LIVRE II. CIIAP. XII
clud en elle une singulière science 'des affaires du ciel, de l’enfer, et d’icy, où elle a passé, repassé, et séjourné à plusieurs voyages ; matière à sa réminiscence. Voicy son progrès ailleurs ■: «Qui a bien vescu, il serejoinct à l’astre auquel il est assigné; qui mal, il passe en femme; et, si lorsmesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition convenable à ses mœurs vicieuses ; et ne verra fin à scs punitions qu’il ne soit revenu à sa native constitution, s’estant, par la force de la raison, dcsfaict des qualités grossières, et élémentaires qui esloientcn luy.» Mais je ne veulx oublier l’objection que font les épicuriens à ceste transmigration de corps en aullre ; elle est plaisante ; ils demandent quel ordre il y auroit si la presse des mourants venoit à cslre plus grande que des naissants? car les âmes deslogées de leur gisle seroient à se fouler à qui prendroit place la première dans ce nouvel estuy ; et demandent aussi à quoy elles passeroient leur temps, cependant qu’elles altentendroiont qu’un logis leur feust apprcslc? Ou, au rebours, s’il naissoit plus d’animaulx qu’il n’en mourrait, ils disent que les corps seraient en mauvais party, attendant l’infusion de leur nmc; et en adviendrait qu’aulcuns d’icculx se mourraient avant que d’avoir esté vivants.
Dcuiquc connubia ad vencris, pariusquc fer arum F. s sc animas prœsio, dcridiculum esse vidciur ;
El sj/cctare immorlales mortalia membra Itmumero numéro, ccrlarcque prnrjtrojteraulrr huer se, quœ prima poiissimaquc insinuciur ».
D’aultres ont arresté l’ame au corps des trespassés, pour en animer les serpents, les vers, et aultrcs bestes, qu’on dict s’engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres; d’aultres la divisent en une partie mortelle, et l’aultre immortelle ; aultres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle ; aulcuns la font immortelle, sans science et sans cognoissancc. Il y en a aussi qui ont estime que des âmes des condamnés il s’en faisoit des diables ; et aulcuns des nostres l’ont ainsi jugé ; comme Plutarque pense qu’il se face des dieux
(Ij Dans le Tance. Vo y. les fautes de Platon, pag.80. j.v.l,. (i) Il est ridicule de s'imaginer que les Ames îc irouvem prèles au moment précis de raccoupkmciil des animaux et de leur naissance ; qu’un nombreux essaim de 5ul>Mnncxs.im> mortelles s’empressent autour d'uu germe mortel, cl que chacune se dbpuie ra va mage U’élrc introduite la première. Lee., 111,777.
Moktaig&s,
de celles qui sont sauvées ; car il est peu de choses que cet aucteur là establisse d’une façon de parler si résolue qu’il faict ceste cy, maintenant partout ailleurs une manière dubitatricc et ambiguë. « Ilfault estimer, dict-il', et croire fermement que les âmes des hommes vertueux, selon nature et selon justice divine, deviennent, d’hommes, saincts ; et de saincts, demy dieux; et de demv dieux, après qu’ils sont parfaictement, comme es sacrifices de purgation, nettoyés et purifiés, estant délivrés de toute possibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aulcunc ordonnance civile, mais à la vérité, et selon raison vravscmblablc, dieux entiers et parfaicts, en recevant une fin très heureuse et très glorieuse.» Mais qui le vouldra veoir, luy qui est des plus retenus pourtant et modérés de la bande, s’escarmouclier avccques plus de hardiesse, et nous conter scs miracles sur ce propos, je le renvoyé à son discours de la Lune, et du Daimon de Socrates, où, aussi évidemment qu’en nul aullre lieu, il se peult adVercr les mystères de la philosophie avoir beaucoup d’eslra ngetés communes avecqucs celles de la poésie; l’enlendement humain se perdant à vouloir sonder et conlrcroollcr toutes chosesjusqucs au bout; tout ainsi comme, lassés et travaillés de la longue course de noslrc vie, nous rctumbons en enfantillage. Voylà les belles et certaines instructions que nous tirons de la science humaine sur le subjcct de noslrc amc !
Il n’y a pas moins de témérité en ce qu’elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en un ou deux exemples ; car aultrement nous nous perdrions dans ceste mer trouble et vaste des erreurs médicinales. Sçachons si on s’accorde au moins en cccy, de quelle matière les hommes se produisent les uns des aultres ; car, quant à leur première production, ce n’est pas merveille si, en chose si haulte et ancienne, l’entendement humain se trouble et dissipe. Ar* chelaüs le physicien, duquel Socrates feut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoir-, et les hommes et les animaulx avoir esté faiets d’un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre ; Pythagoras dict5 nostre semence es-
(I) VI e de Romain*, c. 14, IrariitcUonU'Amyot. C.
