LIVRE II, CH A P. XII
manier aux creances et exemples publicqucs. Aultre chose est un dogme sérieusement digéré ; aultre chose ces impressions superficielles, lesquelles, nées de la desbauche d'un esprit desmanclié, vont nageant témérairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien misérables et escervelés, qui tasehent d’estre pires qu'ils ne peuvent !
L’erreur du paganisme cl l’ignorance de nostre sainctc Vérité laissa tumber ceste grande ame de Platon, mais grande d’humaine grandeur seulement, cneorcs en cest aultre voisin abus, «que les enfants et les vieillards se trouvent plus susceptibles de religion : » comme si elle naissoit et tiroit son crédit de noslre imbécillité. Le nœud qui debvroit attacher nostre jugement et noslre volonté, qui debvroit estreindre nostre ame et joindre à nostre Créateur, ce debvroit estre un nœud prenant ses replis et ses forces, non pas de nos considérations, de nos faisons et passions , mais d’une estreinte divine et supernaturelle, n’ayant qu'une forme, un visage et un lustre qui est l’auetorité de t)ieu et sa grâce. Or , nostre cœur et nostre ame estant régie et commandée par la foy, c’est raison qu’elle lire au service de son desseing toutes nos aultres pièces, selon leur portée. Aussi n’est il pas croyable que toute eeste machine n’ayt quelques marques empreintes delà main de ce grand architecte, et qu’il n’y ayt quelque image ès choses du monde rapportant aulcunement à l’ouvrier qui les a bastics et formées. Il a laissé en ces haults ouvrages lecharacterc de sa divinité, et ne tient qu’à nostre imbécillité que nous ne le puissions descouvrir : c’est ce qu’il nous dict luv mesme, « que ses operations invisibles il nous les manifeste par les visibles. » Sebond s’est travaillé à ce digne estude , et nous montre comment il n’est pièce du monde qui demente son facteur'. Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l’univers neconsentoit à nostre creance : le ciel, la terre, les éléments, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent; il n’est que de trouver le moyen de s’en servir : elles nous instruisent, si
(0 " Tout ainsi que, par ce peu de lumière que nous avons la nuit, nous imaginions la lumière du soleil qui est csloingné de nous -, de mesme, par l'astre du monde que nous cognoissods, nous argumentons T estre de Dieu qui nous est caché, etc. u R. Siboxo, Theolog . naturelle , c. 31, traduction de Mon-
nous sommes capables d’entendre ; car ccmonde est un temple très sainct, dedans lequel l’homme est introduict pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles, le soleil, les estoiles, les eaux et la terre pour nous représenter les intelligibles. * Les choses invisibles de Dieu, dict sainct Paul *, apparaissent par la création du monde , considérant sa sapience éternelle et sa divinité par scs œuvres. -
Atque adeo fartent crrll non imidel orbi
Ifixe Deti », vultusque i tuos, corpusque recludil
Setnper volvendo; tique ipsum inculcal, et offert:
Vt bene cognosci ponil, doceatque ci dm do Qualls eat, doceatque suas aitendere liges *.
Or, nosraisons et nos discours humains, c’est comme la matière lourde et stérile : la grâce de Dieu est en la forme ; c’est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n’avoir eu leur fin , et n’avoir regardé l'amour et obéissance du vray créateur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu : ainsin est il de nos imaginations et discours; ils ont quelque corps, mais une masse informe , sans façon et sans jour, si la foy et grâce de Dieu n’y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les arguments de Sebond, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d'acheminement et de première guide à un apprentif,pour lemettreà la vove de ceste cognoissance ; ils le façonnent aulcunement, et rendent capable de la grâce de Dieu , par le moyen de laquelle se parfournit et se perfect après nostre creance. Jesçaisun hommed'auctorité, nourry aux lettres, qui m’a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreancc par l’entremise des arguments de Sebond. Et quand on les despouillera de cest ornement et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour eft combattre ceux qui sont précipités aux cspoventableset horribles tenebres de l’irreligion, ils se trouveront eucores lors aussi solides et autant fermes que nuis aultres de mesme condition qu’on leur puisse opposer : de façon
(l) Epttre ans Humain*, r. I , v in. C.
(1) Dieu ti'cnvk pas a la terri I aspect du ciel : eu le faisant sans cesse rouler sur nos tetes, il se montre a nous (ace a face ; il s'uffre a nous, il s'imprime eu itou* ; U veut aire clairemen t connu; il nous ap prend a comem|tler sa marche et a mCdiier ms lut,. îuaa., iv, uni.
que nous serons sur les termes de dire à nos parties :
Si meltus quid hc.be i, arceue ; tel tmperimn fer 1 * : qu’ils souffrent la force de nos preuves , ou qu’ils nous en facent veoir ailleurs, et sur quelque autre subject, de mieulx tissues et mieulx estoffées. Je me suis, sans y penser, à demy desjà engagé dans la seconde objection à laquelle j’avois proposé de respondre pour Sebond.
