‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 216 sur 449 · LIVRE II, CIIAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIIAP. XII

figure cubique, carrée en tout* sens, et en dressent un corps de battaillon solide, clos et environné tout à l’entour, àsix faces toutes eguales ; puis nagent en cestc ordonnance carrée, autant large derrière que devant ; de façon que qui en veoid et compte un reng, il pcult aisécment nombrer toute la troupe, d’autant que le nombre de la profondeur est egual à la largeur, et la largeur à la longueur1 * 3 4.

Quant à la magnanimité , il est malaysé de luy donner un visage plus apparent qu’en ce faict du grand ebien qui feut envoyé des Indes au roy Alexandre : on luy présenta premièrement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier, et puis un ours ; il n’en feit compte, et ne daigna se remuer de sa place : mais , quand il veid un lion , il se dressa incontinent sur scs pieds , montrant manifestement qu’il declaroit ccluy là seul digne d'entrer en combat avecques luy*. Touchant la repentance et recognoissance des faultes , on recite d’un dépliant, lequel, ayant tué son gouverneur par impétuosité de cholerc , en print un dueil si extrême qu’il ne voulut oneques puis manger, et se laissa mourir5. Quant à la clemence, on recite d’un tigre, la plus inhumaine beste de toutes , que luy ayant esté baillé un chevreau , il souffrit deux jours la faim avant que de le vouloir offenser, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher aultre pasture, ne sc voulant prendre au chevreau, son familier et son buste1. Et quant aux droicts de la familiarité et convenance, qui sc dresse par la conversation , il nous advient ordinairement d’apprivoiser des chats, des chiens et des lièvres ensemble.

Mais ce que l’cxperience apprend à ceulx qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile , de la condition des halcyons , surpasse toute humaine cogitation : de quelle espece d’animaulx a jamais nature tant honoré les couches, la naissance et l’enfantement? car les poètes disent bien qu’une seule isle de Dclos estant auparavant vagantc feut affermie pour le service de l’enfantement de Latone ; mais Dieu a voulu que toute la mer feust arrestée, affer-

(I) Plct., de l’Industrie des animaux , c. 59,31; arist., de

Animal., VIII, ir»; f if.x, de Animal., IX, 4t> C.

(3) Pict. , ibld , c. II. C.

(3.1 ARR1F.N, H ht. Im<4 C., C. 14. C.

(4) Put., f/c l’Industrie des animaux, c. 19. C.

mieet applanic, sans vagues, sans vents et sans pluye, ce pendant que l’halcyon faict ses petits, qui est. justement environ le solstice , le plus court jour de l’an; et par son privilège, nous avons sept jours et sept nuicts, au fin cœur de Phyver, que nous pouvons naviguer sans dangier. Leurs femelles ne recognoissent aultre masle que le leur propre; l’assistent toute leur vie, sans jamais l’abandonner : s’il vient à estre débile et cassé, elles le chargent sur leurs épaulés, le portent partout , et le servent jusques à la mort. Mais aulcune suffisance n’a encore peu atteindre à la cognoissance de reste merveilleuse fabrique de quoy l’halcyon compose le nid pour ses petits , ny en deviner la matière. Plutarque *, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit desarrestesde quelque poisson qu’elle conjoinct et lie ensemble , les cntrelaceant, les unes de long, les aultres de travers, et adjoustant des courbes et des arrondissements, tellement qu'enfin elle en forme un vaisseau rond prest à voguer : puis, quand elle a parachevé de le construire , elle le porte au battement du flot marin , là où la mer, le battant tout doulcemcnt , luy enseigne à radouber ce qui n’est pas bien lié, et à mieulx fortifier aux endroicts où elle veoid que sa structure se desmeut et sc lasebe par les coups de mer : et, au contraire, ce qui est bien joinct , le battement de la mer le vous cstreinct et vous le serre, de sorte qu’il ne sc peult ny rompre , ny dissouldre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n’est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c’est la proportion et figure de la concavité du dedans : car elle est composée et proportionnée de maniéré qu’elle ne peult recevoir ny admettre aultre chose que l’oyseau qui l’a bastie; car à toute aultre chose elle est impénétrable, close et fermée, tellement qu’il n’y pcult rien entrer, non pas l’eau de la mer seulement. Yoylà une description bien claire de ce bastiment , et empruntée de bon lieu : toutesfois il me semble qu’elle ne nous esclaircit pas encores suffisamment la difficulté de ceste architecture. Or, de quelle vanité nous peult il partir, de loger au dessoubs de nous, et d’interpreter desdaigneusement les effccts que nous ne pouvons imiter ny comprendre?

