LIVRE II
« Ce qui est capable déraison, dit Zeno', est meilleur que ce qui n’en est point capable : il n’est rien meilleur que le monde ; il est donc capable de raison? » Cotta», par ceste mesme argumentation, faict le monde mathématicien; et le faict musicien et organiste par ceste aultre argumentation aussi de Zeno : «Le tout est plus que la partie : nous sommes capables de sagesse et sommes' partie du monde; il estdoneques sage. « Il se veoid infinis pareils exemples, non d’arguments fauls seulement, mais ineptes, ne se tenants point et accusants leurs aucteurs, non tant d’ignorance que d’imprudence, ès reproches que les philosophes se font les uns aux aultres sur les dissentions de leurs opinions et de leurs sectes.
Qui fagotteroit suffisamment un amas des asncries de l’humaine sapience, il diroit merveilles. J’en assemble volontiers, comme une montre, par quelque biais non moins utile à considérer que les opinions saines et modérées. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l’homme, de son sens et de sa raison, puis qu’en ces grands personnages et qui ont porté si hault l’humaine suffisance , il s’y treuve des defaults si apparents et si grossiers.
Moy j’aime mieulx croire qu’ils ont traicté la science casueliement, ainsi qu’un jouet à toutes mains, et se sont esbattus de la raison comme d’un instrument vain et frivole, mettants en avant toutes sortes d’inventions et de fantasies, tantost plus tendues, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui définit l’homme comme une poule, dict ailleurs3, après Socrates, «qu’il ne sçait à la vérité que c’est que l’homme ; et que c’est l’une des pièces du monde d’autant difficile cognoissance. » Par ceste variété et instabilité d’opinions, ils nous mènent, comme par la main, tacitement à ceste resolution de leur irrésolution. Ils font profession de ne présenter pas tousjours leur advis à visage descouvert et apparent ; ils l’ont caché tantost soubs des umbrages fabuleux de la poésie, tantost soubs quelque aultre masque ; car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n’est pas tousjours propre à nostre estomach ; il la fault asseicher, altérer et corrom-
(I) Cic., de. Xat. dsor., m, 9. C.
(S, ID„ iW, III, 9; 11,11 J.V.L.
P) Dara le premier Alcibiade, page I», F. c’eal Socrate ■rS, par scs arguments, réduit Alcibiade t le dire. C.
pre : ils font de mesme ; ils obscurcissent par fois leurs nalfves opinions et jugements et les falsifient pour s’accommoder à l’usage publicque. Ils ne veulent pas faire profession expresse d’ignorance et de l’imbécillité de laraison humaine pour ne faire peur aux enfants : mais ils nous la descouvrent assez soubs l’apparence d’une science trouble et inconstante.
Je conseillois, en Italie, à quelqu’un qui estoit en peine de parler italien, quepourveu qu’il ne chcrchast qu’à se faire entendre, sans y vouloir aultrement exceller, qu’il employast seulement les premiers mots qui luy viendroient à la bouche, latins, françois, espaignols ou gascons, et qu’en y adjoustant la terminaison italienne, il ne fauldroit jamais à rencontrer quelque idiome du pais, ou toscan, ou romain, ou vénitien, ou piemontois, ou napolitain, et de se joindre à quelqu’une de tant de formes : je dis de mesmes de la philosophie ; elle a tant de visages et de variété, et a tant dict, que touts nos songes et resverics s’y trouvent; l’humaine fantasie ne peult rien concevoir , en bien et en mal, qui n’y soit ; nihil lam absurde dicipotest , quod non dicalur ab aliquo philosophorum1 *. Et j’en laisse plus librement aller mes caprices au public : d’autant que bien qu’ils soient nays chez moy et sans patron, je sçais qu’ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne et ne fauldra quelqu’un de dire : • Yoylà d’où il le print. » Mes mœurs sont naturelles ; je n’ay point appelé à les bastir le secours d’aulcune discipline; mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand l’envie m’a prins de les reciter, et que, pour les faire sortir en public un peu plus decemment, je me suis mis en debvoir de les assister et de discours et d’exemples; c’a esté merveille à moy mesme de les rencontrer, par cas d’adventure, conformes à tant d’exemples et discours philosophiques. De quel régiment estoit ma vie, je ne î’ay apprins qu’après qu’elle est exploictée et employée : nouvelle figure, un philosophe impremedité et fortuite.
Pour revenir à nostre ame1, ce que Platon a
(l) On ne peut rien dire de ri absurde, qui n’ait été dit par quelque philosophe. Cic.,de DivhuU., H, 58.
