‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 205 sur 449 · LIVRE If · texte numérisé non relu

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tei, si ce n’est par nos mains que nous la menons : à tirer, comme de cire, tant de figures contraires d'une règle si droicte et si ferme. Quand s’est il veu mieulx qu’en France en nos jours? Ceulx qui l’ont prinse à gauche, ceuLx qui l'ont prinse à droicte, ceulx qui en disent le noir, ceuLx qui en disent le blanc l’employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinscs , s’y conduisent d’un progrès si conforme en desbordement et injustice, qu’ils rendent doubteuse et malaysée à croire la diversité qu’ils prétendent de leurs opinions, en chose de laquelle despend laconduicte et loy de nostre vie : peut on voir partir de mesme eschole et discipline des moeurs plus unies, plus unes? Voyez l’horrible impudence de quoy nous pelotons les raisons divines; et combien irreligieusement nous les avons et rejectées et reprinses, selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publicques. Ceste proposition si solenne, « s’il est permis au subject de se rebeller et armer contre son prince pour la delTense de la religion , » souvienne vous en quelles bouches, ceste année passée, l’affirmative d’icelle esloit l’arc boutant d’un party ; la négative, de quel aultre party c’estoit l’arc boutant : et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de l’une et de l’aultre, et si les armes bruyent moins pour ceste cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents qui disent qu'il fault faire souffrir à la vérité le joug de nostre besoing : et de combien faict la France pis que de le dire1? Confessons la vérité: qui trieroit de l’armée, mesme légitimé , ceulx qui y marchent par le seul zele d’une affection religieuse, et encores ceulx qui regardent seulement la protection des loix de leur pais ou service du prince, il n’en sçauroit bastir une compaignic de gents d’armes complette. D’où vient cela qu'il s’en treuve si peu qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrès en nos mouvements publicques, et que nous les voyons tantost n’aller que le pas , tantost y courir à bride avalée, et mesmes hommes tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur , si ce n’est qu’ils y sont poulsés par des considérations particulières et

(1) Bayle die cl commente tout tx passage dans son Diction-

naire, remarque I de l'article Hotmail.

casuelles, selon la diversité desquelles ils se remuent?

Je veoiscela évidemment, que nous ne prestons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions : il n’est point d’hostilité excellente comme la chreslienne: nostre zele faict merveilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l’ambition, l’avarice, la delraction, la rébellion; à contre poil, vers la bonté, la bénignité, la tempérance ; si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l’y porte, il ne va ny de pied, ny d’aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices: elle les couvre, les nourrit, les incite. II ne fault point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict1. Si nous le croyions, je ne dis pas par foy, mais d’une simple croyance ; voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous le croyions et cognoissions, comme une aultre histoire, comme l’un de nos compaignons, nous l’aimerions au dessus de toultes aultres choses, pour l’infinie bonté et beauté qui reluict en luy ; au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire, et nos amis. Le meilleur de nous ne craint point de l’oultrager, comme il craint d’oultrager son voisin, son parent, son inaistre. Est il si simple entendement, lequel, ayant d’un costé l’objectd’un de nos vicieux plaisirs, et de l’aultre, en pareille cognoissance et persuasion, l’estât d’une gloire immortelle, entrast ertbigue1 de l’un pour l’aultre? et si, nous y rcnonceons souvent de pur mespris: car quelle envie nous attire au blasphémer, sinon à l’adventurc le goust mesme de l’offense? Le philosophe Antisthenes, comme on l’initioit aux mystères d’Orpheus, le presbtre luv disant que ceulx qui se vouoient à ceste religion avoient à recevoir, après leur mort, des biens elemels et parfaicts : « Pourquoy, si tu le crois, ne meurs tu doneques toy mesme? » luy feit il5. Diogenes, plus brusquement, selon sa

(l) Vieux proverbe, dont te sens est qu’il ne faut pas se moquer de Dieu, et lui faire bartte de paille. On trouve dans Kicot , faire ù Dieu gerbe de foarre , pour frauder la diurne, ne baillant que de la paille tans grain. On disait, du temps de Rabelais, faire gerbe de feurre. «Gargantua, dit-il, faisait gerbe de fourre aux dieux. « L. 1, c. 11. C.

(4) On lit dans l’édition de 1804, entrast en troque, qui veut dire la même chose. Signer , pour troquer, é changer , est resté longtemps dans le Dictionnaire de f Académie. j. v. L.

