LIVRE II, CHAR XII
ne faussions non plus asscurés du mouvement d’une pierre qui part de nostre main que de celuy de la huictiesmc sphère : et, pour éviter ccstc difficulté et estrangelé, qui ne peult à la vérité loger en nostre imagination que malayséement, quoiqu’ils establisscnt que nous n’estions aulcunement capables de sçavoir, et que la vérité est engoufréc dans de profonds abysmes où la veue humaine ne peult pénétrer; si advouoient ils aulcunes choses estre plus vraysemblables que les aultres, et recevoicnt en leur jugement cestc faculté de se pouvoir incliner plustost à une apparence qu’à uneaultre, ils luy permettoient cestc propension, luy deffendant toute resolution. L’advis des Pyrrhoniens est plus hardy, et quand et quand plus vray semblable 1 : car ccstc inclination academique, et cestc propension à une proposition plustost qu’à une aultre, qu’est ce aultre chose que la recognoissance de quelque plus apparente vérité en ccste cy qu’en celle là ? Si nostre entendement est capable de la forme des linéaments, du port et du visage de la vérité, il la verroit entière, aussi bien que demie, naissante et impcrfecte : ccste apparence de verisimililudc, qui les faict prendre plustost à gauche qu’à droicte, augmentez la ; ccste once de verisimilitudc qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces; il en adviendra enlin que la balance prendra party tout à faict, et arrestera un chois et une vérité entière. Mais comment se laissent ils plier à la vraysemblance s’ils ne cognoissent le vray? comment cognoissent ils la scmblancc de ce de quoy ils ne cognoissent pas l’essence? Ou nous pouvons juger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouvons pas. Si nos facultés intellectuelles et sensibles sont sans fondement et sans pied, si elles ne font que flotter et venter, pour néant laissons nous emporter nostre jugement à aulcune partie de leur operation, quelque apparence qu’elle semble nous présenter ; et la plus scure assiette de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle-là où il se maintiendroit rassis, droict, inflexible, sans bransle et sans agitation: Inter visa rera, aut falsa, ad anirni assensum nihil interest s. Que les choses ne
(f) Ou : « beaucoup plus véritable et plu* Hernie, » comme U y a dans l'édition ln-4* de 1588, fol. terto.
(*) Entre les apparences vraies ou fausses, pour rassentiment de I csprit il n’y a point de différence, de., Acad., ü,
logent'pas chez' nous en leur forme et en leur essence, et n’y facent leur entrée de leur force propre et auctorité, nous le vcoyons assez : parce que, s’ilestoit ainsi, nous le recevrions de mesme façon ; le vin seroit tel en la bouche du malade qu'en la bouche du sain; celuy qui a des crevasses aux doigts, ou qui les a gourds, trouveroit une pareille dureté au bois ou au fer qu’il manie, que faict un aultre : les suhjccls estrangiers se rendent doneques à nostre mercy ; ils logent chez nous comme il nous plaist. Or, si de nostre part nous recevions quelque chose sans alteration, si les prinses humaines estoient assez capables et fermes pour saisir la vérité par nos propres moyens, ces moyens estants communs à toutslcs hommes, ccste vérité se rejecteroitde main en main de l’un à l’aultre ; et au moins se trouveroit il une chose au monde, de tant qu’il y en a, qui se croiroit par les hommes d’un consentement universel : mais ce, qu’il ne sc veoid aulcune proposition qui ne soit débattue et controverse entre nous, ou qui ne le puisse estre , montre bien que nostre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit ; car mon jugement ne le peult faire recevoir au jugement de mon compaignon : qui est signe que je l’ay saisi par quelque aultre moyen que par une naturelle puissance qui soit en moy et en touts les hommes.
Laissons à part eeste infinie confusion d’opinions qui se veoid entre les philosophes mesmes,
: et ce débat perpétuel et universel en la cognoissance des choses : car cela est présupposé très véritablement, que d’aulcune chose les hommes, je dis les sçavants les mieuix nays, les plus suffisants, ne sont d’accord, non pas que le ciel soit sur nostre teste ; car ceulx qui doublent de tout doublent aussi de cela, et ceulx qui nient que nous puissions comprendre aulcune chose disent que noos n’avons pas comprins que le ciel soit sur nostre teste : et ces deux opinions sonten nombre sans comparaison les plus fortes.