(s) hioc. UERcr.,ir, 17. c.
p) des' Opinions (ta philos., V, 5. Lcscltaitons suivan-
tes sont prises dans le u.Ouiç clupdrc. C.
trc l’escunie do nostre meilleur sang ; Platon, l’escoulcment de la moelle de l’espine du dos ; ce qu’il argumente de ce que cest endroict se sent le premier de la lasseté de la besongne ; Alcméon, partie de la substance du cerveau ; et qu'il soit ainsi, diet-il, les y en U troublent à eenlx qui se travaillent oultrc mesure à cest exercice; Dcmocrilus, une substance cxtraictc de toute la masse corporelle ; Epicurus, cxtraicte de l’amc et du corps; Aristote, un excrément tirede l'aliment du sang, le dernier qui s’espand en nosmembres ; aultres du sang cuict et digercparla chaleur des genitoires, ce qu’ils jugent de ce qu’aux extrêmes efforts on rend des gouttes de pursang; enquoy il semblcqu’ily ait plus d’apparence, si on peult tirer quelque apparence d’une confusion si infinie. Ur, pour mener à effeet cestc semence, combien en font ils d’opinions contraires? Aristote* et Democritus tiennent que les femmes n’ont point de sperme, et que ce n’est qu’une sueur qu'elles cslanccnt par la chaleur du plaisiret du mouvement, et qui ne sert de rien à la génération ; Calen, au contraire, et ses suyvants, que, sans la rencontre des semences, la génération ne se peult faire. Vovlà les médecins, les philosophes, les jurisconsultes et les théologiens, aux prinses peslc-mcslc avccqucs nos femmes, sur la dispute ; « A quels termes les femmes portent leur fruict ;- et moi je secours, par l’exemple demoy-mesme, eculx d’entr’eulx qui maintiennent la grossesse d’onze mois*. Le monde est basty de cestc expérience; il n’est si simple femmelette qui ne puisse dire son avis sur toutes ces contestations ; et si nous n’en sçaurions estre d’accord.
En voylà assez pour vérifier que l’homme n’est non plus instruict de la cognoissance de soy en la partie corporelle qu'en la spirituelle. Nous l’avons proposé luy mesme à soy, et sa raison à sa raison, pour vcoir ce quelle nous en diroit. 11 me semble assez avoir montré combien peu elle s'entend en elle’ mesme, et qui ne s'entend en soy, en quoy se peult il entendre? Quasi vcro mensuram uliius rci possit agerc, gui sui nés -
(!) Halarqoe, ourmilcor du train! rtrx Opinions lies philosopàes, », s, Joint sur col onlclr ZCnon ;im- Arlilnle, ci dll espi-KiCiiiciil i|iic Mmocrllc ru, H de ropiulon contraire, r..
(4) On peut Conclure de ci, passage que fa mOro de Hnnl.lU Rue «ait ou croyait Mrc arcuui-UCc de lui au onzième moi, de m untssi''^’, \ !»
eial1. Vrayement, Protagoras* nous encontoit de belles, faisant l’homme la mesure de toutes choses, qui ne sceut jamais seulement la sienne ; si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu’aultre créature ayt cest advanlage ; or, luy estant en soy si contraire, et l’un jugement subvertissant l’aultrc sans cesse, cestc favorable proposition n’estoit qu’une risée, qui noos menoit à conclure, par nécessité, la neantisc du compas et du compasseur. Quand Thaïes* estime la cognoissance de l'homme très difficile à l’homme, il luy apprend la cognoissance de toute aultre chose luy estre impossible.
Vous*, pour qui j’av prins la peine d’estendre un si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebond par la forme ordinaire d’argumenter de quoy vous estes touts les jours instruictc , et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude ; car ce dernier tour d’escrime icy, il ne le fault employer que comme un extrême remede; c’est un coup désespéré, auquel il fault abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre adversaire les siennes ; et un tour secret, duquel il se fault servir rarement et reservéement. C’est grande témérité de vous perdre vous mesme pour perdre un aultre; il ne fault pas vouloir mourir pour se venger, comme feit Gobrias; car, estant aux prinscs bien estroictes avccqucs un seigneur de Perse, Darius y survenant l’espée au poing, qui eraignoit de frapper de peur d’assener Gobrias, il lui cria qu’il donnas! hardicment, quand il debvroil donner au travers de touts les deux». J’ay veu reprouver pour injustes des armes et conditions de combat singulier, desesperées, et ausquellesccluy qui lesolïroit mettoit luy et son comiiaignon en termes d’une fin à toutsideux inévitable. Les Portugais prindrent, en la mer des Indes, certains Turcs prisonniers, lesquels, impatients de leur captivité, sc résolurent, et leur succéda, de mettre, et culx et leurs maistres, et le vaisseau , en cendre, frottant des clous de navire l’un contre l’aultre, tant qu’une estincellc de feu
(I) Connue slceiui qui Ignore sa propre mesure pouvait entreprendre de mesurer quelque nuire chose. Plot, ifoi. UlM. n,t.
(â) Skxtts F-Jipir., adv. Malh., png. lift. C.
(5) Hum;. I.arrck, 1, 30. C.
(IJ On croit, comme irons l’avons «lit plus ha al, que llonlaifine adressait celle ApolotjK de Sebond à la reine Marguerite de l'iauce, Icuunedu roi de Navarre. J. V. h.
(S) IfEBOD., III. 78. J. Y. U