‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 237 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

alque deeidere 1 : et, ce qu'on appereevoit en aulcuns, sa force et sa vigueur sc maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoient à la diversité des maladies ; comme on veoid les hommes en cestc extrémité, maintenir, qui un sens, qui un aultre, qui l’ouïr, qui le fleurer, sans alteration; et ne sc veoid point d'affoiblissement si universel, qu’il n’y reste quelques parties entières et vigoreuses :

Non alio pacio, qunm si, pes quum dolct œgri , lu mdlo capui inlcrca sil forte dolorc *.

La veue de nostre jugement se rapporte à la vérité, comme faict l’œil du chathuant à la splendeur du soleil, ainsi que dict Aristote*. Par où le sçaurions nous mieulx convaincre, que par si grossiers aveuglements en une si apparente lumière? car l'opinion contraire de l’immortalité de l'ame, laquelle Ciccro dict avoir esté premièrement introduicte, au moins selon le tesmoignage des livres, par Pherecydes Syrius*, du temps du roy Tullus, d’aultres en attribuent l’invention à Thaïes, et aultres à d’aultres ; c’est la partie de l’humaine science traictée avecques plus de réservation et de double. Les dogmatistes les plus fermes sont contraincts, encest endroict principalement, de se rejectcr à l’abry des umbrages de l’academie. Nul ne sçait ce qu’Aristote a cstably de ce suhject, non plus que touts les anciens, en general, qui le manient d’une vacillante creance ; Rem gratissimam promittentium magie quam probanlivm* : il s’est caché soubs le nuage de paroles et sens difficiles et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à débattre sur son jugement que sur la matière.

Deux choses leur rendoient ceste opinion plausible: l’une, que sans l’immortalité des âmes il n’y aurait plus de quoy asseoir les vaincs espérances de la gloire, qui est une considération de merveilleux crédit au monde; l’aultre que c’est une très utile impression,

’ in cic, de sa c. “

H) Ainsi quelquefois les pieds sont malades sans que la tétc ressente aucune douleur. Lee., m, llf.|

*3) Metaphys,, II, 1. C.

(4) De Syros. Cic, Tuscul., 1, 16. n est probable, d’apres le passage de Cicéron, qu'il faut Dre dans Montaigne, du temps du roy Tvilhu. I. V. L-

(5) C'est 1a promesse agréable d’un bien dont Us ne nous * prouvent guère la certitude, 9el, Epijf. tôt.

comme dict Platon1, que les vices, quand ils se desrobberont à la veue obscure et incertaine de l’humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuyvra, voire après la mort des coupabtes. Un soing extreme tient l’homme d’alongcr son estre: il y a pourveu par toutes ses pièces; et pour la conservation du corps sont les sepoliures; pour la conservation du nom, la gloire: il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s’estansonner* par ses inventions. L’ame, par son trouble et sa foiblcsse, ne se pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, espérances et fondements, en des circonstances estrangieres où elle s’attache et se plante ; et pour legiers et fantastiques que son invention les luy forge, s’y repose plus seurement qu’en soy, et plus volontiers. Mais les plus aheurtés à ceste si juste et claire persuasion de l’immortalité de nos esprits, c’est merveille comme ils sc sont trouvés courts et impuissants à l’establir par leurs humaines forces : Somnia «uni non doccnhs, sedoplantis, disoit un ancien*. L'homme peult recognoistre, par ce tesmoignage, qu’il doibt à la fortune et au rencontre la vérité qu’il descouvre luy seul ; puisque, lors mesme quelle luy est tombée en main, il n’a pas de quoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n’a pas la force de s’en prévaloir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que faulses, sont subjectes à incertitude et débat. Cest pour le chastiement de nostre fierté, et instruction de nostre misère et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de l’ancienne tour de Babel : tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous vcoyons sans la lampe de sa grâce, ce n’est que vanité et folie; l’essence mesme de la vérité, qui est uniforme et constante quand la fortune nous et» donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l’homme prenne de soy, Dieu permet qu’il arrive tousjours à ceste mesme confusion, de laquelle il nous représenté si vifvcment l’i-

(I)lhiù, X, 13, Cd. d'Esllerme, tom. Il, p. axs, * ; Pensées de rtoon.pag. no. J.V.L.

(B Appuyer, élayef.;

m Ce sont Ica pSts <fun homme qui désire, mais qui ne prouve pas. Clç., Acadtm., O, 3».

mage par le juste chastiement de quoy il battit l'oulirccuidancc de Ncmbroth, et anéantit les vaincs entreprises du bastiment de sa pyramide ; Perdam sapientiam sapientium , et prudentiam prudenliu m reprobabo'. La diversité d'idiomes cl de langues, de quoy il troubla ccst ouvrage, qu'est ce aultre chose que cestc infinie et perpétuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompagne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science, et l'embrouille utilement? qui nous tiendroit, si nous avions un grain de cognoissancc? Ce sainct m’a faict grand plaisir; Ipsa verilatis occultalio aut humilitalis exercitatio est, aut clatiimis atlritio*. Jusqucs à quel point de prcsumplion et d’ Insolence ne portos nous nostre aveuglement et nostre bostise?