Pour suv vrc encores un peu plus loing ceste

(I) Pltt., de l’industrie des animaux, c. 34. Voyez aussi Pi ixe, X, 35; F. u ex, Uist. des a/iim., IX, 17. J. V. L.

eguallté et correspondance de nous aux besles : le privilège, de quoy nostre mue se glorifie, de ramener à sa condition tout ce qu’elle conceoit, de despouiller de qualités mortelles et corporelles tout ce qui vient à elle, de ronger les choses qu'elle estime dignes de son accointance, à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles et leur faire laisser à part, comme vestements superflus et viles, Pespesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l’odeur, l’aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse et touts accidents sensibles pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle ; de maniéré que Home et Paris, que j’ay en l’ame, Paris que j’imagine, je l’imagine et le comprends sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans piastre et sans bois : ce mesme privilège, dis je, semble estre bien évidemment aux bestes ; car un cheval aecoustumé aux trompettes, aux harquebusades et aux combats, que nous veoyons trémousser et frémir en dormant estendu sur sa lictiere, comme s’il estoit en la meslée, il est certain qu'il conceoit en son ame un son de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps:

Quippe vhlebis equos fortes , quum membra jacebunt In somnis, rudarc tamen, spirareque sirpe,

Et quasi ila palma sumrmis contendere vires 1 * :

ce lievre, qu’un lévrier imagine en songe, apr.’s lequel nous le veoyons , haleter en donnant, alonger la queue, secouer les jarrets et représenter parfaictemcnt les mouvements de sa Course, c’est un lievre sans poil et sans os :

Venantumque canes in molli sœpc quietc Jartant entra tamen subito, voccsque repente UUtunt, et crebras reducunt naribus auras,

VI vestigia si teneaul inventa ferarum : Espergefactique seqnutilur inania serpe Cervorum simulacra , fugee quasi dedita cernant ; Donec discussis rrdeant errorlbus ad se * :

les chiens de garde, que nous veoyons souvent gronder en songeant et puis japper tout à faict,

(I) Vous verrez des coursiers, quoique profondément en-

dormis, se baigner de sueur, souiller fréquemment, et tondre

tous leurs muscles, comme s’ils disputaient le prix de la course. Lien., IV, 988.

(J) Souvent, au milieu du sommeil, les Chiens de chasse agitent tout 4 coup les pieds, aboient, et aspirent l’air h plusieurs reprises, comme s’il* étalent sur la trace de la proie : souvent même, en se réveillant, Us continuent «le poursuivre les vains simulacres d'un cerf qu’ils s'imaginent voir fuir devant eux , jusqu'à ce que, revenus à eux, ils rcconuaisscul leur erreur. Lee*., iv, 9W.

et s’csvciller en sursauh, comme s’ils appercevoienl quelque estrangicr arriver; ccst estrangier que leur amc veoid, c’est un homme spirituel cl imperceptible, sans dimension, sacs couleur et sans estre :

Consucta domi calulorum blanda propago Detjcre, scepe levem ex oculis volucremque soporem Discutere, et corpus de terra corriperc instant, Proindc quasi iy notas faciès aique ora tua Mur

Quant à la beauté du corps, avant passer oultre, il me fanldroit sçavoir si nous sommes d’accord de sa description. Il est vraysemblahle que nous ne sçavons gueres que c’est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses, de laquelle, s’il y avoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun , connue la chaleur du feu. Nous en fanlasions les formes à nostre poste;

Turpls t orna no bshjicut ors coior • :

les Indes la peignent noire et basannéc, aux lèvres grosses et enflées, au nez plat et large ; et chargent de gros anneaux d’or le cartilage d’entre les nazeaux pour le faire pendre jusqu’à la bouche ; comme aussi la banlevrc3 de gros cercles enrichis de pierreries , si qu’elle leur tumbe sur le menton, et est leur grâce de montrer leurs dents jusqu’au dessoubs des racines. Au Peru, les plus grandes aurcilles sont les plus belles et les estendent autant qu’ils peuvent par artifice : et un homme d’aujourd’huy dict avoir veu.en une nation orientale, ce soing de les agrandir en tel crédit et de les charger de puisants joyaux, qu’à touts coups il passoit son bras veslu au travers d’un trou d’aurcille. II est ailleurs des nations qui noircissent les dents avecques grand soing et ont à mespris de les veoir blanches : ailleurs, ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste rase, mais assez ailleurs, et, qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dict Pline4. Les

(lj Souvent le gardien fidèle et caressaut qui vit sous nos toits dissipe tout à coup le sommeil léger qui couvrait scs paupières, se dresse avec précipitation sur scs pieds, croyant voir un visage étranger et des traits inconnus. Lcci., IV, 9*9.

(3) Le teint bclgiquc dépare uu visage romain. Ptoppui, H, 17, Hi.

(•T) Lèvre inférieure.

(4) Uv. VI, c. 15. C.

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