Aulcuns disent que scs arguments sont foibles et ineptes à ver fier ce qu’il veult, et entreprennent de les chocquer ayséement. Il fault secouer ceux cy un peu plus rudement; car ils sont plus dangereux et plus malicieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d’aultruy à la faveur des opinions qu’on a préjugées en sov : à un atheïste touts escripts tirent à l'atheisme1; il infecte de son propre venin la matière innocente. Ceulx cy ont quelque préoccupation de jugement qui leur rend le gonst fade aux raisons dcSebond. Audemourant, il leur semble qu’on leur donne beau jeu , de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n’oseroient attaquer en sa majesté pleine d’auctorité et de commandement. Le moyen que je prends pour rabattre ceste frenesie, et qui me semble le plus propre, c’est de froisser et fouler aux pieds l’orgueil et l’humaine fierté ; leur faire sentir l’inanité, la vanité et dencantise de l’homme; leur arracher des poings les chestifves armes de leur raison ; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'auctorité et reverence de la majesté divine. C’est à elle seule qu’appartient la science et la sapience ; elle seule qui peult estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobbons ce que nous nous comptons et ce que nous nous prisons, où y&p li fpniict ô Osôr u:y« üùoj , f. (auTùv3 *. Abbattonscecuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit : Deus superbis resistit ; humilibus autem
(I) Si vous ave* quelque chose de meilleur, produisez-le; ou bien soumettra-vous. Hon., Epist., 1,5, O.
(î) Texte de l'édition de 1801 : « On couche volontiers le sens des escripts (Taulruy à la faveur des opinions qu’on a préju-
gées en soy ; et un atheïste sc flatte A ramener touts aucteurs
à l'atheisme, hifcctant de son propre venin, etc. 1*
(5) « car Dieu ne veut pas qu'un autre que lui s'énorgueü- Hsse.n Ainsi parle Artaban A Xtrxès, dans Heaodotk, vu, 10. i. V. L.
dal graliam'. L’intelligence est en touts les dieux, dict Platon*, etpoinctou peu aux hommes. Or, c’est cependant beaucoup de consolation à l’homme chrestien , de veoir nos utils mortels et caducques si proprement assortis à nostre foy saincle et divine, que, lorsqu’on les employé aux subjects de leur nature mortels et caducques, ils n’y soient pas appropriés plus uriiement ny avec plus de force. Voyons donc si l’homme a en sa puissance d’aultrcs raisons plus fortes que celles de Sebond ; voire s’il est en luy d’arriver à aulcune certitude par argument et par discours. Car sainct Augustin5, plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur injustice, en ce qu’ils tiennent faulses les parties de nostre creance que nostre raison fault à establir ; et, pour montrer qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, il leur met en avant certaines expériences cogneues et indubitables ausquelles l’homme confesse ne rien veoir; et cela faict il, comme toutes aultres choses, d’une curieuse et ingénieuse recherche. Il fault plus faire, et leur apprendre que, pour convaincre lafoiblesse de leur raison , il n’est besoing d’aller triant des rares exemples , et qu’elle est si manque et si aveugle qu’il n’y a nulle si claire facilité qui ; luy soit assez claire ; que l’aysé et le malavsé lui sont un ; que touts subjects egualemenl , et la nature en general, desadvoue sa jurisdiction et entremise.
Que nous presche la vérité, quand elle nous preschedcfuyrlamondaine philosophic*;quand elle nous inculque si souvent5 que nostre sagesse n’est que folie devant Dieu ; que de toutes les vanités, la plus vaine c’est l’homme; que l’homme, qui présumé de son sçavoir, ne sçait pas encores quec’est que sçavoir ;et que l'homme, qui n’est rien, s’il pense estre quelque chose, sc seduict soy mesme et se trompe? ces sentences du Sainct Esprit expriment si clairement et si vifvement ce que je veulx maintenir, qu il ne me fauldroit aulcune autre preuve contre des gents qui se rendraient avccques toute soub-
(I) Dieu résiste aux superbes, et fait grâoe aux humbles. I. Epist. S. Pétri, c. t, t. S.
(9) Dans le Timée, tom. lll de l'éd. d'Esticnne, p. SI. C. '
(S) De Civil. Del, XXI, S. C.
(4) S. l'Ai l, aux Coinssient, tl, 8. C.
(s) S. ram. ata CorinMcns, I, S, 49. C.