Mais pour reprendre mon propos, c’estoit vrayement bien raison que nous {eussions tenus à Dieu seul, et au bénéfice de sa grâce, de la vérité d'une si noble creance, puisque de sa seule libéralité nous recevons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la jouissance de la béatitude elemelle. Confessons ingenuement que Dieu seul nous l'a dict, et la foi ; car leçon n’est ce pas de nature et de nostre raison ; et qui retentera5 son estre et ses forces, et dedans et dehors , sans ce privilège divin ; qui verra l'homme sans le flatter, il n’y verra ny efficace ny faculté qui sente aultre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons et debvons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement. Ce que ce philosophe stoïcien dict tenir du fortuite consentement do la voix populaire, valoit il pas iniculx qu'il le linsl de Dieu? (Juum deanimorum œternitate disserimus , non lete tnamentum apud nos habet consensus hominum aut timenlium inferos, aut eolentium. L'tor bac publica persuasione *.

Or, la foiblcsse des arguments humains sur

(1) Je confondrai In mardis de» use», cl Je réprouverai la prudoocc dos [imdciiK 8. Paçl, CorlnUi. î, I. <9,

f2) Los ténèbres dans lesquelles b vérité sc cache exercent l'humilité on domptent l'orgueil. 8. Aie .,de Civil. Dei, Xî, Si.

Çi) IW fallu retemare, éprouver» ossoyer A plusieurs reprise*. Sén., 7â: « Sod diu non relcnhtvi incmoriam mcani.» i. V. U

(I) lorsque nous traitons de l'immortalité de r&mc, nous comptons U aticoup sur le consentement général de» hommes qui craigoenl les dieux iufcrnniix, ou qui les iHUioraU. 4c proflto de ccttc ficrsuaslon publique, Si*., Episl. 117,

ce subject se cognoist singulièrement par les fabuleuses circonstances qu'ilsont adjoustées à ta suittede ceste opinion, pour trouver de quelle condition estoit ceste nostre immortalité. Laissons les stoïciens ( usuram nobis laryiuntur tanguant comicibvs; dits mansuros aiunt ani mot; semper,neganl'), qui donnent aux âmes une vie au delà de ceste cy, mais finie. La plut universelle et plus rcccue fantasie, et qui dure jusques à nous en divers lieux*, c’a esté celle de laquelle on faict aucteur Pythagorns ; non qu’il en feust le premier inventeur, mais d’autant qu'elle receut beaucoup de poids et de crédit par l’auctorité de son approbation ; c'est que « les âmes, au partir de nous, ne faisoient que rouler d’un corps à un aultre, d’un lion à un cheval, d’un cheval à un roy , se promenants ainsi sans cesse de maison en maison ;• et luy disoit se souvenir avoir esté Ætbalides5, depuis Euphorbus, puis après Hermotimus, enfin de Pyrrhus estre passé en Pylhagoras ; ayant mémoire de soy de deux cents six ans. Ad* joustoient aulcuns que ces niesmes âmes remontent au ciel par fois , et après en devallent cncores ;

O paier, amie aliquas ad carlum hlnc ire putandam est Sublimes animas, iierumque ad tarda rever II Corpora ? Quœ lucis miscrls lamdira cvpidoi *f

Origcne les faict aller et venir éternellement du bon au mauvais estât. L’opinion que Varro recite3 est qu’en quatre cents quarante ans de révolution, elles sc rejoignent à leur premier corps; Chrysippus®, que cela dolbt advenir après certain espace de temps incogneu et non limité. Platon5, qui dict tenir de Pindare et de l’ancienne poésie cette croyance des infinies vicissitudes de mutation ausquelles Pâme est préparée, n’aysnt ny les peines ny les récompenses en l'auitre monde que temporelles, comme sa vie en cestuy cy n’est que temporelle, contint» pfétendent que no» Imrs m vIveiH qaé oomme In «nencilks, longtemps, mai» non pas toujours. Cic., Taec,, 1,31. (2) En Perse, dans l'indoustan, et ailleurs. C.

(5) Dkxj. La ta ce, VIH, 4, 5. C.

(4) O mon père ! est-il vrai que des Ame* retournât cfld sur la terre, cl qu'une eoyeloppç corporelle les appesantit (1« nouveau? Qui peut inq tirer A ces malhcu rous cet excès d'amour I>our la vio? Vue., Knékl, VI, 7i9.

(B) De quelque* faiseurs d'horoscope, pestff AJfcri quidam. Le passage se trouve dans 8. Aie., de Civil. Del, JUÜ» **» Q.

(G) Lac., Dir. Inuit,, VU, 33. Q, f7) liaiis le Mvh un, pag, J û et |7. Ç,

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