LIVRE II
Mextcanes comptent entre le* beautés la petitesse du front ; et où elles se font le poil par tout le reste du corps elles le nourrissent au front et peuplent par art ; et ont en si grande recommendation la grandeur des tettins qu’elles affectent de pouvoir donner la mammelle a leurs enfants par dessus l'espaule : nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massifve ; les Espaignols, vuidée et est rtllée : et entre nous, l’un la faiet blanche, l’aultre brune ; l’un molle et délicate, l’aultre forte et vigoreuse ; qui y demande de la mignardise et de la doulceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la prcference en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les épicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée, et ne peuvent avaller un dieu en forme de boule1. Mais, quoy qu’il en soit, nature ne nous a non plus privilégiés en cela qu’au demourant sur ses lois communes : et, si nous nous jugeons bien, nous trouverons que s'il est quelques animaulx moins favorisés en cela que nous, il y en a d’aultres, et en grand nombre, qui le sont plus, a multit animalibus décoré vincimur s, voire des terrestres nos compatriotes ; car, quant aux marins, laissant la figure qui ne peult tumber en proportion tant elle est aultre en couleur, netteté, polisseure, disposition, nous leur cédons assez; et non moins, en toutes qualités, aux aérés. Et eeste prérogative que les poètes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine,
Pronaque quum spectcnt animalia cetera terrarn,
Os hontitü sublime dédit, celumque tueri
Jtusit, et erectos ad tldera tollae vulius *,
elle est vrayement poétique ; car il y a plusieurs bestioles qui ont la veue renversée tout II faict Vers le ciel; et Pencolcurc des chameaux et des austruehes, je la trouve cncores plus relevée et droicte que la nostre. Quels animaulx n’ont la face au hault et ne l'ont devant, et ne regardent vis à vis comme nous, et ne descouvrent, en leur juste posture, autant du ciel et de la
(I) Pi.»t., Tlmtc, page 94. D. Cic., de Kal. <fcor., 1, 10. c.
(s) Plusieurs animaux nous surpassent eu be&ute. Scs., rpist.
Iti.
P) Dieu a courbe les animaux, et attaché loin regards a ta
terre ; mais U a donné ù l'homme un front sublime , Il a voulu qu'il regardât le del, cl qui! levât vers les astres sa face majestueuse. O vite, Utt., 1, 8f.
terre que l’homme? et quelles qualités de nostre corporelle constitution1 *, en Platon et cnCicero, ne peuvent servir à mille sortesde bestes? Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides et les plus abjectes de toulc la bande ; car, pour l’apparence extérieure et forme du visage, ce sont les magots :
Slmia quatn similis, turplstima bestia, nobls *!
pour le dedans et parties vitales, c’est le porceau. Certes, quand j’imagine l’homme tout nud, ouy en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté, ses tares, sa subjection naturelle cl ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul aultre animal de nous couvrir. Nous avons esté excusables d’emprunter à ceulx que nature avoit favorisés en cela plus que nous , pour nous parer de leur beauté et nous cacher sous leur dépouillé de laine, plume, poil, soye. Remarquons au demourant que nous sommes le seul animal duquel le dcfault offense nos propres compaignons, et seuls qui avons à nous desrobber en nos actions naturelles de nostre espece. Vrayement c’est aussi un cffect digne de considération que les maistres du mosticr ordonnent pour remede aux passions amoureuses l’cntierc veue et libre du corps qu’on recherche ; et que pour refroidir l’amitié il ne faille que vcoir librement ce qu’on aime :
llle quod obscaenas lu ajtcrlo corpore partes Viderai , ht cursu qui fuit hrcxit amor 5.
Or, encorcsque cesîe recopte puisse à l’advcnture partir d’une humeur un peu délicate et refroidie, si est ce un merveilleux signe de nostre | défaillance que l’usage et la cognoissance nous desgouste les uns des aultres. Ce n’est pas tant pudeur qu’art et prudence qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l’entrée de leurs cabinets avant qu’elles soient peinctes et parées pour la montre publicque :
JS'ec Veneres nouras hoc fallu ; quo magie ipsee
Omnla summoperc hos i dur poslscenlu celant.
Quoi retlncre volant , adstrlctoqùe esse in timorc 4 :
(I) Décrites par Platon et par Cicéron : par le premier dans son TbnCc , et |>ar le dernier, dans son trailé de ta Kulure. des dieux, II, M, etc. C.
(2} Tout diirormc qu'il est, le singe nous ressemble.
