinquiesme qu’une histoire. Je ne veulx pas croire qu’ils ayent rien changé quant au gros du faict; mais de contourner le jugement des événements, souvent contre raison, à nostre advantage, et d’obmettre tout ce qu’il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre , ils en font mestier : tesmoing les reculemcnts de messieurs de Montmorency et de Biron, qui y sont oubliés; voire le seul nom de madame d’Estampes ne s’y treuve point. On peult couvrir les actions secrettcs; mais de taire ce que tout le monde sçait, et les choses qui ont tiré des effects publicques et de telle conséquence, c’est un default inexcusable. Somme, pour avoir l’entiere cognoissance du roy François et des choses advenues de son temps, qu’on s’addresse ailleurs, si on m’en croit. Ce qu’on peult faire ici de proufit, c’est par la déduction particulière des batlailles et exploicts de guerre où ces gentilshommes se sont trouvés, quelques paroles et actions privées d’aulcuns princes de leur temps, et les practiques et négociations conduictes par le seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses dignes d’ estre sceoes, et des discours non vulgaires. .

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