Oultre ceste diversité et division infinie , par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes, et l’incertitude que chascun sent en soy, il est aysé à veoir qu’il a son assiette bien mal asseuréc. Corn bien diversement jugeons nous des choses ? combien de fois changeons nous nos fantasics ? Ce que je tiens aujourd'hui et ce que je crois, je le tiens et le crois de toute ma croyance ; touts mes utils et touts mes res-
sorls empoignant eeste opinion, et m'en respondent sur tout ce qu’ils peuvent ; je ne sçaurois embrasser auleune vérité, ny la conserver avecques plus d’asseuranee, que je foys ceste ey ; j’y suis tout entier, j’y suis voircment : mais ne m’est il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et touts les jours, d'avoir embrassé quelque autre cbose, atout ces mesmcs instruments, en eeste mesmc condition, que depuis j’av jugée faulse? Au moins faull il devenir sage à ses propres despens : si je me suis trouvé souvent trahy soubs eeste couleur ; si ma touche se trouve ordinairement faulse, et ma balance ineguale et injuste, quelle asseurance en puis je prendre à eeste fois plus qu’aux aultres? n’est ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide ? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cents fois de place, qu’elle ne faeeque vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans noslre creance aultres et aultres opinions; tousjours la présenté et la derniere, c’est la certaine et l’infaillible : pour eeste cy il faut abandonner les biens, l’honneur, la vie, et le salut, et tout.
Postcrior rcs ilia reparla
Perdu ci Imrnutal scusus ad pristina quœque \
Quoy qu’on nous presche, quoy que nous apprenions, il fauldroil tousjours se souvenir que c’est l’homme qui donne, et l’homme qui rcceoit : c’est une mortelle main qui nous le présente, c’est une mortelle main qui l’accepte. Les choscsqui nous viennent du ciel ont sculcsdroict et auclorité de persuasion ; seules , marque de vérité : laquelle aussi ne veoyons nous pas de nosyculx, ny ne la recevons par nos moyens; eeste saincte et grande image ne pourroit pas* en un si chestif domicile, si Dieu pour cest usage ne le préparé, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grâce et faveur particulière et supematurellc. Au moins debvroit nostre condition faultiere 3 nous faire porter plus moderéeinenl et relcnucmcnt en nos changements : il nous debvroit souvenir, quoy que nous rcceussions en l’entendement, que nous recevons
(lju dmtiCrc nou*«lcgoûlc tics première», cl le» dccr&lito dans noire esprit. Lieu., Y, 1113.
(i) Montaigne emploie Ici ce mot elliptiquement, et pent-itro (Pttprisruupi de boii pays et de son temps, pour, ne pourroit pat tenir. Nous disons encore; par une ellipse presque semblable : U n'eu im. ni j tins. -J* V, t,«
(3) Texte de 1588; celui de 1608, p. 370, porte fautive. J. V. L.
souvent des choses faulses, et que c’est par ces mesmes ut ils qui se desmentent et qui se trompent souvent.
Or n’est il pas merveille s’ils se desmentent, estants si aysés à incliner cl à tordre par bien legieres occurrences. Il est certain que nostre appréhension, noslre jugement et les facultés de nostre ame, en general, souffrent selon les mouvements et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles : n’avons nous pas l’esprit plus esvcillé, la mémoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu’en maladie? la joye et la gayeté ne nous font elles pas recevoir les subjects qui se présentent à nostre ame, de tout aullre visage que le chagrin et la melanebolic? Pensez vous que les vers de Catulle ou de Sapplio rient à un vieillard avaricieux et rechigné comme h un jeune homme vigoreux cl ardent? Clcomcnes, fils d'Anaxandridas, estant malade, scs amis luy reprochoicnt qu’il avnit des humeurs et fantnsics nouvelles et non areoustumées: -Je crois bien, répliqua il'; aussi ne suis je pas eeluv que je suis estant sain: estant aultre, aussi sont aultres mes opinions et fantasies. » En la chicane de nos palais.ee mol est en usage, qui sc diet des criminels qui rencontrent les juges en quelque bonne trempe, doulee et delmnnaire, Gaudeal de bma fortune*; car il est certain que les jugements se rencontrent par fois plus tendus à la eondemnation, plus espineux et nspres.tantost plus faciles, aysés et enclins à l’excuse : tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la jalousie ou lelarrecin de son valet, ayant toute l’ame tcinelc et abruvéc de cholcre, il ne faull pas doubler que son jugement ne s’en altéré vers eeste part là. Ce vénérable sénat d’areopage jugeoit de nuict, de peur que la veuedes poursuyvants eorrompist sa justice. L’air mrsme et la sérénité du ciel nous apporte quelque mutation, comme diet ce vers grec en Ciccro,
Tain s uni homhwm menles, quoi! pater Ipse
Jupplter ancilfcra Insiravll lampadt terras 5.
(I) PlfT., A pap/Msgma des I. aefthinoniens . Montaigne chairçc la traduction d'Ain vot. J. V* !»•
(i> Qu’Il Jouisse <le ce bonheur. Traduction de MontaJtjw, dans sou édition de llordcatir, 1580, pay. 330, <*| dans celle de Paris, 1888, fui, 237, verso.
(3) Lee jx'iisers tics mortels, et leur ilouil, cl leur Joie, avec les jours quo le ciel leur cuvoic.
Vers traduits par Qc. de l 'Odyssée UTloniére, XVIII, 155. cl que saint Augustin a conservé», de CH'. r»ci,v, 8. J. v. L.