Eüîirc» npod. Cm., de A ai. dcor., 1, 35. p) Tel, pour avoir vu A découvert les plus secrètes parties du corps do l'objet aimé, a senti, au milieu des plus vifs transports, s'éteindre sa passion. Ovide, de Remcd. muor., v. 429.
(4) C'est ce que les femmes savent bien ; elles ont grand
là où, en plusieurs animaulx, il n’est rien d’eulx que nous n'aimions et qui ne plaise à nos sens; de façon que de leurs excrements mesme et de leur descharge nous lirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornements et parfums. Ce discours ne touche que noslre commun ordre et n’est pas si sacrilège d'y vouloir comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautés qu’on veoid par fois reluire entre nous comme des astres soubs un voile corporel et terrestre.
Au demourant, la part mesme que nous faisons aux animaulx des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur est bien advantageuse: nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absents desquels l’humaine capacité ne se peult d’elle mesme respondre, ou des biens que nous nous attribuons faulsement par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l’honneur ; et à culx nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l’innocence et la santé : la santé, dis je, le plus beau et le plus riche présent que nature nous sache faire. De façon que la philosophie, voire la stoïque1, ose bien dire que lleraclitus et Pherecides , s’ils eussent peu eschanger leur sagesse avecqucs la santé, et se délivrer par ce marché, l’un de l’hydropisie, l’aultrc de la maladie pédiculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict. Paroi ils donnent encores plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé qu’ils ne font en ceslc aullre proposition qui est aussi des leurs ; ils disent que si Circé cust présenté à Ulysses deux bruvages, l’un pour faire devenir un homme de fol sage , ï’aultrc de sage fol, qu' Ulysses eust deu plustost accepter ccluy de la folie que de consentir que Circé cust changé sa figure humaine en celle d’une bestc ; et disent que la sagesse mesme cust parlé àluy en ceste maniéré : « Quitte moy, laisse moy là plustost que de me loger soubs la figure et corps d’un asnc. » Comment? ceste grande et divine sapience les philosophes la quittent donc pour ce voile corporel et terrestre? ce n’est doneques plus par la raison, par le discours et
Kiin de cacber ces arriére -scène* de la vie aux amants qu’elles veulent retenir dans leurs chaînes, uxa., IV, tiw.
(I) et.LT , «et communes conceptions contre les stotiincs, c. 8. C.
par l’ame que nous excellons sur les bestes? c’est par nostre beauté, nostre beau teinct et nostre belle disposition de membres , pour laquelle il nous fault mettre nostre intelligence, nostre prudence et tout le reste à l’abandon. Or, j'accepte ceste naïfvc et franche confession : certes, ils ont cogncu que ces parties là, de quoy nous faisons tant de feste, ce n’est que vaine fantasic. Quand les bestes auraient doneques toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance stoïque, ce seraient tousjours des bestes ; ny ne seraient pourtant comparables à un homme misérable, meschant et insensé. Car enfin tout ce qui n’est pas comme nous sommes n’est rien qui vaille ; et Dieu mesme, pour se faire valoir, il fault qu’il y retire, comme nous dirons tanlost : par où il appert que ce n’est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniastreté que nous nous préférons aux aultres animaulx et nous séquestrons de leur condition et société.
Mais pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part l’inconstance, l’irresolution, l'incertitude, le dueil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire après nostre vie, l’ambition, l'avarice, la jalousie, l’envie, les appétits desrcglés, forcenés et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction et la curiosité. Certes, nous avons estrangement surpayé ce beau discours de quoy nous nous glorifions, et ceste capacité de juger et cognoistre, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre inliny de passions ausqueiles nous sommes incessamment en prinsc : s’il ne nous plaist de faire encores valoir, comme faict bien Socrates', ceste notable prérogative sur les aultres animaulx, que où nature leur a prcscript certaines raisons et limites à la volupté vénérienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Ut vinum ergrotis, quia prodest raro, nocet sœpissime, melius est non adltibere onmino, quant, spe dubiœ salut ù, in aperlam perniciemincurrere : sic haud scio an melius fueril humano generi motum istum celcrcm cogitationis, acumen, tolcrliam, quant rationem vocamus, quonium pestifera sint multis,admodum paucit salutaria , non dari omnino quant tam munifice et tam large dari *. De quel fruict pouvons
(I) XÉ-noph., Mémoire sur Socrate , I, 4, 12. C.
{*) Il vaut mieux or point donner de \j» aux malades, parce