(3} Diog. Laerce, V], 4. C.

mode , et plus loing de nostre propos , au presbtre qui le preschoit de mesme de se faire de son ordre pour parvenir aux biens de l’aultre monde: « Veulx tu pas que je croyc qu’Agesilaus et Epaminondas, si grands hommes, seront misérables ; et que toy , qui n’es qu'un veau, et qui ne fais rien qui vaille, seras bienheureux, parce que tu es presbtre'? » Os grandes promesses de la béatitude etemelle, si nous les recevions de pareille auctoritc qu’un discours philosophique, nous n’aurions pas la mort en telle horreur que nous avons :

Non jam se maria ts dissolri eotiquererctur ;

Sed mugis ire foras, vestemque rettnquere , ni naquis,

Gauderet, prœlonga senex nul cornua cervus *.

- Je veux estre dissoult, dirions nous, et estre avecques Jésus Christ5. - La force du discours de Platon, de l’immortalité de l’ame, poulsa bien auteuns de ses disciples à la mort, pour jouir plus promptement des espérances qu’il leur donnoit(i) * 3 4.

Tout cela, c’est un signe très évident que nous ne recevons nostre religion qu’à nostre façon, et par nos mains, et non aultrement que comme les aultres religions se receoivent. Nous nous sommes rencontrés au pais où elle estoit en usage; ou nous regardons son ancienneté , ou l’auctorité des hommes qui l’ont maintenue ; ou craignons les menaces qu’elle attache aux mescreanls, ou suyvons ses promesses. Ces considérations là doibvent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires; ce sont liaisons humaines : une aultre religion, d’austres lesmoings, pareilles promesses et menaces nous pourraient imprimer, par mesine voye, une creance contraire. Nous sommes ehrestiens à mesme liltre que nous sommes ou Périgord ins, ouAllemans. Et ce que diet Plato5, qu’il est peu d’hommes si fermes en l’atheîsme qu’un dangier pressant ne ramene à la rccognoissance de la divine puissance, ce roolle ne tou-

(i) du», unes, vt, sd. c.

(3) Bien loin de gémir de notre dissolu tiou, nous nous en irions avec joie; nous laisserions «Mitre enveloppe comme le serpent quitte sa dépouille, comme le cerf se défait de sua vieux bois. Lock. , lit. 013.

(3) S. Paul, dans son EpUre aux Piiiiipp., c. |, v. 33. C.

(4) Cic., Tttsc., 1, 34 ; GAiAnuQWt, Epigr., 84; Ovide, ta Ibin, v. 485; Saint au.gstu*, de Civ. Itei, 1, 33. j. v. L.

(K) Lois, au commencement du Uv. X ; pa*eage déjà cité dan» les Essais, liv. I, c. 50. J. V. L.

che point un vrai chrcslicn; c’est à faire aux religions mortelles et humaines d’estre receues par une humaine eonduicte. Quelle toy doibt ce estre, que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent? plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle eroid que pour n’avoir pas le courage de le descroire! Une vicieuse passion, comme celle de l’inconstance et de l’etonnement, peult elle faire en nostre ante aulcune production réglée? Ils establissent, dict il', par la raison de leur jugement, que ce qui se récité des enfers et des peines futures est feinct : mais l’occasion de l’experimenter s’offrant lorsque la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort , la terreur d’ieelle les remplit d’une nouvelle creance , par l’horreur de leur condition à venir. Et, parce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defîend, en ses loix* , toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des dieux il puisse venir à l’homme aulcun mal , sinon pour son plus grand bien, quand il y escheoit, et pour un médicinal effect. Ils recitent de Bion, qu’infect des athéismes de Theodorus, il avoil esté longtemps se mocquant des hommes religieux: mais, la mort le surprenant, qu’il se rendit aux plus extrêmes superstitions: comme si les dieux s’ostoient et se remetloient selon l'affaire de Bion5. Platon, et ces exemples, veulent conelurre que nous sommes ramenés à la ereanee de Dieu, ou par raison ou par force. L’alheïsme estant une proposition comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaysée d’estaldir en l’esprit humain,pour insolent et desreglé qu’il puisse estre,

■ il s’en est veu assez, par vanité, et par fierté de 1 concevoir des opinions non vulgaires et reformat riees du monde, en affecter la profession par contenance; qui, s’ils sontassez fols, ne sont pas assez forts pour l’avoir plantéeen leureonscien- | ce : pourtant ils ne lairronl de joindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d’espée en la poictrine ; et quand la crainte ou la maladie aura abbattu et appesanti Crste licencieuse ferveur d’humeur volage, ils ne lairroot pas de se revenir et se laisser toutdiscreUement

(1) Plat., A rpublutue, I, pa«r 330. C.

(3) C'est lo résultat de ce que dit Platon sur la fin du second livre, et au commencement du troisième de sa République. C.

(S) Diog. Laeace, IV, A.

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