(i) L*édi(k)D de 1588, fol. 3*8, ajoute ici: « (car j’ay choisi ce seul exemple pour le plus commode à tesmoigner nostre foiblesse et vanité)». L'analyse suivante de la.doctrine de Platon est prise de la seconde partie du Thnée, ou simplement de PiOCfcXE LAtfiCE, ID, C7. J. V. L.
mis la raison au cerveau, l'ire an cœur et la cupidité au foye, il est vraysemblable que c’a esté plustost une interprétation des mouvements de l’ante qu’une division et séparation qu’il en uyl voulu faire, comme d’un corps en plusieurs membres. Et la plus vrayaemblable de leurs opinions est que c'est tousjours une ame qui, par sa faculté, ratiocine, se souvient, comprend, juge, desire et exerce toutes ses aultres operations par divers instruments du corps; comme le nocher gouverne son navire selon l'cxpericnce qu’il en a, ores tendant ou laschant une chordc, ores houlsant l’antenne ou remuant l’aviron par une seule puissance conduisant divers effects: et qu’elle loge au cerveau; ce qui appert de ce que les bieceures et accidents qui touchent ceste partie offensent incontinent les facultés de l'ame : de là il n’esllpas inconvénient qu’elle s'escoule parle reste du corps;
Medium non deserit unquam Carll Phœbus lier} radiis lamen omnia lustrât* t
comme le soleil espand du ciel en hors sa lumlcre et scs puissances, et en remplit le monde :
Cetera part animas, per totum dltsitn corpus,
Paret , et ad numen mentit momenqut movetur *.
Aulcuns ont dict qu’il y avoit un ame generale, comme un grand corps duquel toutos les âmes particulières estoieut extraictes et s’y en retournoient, se remeslant tousjours à ceste matière universelle ;
Deimi nnmque ire per omnes Ttrraaque, tractuaque maris, eœlumque profuiulum t Uiuc pccudes, armmta, viras, geuus omne fer arum, Quemque tibl tenues nasccntem a r cesser e vitas :
Seilicet hue reddi deinde, ac resoluta refend Omnta; nec morll esselocum 5:
d’aultres, qu’elles nefalsoient que s’y rejoindre et r’attacher; d’aultres, qu’elles estoient profil Le Mtell » s'écarte Jamais, dam sa coasse, du milieu de* deus, ei pourtant II éclaire tout de ses rayons. Cuva., detejio contvt. Uouorli , v. 41 1,
(t‘ L'autre partie de finie, répandue par tout ic corps, est soumise a l'iutelligenec, et se meut au gré de celte puissance suprême. Luc., in, <41.
pj pieu remplit, dUent-iis, le ciel, la lerro cl l'onde,
Dieu cirrulo partout, ol sou Omo tùcoude A tous les anima u s prête un souille léger t Aucun ne doit périr, malt tous doivent elianger,
Et, retournsnt aux deux en gloiies de lumière,
Vont rejoindre Icurèirc a la masse première.
vmc., CfOTQ., IV, Ml, U ad. de Ullllv.
duicles de la substance divine ; d’aultres, par les anges, de feu et d’air : aulcuns, de toute ancienneté; aulcuns, sur l’heure mesme du besoiug ; aulcuns les l'ont descendre du rond de la lune et y retourner; le commun des anciens croyoit qu’elles sont engendrées de pere en fils d'une pareille maniéré et production que toutu aultres choses naturelles, argumentant cela par la ressemblance des enfants aux peres ;
Inetilta ta patrie virlttt tibl »?
rortee creuntur fortibut , et bonis •/
et de ce qu’on veoid cscouler des peres aux enfants , non seulement les marques du corps, mais encores une ressemblance d’humeurs, de complexions et inclinations de l’ame :
Denlque cur acrls violent la triste leonum Seminium sequliurt dolu' vu f pi bas , et fuga terris A pa tribus datur , et patrius pavot incitai artusf
Si non certa suo quia semine, semin/oquc Vis anlmi pariter crescit cttm corpore loto it
que là dessus se fonde la justice divine, punissant aux enfants la faulte des peres ; d’autant que la contagion des vices paternels est aulcunement empreinte en l’ame des enfants et que le desreglement de leur volonté les touche4 ; dadvantage, que si les âmes venoieot d'ailleurs que d'uuc suitte naturelle et qu'elies eussent esté quelque aultre chose hors du corps, elles auroient rccordation de leur eslre premier, attendu les naturelles facultés qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souvenir ;
Si in corpus nascentlbus insinuatur t Cur super anteactam cetatem meminisse nequlmus,
Sec vestigia gestarum rerum ulla tenctnuslf
car, pour faire valoir la condition de nos âmes comme nous voulons, il les fault présupposer toutes sçavantes lorsqu’elles sont en leur simplicité et pureté naturelle : par ainsi elles trus-
(I) La vertu de ton père t a été tramuUo avec la vie.
fij D'un père plein de valeur nait un fils courageux, Uofc( Od., IV, 4, 29.
(3; Enfin, pourquoi le lion transmet-U 5 ta race sa tërocütf pourquoi la ruse csl-cllo héréditaire aux renards ; aux cetis, la fuite et la timidité?... si ce n’eat que l'Ame ayant, cornu** corps, son germé et ses éléments, les qualités de rime eroU* seul et se développent en même temps que colles du corps T Lee., IU, 741, 740.
(4) Put., Pourquoi ta justice divine, etc., c. 19. C.
(3) Si Pâme s'insinue dans lo corps au moment où 11 naît, pourquoi ne pouvons-nous nous rappeler uotre vie passée ? pourquoi ne amser vons-uous aucune trace de nos andeuow
liions? Lee., III,U7|,
Digiti.