‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 202 sur 449 · LIVRE lt, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE lt, CHAP. XL

s! elle avoit esté vaillante, ils la logeoient au corps d’un lion; si voluptueuse, en celuy d’un pourceau ; si lasclie, en celuy d’un cerf ou d’un lievre ; si malicieuse, en celuy d’un regnard ; ainsi du reste, jusques à ce que, purifiée par ce chastiment, elle reprenoit le corps de quelque aultrc homme :

Ipte ego, nam memini, Trojani temporc belli ,

Pan thaï de. s Euphorbus eram 1 .

Quant à ce cousinage là, d'entre nous et les bestcs, je n’en foys pas grand recepte : ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu des bestcs à leur société et compaignie, mais leur ont donné un reng bien loing au dessus d’culx, les estimant tantost familières et favories de leur dieux, et les ayant en respect et révérence plus qu’humaine : et d’aultres ne recognoissant aultrc Dieu ny aultre divinité qu’elles. Belluœ a Barbarie propler bene/ieium cunsecratœ * ;

Crocodilon a dorât

part hase ; ilia pavet taturam terpentibu» ibin : Effigies tacri hic nitet aurea crrcopitheci ,

hic ptscem fluminis, illic

Upida tola canon venerantur

Et l’interprétation mesmeque Plutarque 4 donne à ccstc erreur, qui est très bien prinse, leur est encores honorable : car il dict que ce n’estoit pas le chat ou le boeuf ( pour exemple ) que les Egyptiens adoroient ; mais qu’ils adoraient en ces bestes là quelque image des facultés divines: en cestecy, la patience et l’utilité; en ccste là, la vivacité, ou, comme nos voisins les Bourguignons , avecques toute l’Allcmaigne , l’impatience de se vcoir enfermés ; par où ils

cruel habite au .«pin d’un ours, te ravisseur dans les flancs d’un loup; le renard est le cachot du fourbe... Souiulws, |iendant un long cercle d’années, à mille diverses métamorphoses, les âmes sont enfin purifiées dans le fleuve de l'Oubli, et Dieu les rend h leur forme première. Clac»., In Rufin., Il, 4*fi-49I.

(I) Moi-même (il m'en souvient encore), du temps de la guerre de Troie, j’étais Euphorie, dis de l’a ni liée. — C’est Pythagore qui parle ainsi de lui-même, dans Ovide, Mt'iam., XV, 160.

(i) l/s barbares ont divinisé les bêtes, parce qu'lis on recevaient du bien. Cic., de fiat, deor., I, 36.

(3) Le» uns adorent le crocodile ; les autres regardent avec une frayeur religieuse un ibis engraissé de serpents : ici, sur les autels, brille la statue d'or d'uni singe û longue queue; là on adore un poisson du Nil , et des villes entières te prosternent devant un chien. Jmr., XV, t-7.

(4) Dans son Traité (Tltlt et d'OsMi, c. 39. C.

Montaigne.

representoient la liberté, qu’ils aimoient et adoraient au delà de toute aultre faculté divine; et ainsi des aultres. Mais quand je rencontre, parmy les opinions plus modérées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaulx, et combien ils ont de part à nos plus grands privilèges, et avecques combien de vraysemblancc on nous les apparie, certes, j’en rabats beaucoup de nostre presumption, et me démets volontiers de ceste royauté imaginaire qu’on nous donne sur les aultres créatures.

Quand tout cela en serait à dire, si y a il un certain respect qui nous attache, et un general debvoir d’humanité, non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous debvons la justice aux hommes, et la grâce et la bénignité aux aultres créatures qui en peuvent estre capables : il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Je ne crains point à dire la tendresse de ma nature, si puérile que je ne puis pas bien refuser à mon chien la feste qu’il m’offre hors de saison ou qu’il me demande. Les T urcs ont des aulmosnes et des Itospitaulx pour les bestes. Les Romains avoient un soing publieque de la nourriture des oves1, par la vigilance desquelles leur Capitole avoit esté sauvé. Les Athéniens ordonnèrent que les mules et mulets qui avoient servy au basliment du temple appellé Hccatompedon feussent libres, et qu’on les laissast paistre par tout sans empeschement*. Les Agrigentins avoient en usage commun d’enterrer sérieusement les [testes qu’ils avoient eu chères, comme les chevaulx de quelque rare mérité, les chiens et les oyseaux utiles, ou incarne qui avoient servi de passetemps à leurs enfants : et la magnificence qui leur estoit ordinaire en toutes aultres choses paroissoit aussi singulièrement à la sumptuosité et nombre de monuments eslevés à ceste fin, qui ont duré en parade plusieurs siècles depuis5. Les Egyptiens enterraient les loups, les ours, les crocodiles, les chiens et les chats, en lieux sacrés, embausmoient leurs corps, et portoient le dueil à leur trespasC Citnon feit

' (I) Cic., pro Pose. Am. , c. *0; Tnt Un, V, 47; Huit, x, ». 1. V. L.

(i) Plut., Fie de Caton le Censeur , c. 3. C.

(3) DlOD. DE SlULE, XIII, 17. C.

(4) Ilia., Il, 65, 66, etc. J. V. L.

une sépulture honorable aux juments avec lesquelles il avoit gaigné par trois fois le prix de la course aux jeux olimpiques L’ancien Xanthippus feit enterrer son chien sur un chef*, en la costc de la mer qui en a depuis retenu le nom". Et Plutarque faisoit, dict il*, conscience de vendre et envoyer à la boucherie, pour un legier proufit, un bœuf qui l’avoit long temps servy.

Apologie de Raimond Sebond11.

C’est, k la vérité, une tri-s utilcct grande partie que la science; ceulx qui la mcsprisent tesmoignent asser, leur bestise ; mais je n’estime pas pourtant sa valeur jusques à ceste mesure extremequ’aulcuns luy attribuent , comme Herillus le philosophe, qui logeoil en elle le souverain bien, et tenoit qu’il feust en elle de nous rendre sages et contents « ; ce que je ne crois pas : ny ce que d’auilres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produict par l’ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interprétation. Ma maison a esté dès longtemps ouverte aux gents de sçavoir, et en est fort cogneue; car mon pere, qui l’a commandée cinquante ans et plus, eschauffé de ceste ardeur nouvelle de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les meit en crédit, rechercha avecques grand soing et despense l’accointance des hommes doctes, les recevant cher luy comme personnes sainctes et ayants quelque particulière inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles et avecques d’autant plus de reverence et de religion qu’il avoit moins de loy d’en juger ; car il riavoit aulcune eognoissance des lettres, non plus que ses prédécesseurs. Moy, je les aime bien ; mais je

«)Hn>.,v1, «B; Sues, Hier, des anim , Ail, 40. 1. v. I,.

(s; sur un cap ou promontoire. C.

PI Cpimuema. net., ru de Caton U Censeur, c. S. C.

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