‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 241 sur 449 · LIVRE II. CHAI’. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAI’. XII

Ce ne sont pas seulement les fiebvros, les bru- Cagcs et les grands accidents qui renversent nostre jugement ; les moindres chosesdu monde le toumevirent : et ne fault pas doubter, encorcs que nous ne le sentions pas, que si la fiebvre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n’y apporte quelque alteration selon sa mesure et proportion; si l’apoplexie assopit et esteinet tout à faict la veue de nostre intelligence, il ne fault pas doubter que le morfondement ne l’c-blouïssc : et par conséquent, à peine se peult il rencontrer une seule heure en la vie où nostre jugement se trouve en sa deue assiette; nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations cl cstolïé de tant de sortes de ressorts que j’en crois les médecins, combien il est malaysé qu’il n’y en ayt tousjours quelqu’un qui tire de travers.

Au demourant, eeste maladie ne se descouvre pas si ayséement, si elle n’est du tout extrême et irrémédiable; d’autant que la raison va tousjours et torte, et boiteuse, et deshanchéc, et avecqucs le mensonge comme avccques la vérité : par ainsin, il est malaysé de descouvrir son meseompte et desroglcmont. J’appelle tousjours raison ceste apparence de discours qucchascun forge en soy : ceste raison, de la condition de laquelle il y en peult avoir cent contraires autour d'un mesme subject, c’est un instrument de plomb et de cire, alongcable, ployahlc et aecommodablc à touts biais et à toutes mesures ; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. Quelque bon dcsscing qu’avt un juge, s’il ne s’cscoulc de près, à quoy peu de gents s’amusent, l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si puisantes, mais cest instinct fortuite qui nous faict favoriser une chose plus qu'une aultre, et qui noos donne, sans le congé de la raison, le chois en deux pareils snbjeets, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la recommendation ou desfaveur d’une cause et donner pente à la balance.

Moy, qui m’espie de plus près, qui ay les yeulx incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n’ay pas fort à faire ailleurs,

Qui* sub ArciO Rex gelidœ metuatur orœ,

Quid Tiridatcm tentai, untcc Stcurus l,

à peine oscrois je dire la vanité et la foiblcssc que je trouve chez moy : j’ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à crouler et si prest au bransle, et ma veue si desregtée, que, à jeun, je me sens aultre qu’après le repas ; si ma santé me rid et la clarté d’un beau jour, me voylà homicstc homme; si j’ay un cor qui me presse l’orteil, me voylà renfrogné, mal plaisant et inaccessible : un mesme pas de cheval me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin, à ceste heure plus court, une aultre fois plus long; et une mesme forme, ores plus, ores moins agréable : maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire; ce qui m’est plaisir à ceste heure me sera quelqucsfois peine. Il se faict mille agitations indiscrettes et casuelles chez moy ; ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholérique ; et, de son auctorité privée, à cest’ heure le chagrin prédomine en moy, à cest' heure l’alaigresse. Quand je prends des livres, j’auray apperceu.cn tel passage, des grâces excellentes et qui auront féru mon ame: qu’un’ aultre fois j’y retumbe, j’ay beau le tourner et virer, j’ay beau le plier et manier, c’est une masse incogncuc et informe pour moy. En mes cscripts mesmes, je ne retrouve pas tousjours l’air de ma première imagination; je ne sçais ce que j’ay voulu dire ; et m’esebaulde souvent à corriger et y mettre un nouveau sens pour avoir perdu le premier qui valoit mieulx. Je ne foys qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas tousjours avant ; il flotte, il vague,

Velut minuta magna

De pi ms a navisin mari , vesauiciitc vento *.

Maintesfois, comme il m’advient de faire volontiers, ayant prins, pour exercice et pouresbat, à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'appliquant et tournant de ce costé là, m’y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis et m’en dépars. Je m’entraisne quasi où je penche, comment que ce [soit, et m’emporte de mon poids.

(1) Qui ne m'Inqoüqoguére do moir quel roi (ali lotit Iran. Mer tous l'Ours* glaeoc, et pourquoi Tiridale es! dans Ira alarmes. Ilot., Od., I.S6. s.

(s) Comme uue faillie barque surprise, en pleine mer, par la fureur de la tempête. Car., Fpiqr., XXV, u.

Chascun à peu près en diroit autant de sov, s’il se regardoit comme moy : les prescheurs souvent que l’csmotion qui leur v ient en parlant les anime vers la creance; et qu'en cho- * 1ère nous nous addonnons plus à la defTensc de nostre proposition , l’imprimons en nous et l'embrassons avccques plus de véhémence et d’approbation que nous ne faisons estant en nostre sens froid et repose. Vous récitez simplement une cause à l’advocat : il vous y respond chancellant et doubteux ; vous sentez qu il luv est indiffèrent de prendre à soustenir l’un ou l’aultrc party : l’avez vous bien payé pour y mordre et pour s’en formaliser, commence il d’en estre intéresse, y a il cschauffé sa volonté? sa raison et sa science s’y esehauffent quand et quand ; voylàunc apparente et indubitable vérité qui sc présenté à son entendement ; il y descouvre une toute nouvelle lumière , et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire, je ne sçais si l’ardeur qui naist du despit et de l'obstination à l’encontre de l'impression et violence du magistrat et du dangicr, ou l’inlercst de la réputation, n’ont envoyé tel homme soustenir jusques au feu l’opinion pour laquelle, entre scs amis et en liberté, il n’eust pas voulu s’eschauldcr le bout du doigt. Les secousses et esbranslcments que nostre amc rcccoit par les passions corporelles peuvent beaucoup en elle, mais cncorcs plus les siennes propres, ausquellcs elle est si fort en prinse qu’il est, à l’advcnlurc, soustcnablc qu’elle n’a aulcunc aultre allure et mouvement que du souffle de ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours: et qui mainliendroit cela, suvvant le party des pcripateliciens, ne nous feroil pas beaucoup de tort, puisqu'il est cogneu que la pluspart des belles actions de l’ame procèdent et ont besoing de ceste impulsion des passions; la vaillance, disent ils, ne sc pcult parfaire sans l’assistance de la cholerc ; semper Ajax for lis, fortissimus lumen in furore'; ny ne court on sus aux meschants et aux ennemis assez vigorcusement, si on n est courroucé; et veulent que l’advocat inspire le courroux aux juges pour en tirer justice.

Les cupidités esmeurent Thcmistocles, esmeurent Demosthenes et ont poulsé les philosophes aux travaux, veillées et pérégrinations ; nous mènent à l'honneur, à la doctrine, à la santé , fins utiles : et ceste Iaschclé d’aine à soulTrir l’ennuy et la faschcrie sert à nourrir en la conscience la penitence et la repentance, et à sentir les fléaux de Dieu pour nostre cliasticment, et les ileaux de la correction politique : la compassion sert d’aiguillon à la clcmcnce ; et la prudence de nous conserver et gouverner est csveillée par nostre craincte : et combien de belles actions par l’ambition ? combien par la presumption? aulcunc eminente et gaillarde vertu enfin n’est sans quelque agitation desregléc. Seroit ce pas l’une des raisons qui auroit meu les épicuriens à descharger Dieu de tout soing et solicitude de nos affaires, d’autant que les effccts mesmes de sa bonté ne sc pouvoient exercer envers nous sans eshranlcr son repos par le moyen des passions, qui sont comme des picqueurcs et solicitalions acheminant l’amc aux actions vertueuses? ou bien ont ils crcu aultremont, et les ont prinses comme teinpcstes qui deshauchent honteusement l’ame de sa tranquillité? ut maris tranquillitas intelligitur, nulla, ne minima quidem, aura fluctue commoventc : sic animi quielus et placalus status ccmitur, quum perlurbatio nulla est, qua moveri queal'.

Quelles différences de sens et de raison, quelle contraricléd’imaginationsnous présente la diversité de nos passions? Quelle asscurancc pouvons nous doneques prendre de chose si instable et si mobile, subjccte par sa condition à la maislrisc du trouble, n'allant jamais qu’un pas forcé et emprunté? Si nostre jugement est en main à la maladie mesme et à la perturbation; si c’est de la folie et de la témérité qu’il est tenu de recevoir l’impression des choses; quelle seureté pouvons nous attendre de luy?

N’y a il point de hardiesse à la philosophie d’estimer, des hommes, qu’ils produisent leurs plus grands effccts et plus approchants la divinité quand ils sont hors d’eulx, et furieux et insensés’? nous nous amendons par la priva-

(0 De mértic que l'on jupe du câline de la mer, quand sa surface n’est agitée par aucun souffle do vent ; ainsi Ton peut assurer que l’Ame est tranquille quand ouJlc pas&iou ne peut mouvoir. Ctc., Tttsc-, V, 6. 1

(*) PUT., Phtdrut,?. 3(4. C.

(i) Ajax fut toujours brave ; mais il ne te fut jamais tant que tbnt sa fureur. Cic-, Ti ne., iv, 33»

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