LIVRE II, CHAI’. XII
la géométrie (qui pense avoir gaigne le hault poinct de certitude parmy les sciences), il se treuve des démonstrations inévitables, subvertissant la vérité de l’experience ; comme 'Jacques Pcletier1 me disoit die* moy qu'il avoit trouvédeuxlignes s'acheminant l’une vers l’aultre pour se joindre, qu’il verifioit toutesfois ne pouvoir jamais, jusques à l’infinité, arriver à se toucher3. Et les pyrrhoniens ne se servent de leurs arguments et de leur raison (pic pour ruyner l’apparence de l’experience ; et est merveille jusques où la souplesse de nostre raison les a suyvis à ce desseing de combattre l’evidenee des effects ; car ils vérifient que nous ne nous mouvons pas, que nous ne parlons pasj qu’il n’y a point de poisantoude cbauld.avecques une pareille force d’argumentations que nous vérifions les choses plus vraysemblables. Plolemcus, qui a esté un grand personnage, avoit cstably les bornes de nostre monde ; touts les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques isles cscartées qui pouvoient csehapper à leur cognoissance ; c’cust esté pyrrhoniscr, il y a mille ans, que de mettre en double la science de la cosmographie, et les opinions qui en estoient receues d’un cliascun; c’cstoit hcresie d’advouerdes antipodes ; voylà de nostre siècle une grandeur infinie de terre ferme, non pas une isle ou une contrée particulière, mais une partie egualc à peu près en grandeurà celle que nouscognoissions, qui vient d’estre descouverte. Les géographes de ce temps ne faillent pas d'asseurer que ir.eshuy tout est trouvé, et que tout est veu ;
.V«m adol pricsU, placel, cl potière r kletur I.
Sçavoir mon * si Ptolcmée s’y est trompé aultresfois, sur les fondements de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceulx cy en disent ; et s’ils n’est plus vray-
(ij Jacques Pelelior, mathématicien, poêle cl grammairien, naquit nu Mans eu 1517, cl mourut à paris en 1582. 11 mérita de son temps quelque célébrité, ’ct fui lie aussi avec Tlniodore de Dêzo, Ronsard, Sainl-Gelais, FcrncI, etc. J. V. L.
(i) C’est Hiyiiorlwlc cl les lignes droites, qui, ne pouvant arriver A se joindre A elle, ont été, pour cola même, nommées asymptotei. Voy. les Ctmhfltet d'Apollonius, liv. Il, propos. I, et b propos. 14, où cet ancien mathématicien a démontré que les asymptotes ri l'hyperbole ne peuvent jamais venir A se loucher, quoiqu’elles s’approdtcnt l’une de l'antre A l'infini.
(5) Car on se plaît dans ce qu’on a, et on le croit préférable A tout le reste. Lwau, V, un.
(4> C’esi- A-dire, U teste préttniemciU à savoir.
semblable que ce grand corps, que nous appelons le monde, est chose bien aultrc que nous ne jugeons.
Platon1 dict qu il enange ac visage a touts sens ; que le ciel, les estoiles et le soleil renversent par fois le mouvement que nous y veovons, changeant l'orient en occident. Les presbtres Egyptiens dirent à Hérodote3, que depuis leur premier roy, de quoy il y avoit onze mille tant d’ans (et de touts leurs roys ils luy feirent vcoir les effigies en statues tirées après le vif), le soleil avoit changé quatre fois de route; que la mer et la terre se changent al- • tematifvement l’une en l'aultre ; que la naissance du monde est indéterminée: Aristote, Cicero, de mesme ; et quelqu’un d’entre nous, qu’il est de toute éternité, mortel, et renaissant à plusieurs vicissitudes, appellant à tesmoing Salomon et Esaïc ; pour éviter ces oppositions, que Dieu a esté quelqucsfois créateur sans créature ; qu’il a esté oysif ; qu’il s’est dcsdict desonoysifvcté, mettant la main à cest ouvrage ; et qu’il est par conséquent suhjeet aux | changements. En la plus fameuse des cscholes grecques5, le monde est tenu pour un dieu, faict par un aultrc dieu plus grand, et est comi Posé d’un corps, et d’un’ ame qui loge en son ! centre, s’espandant, par nombres de musique, à sa cireonicrence ; divin, très heureux, trèsgrand, trèssage, éternel; cnluy sontd’aultres dieux, la terre, la mer, les astres, qui s’entretiennent d’une harmonieuse et perpétuelle agitation et danse divine , tantost sc rencontrants, tantost s’esloingnants ; se cachants, montrants ; changeants de reng, ores d’avant, et ores derrière. Hcraclitus* estahlissoit le inonde eslrc composé par feu ; et, par l’ordre des destinées, se debvoir enflammer et rcsouldrc en feu quelque jour, et quelque jour cncores renaistrc. Et des hommes dict Apulcius : Sigillatm mvrlales , cunctim perpetui 5. Alexandre «cscri-
(•) bans le dialogue intitulé, te Politique, p. 2G9. (J.
(S) IIÉIL, II, 142, 113, etc. J. V. L.
(3} Celle de Platon. Voyez le Tim'e. J. V. L.
(4) Dîoc. Uerce.IX, 8. C.
(3) Comme individus ils sont mortels, comme espèce immortels. Arc x.tdeDeo Sor rails.
(r.) Sur cette lettre d'Alexandre, aujourd’hui perdue, on peut consulter saint Augustin, de Civ. tkt, VJU,fc; XII, 10; de Conseiisu cvnufjeBst., i, 23; saint cypricn, de Yanit. htol c.
21 ; Minuriiis Félix, Oclav., c. 21 ; I. A. Fabrtdus, BlbHolh. Grœc , fl, in, 17. T/* prêtre égyptien dont il «Mail parlé dans
vit à sa mcre la narration d’un prcsbtrc œgyp- :.en , tirée de leurs monuments, tesmoignant l'antiquité de ceste nation, infinie, et comprenant la naissance et progrès des aultres pays au vray. Cicero et Diodorus * disent, de leur temps, que les Chaldéens tenoient registre de quatre cents mille tant d’ans ; Aristote, Pline*, et aultres, que 7<oroastrc vivoit six mille ans avant l'aage de Platon. Platon dict5 que cculx de la ville de Sais ont des mémoires par escript de liuict mille ans, et que la ville d’Athenes leut bastie mille ans avant ladicte ville de Sais; Epicurus, qu’en mesme temps que les choses sont icy, comme nous les veoyons, elles sont toutes pareilles et en mesme façon en plusieurs aultres mondes ; ce qu’il eust dict plus asseuréement s’il eust veu les similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales avccques le nostre présent et passé, en de si estranges exemples.
En vérité, considérant ce qui est venu à nostre science du cours de ceste police terrestre, Je me suis souvent esmerveilié de veoir, en une très grande distance de lieux et de temps, les rencontres d’un si grand nombre d'opinions populaires, monstrueuses, et des mœurs et creances sauvages, et qui par aulcun biais ne semblent tenir à nostre naturel discours. C’est un grand ouvrier de miracles que l’esprit humain ! Mais ceste relation ajene sçais quoy encoresdc plus hétéroclite : elle se treuve aussi en noms, en accidents et en mille aultres choses : car on y trouva des nations n’ayants, que nous scachions, jamais ouï nouvelles de nous ; où* la circoncision estoiten crédit*; où il y avoitdes estats et grandes polices maintenues par des femmes, sans hommes ; où nos jeusncs et nostre Cfresme estoit représenté, y adjoustant l’absti-
celle lettres® nommait Léon. Ia savant Jablonskv, Prolegom. ad. Panih. Ægypt., 13, 10, croit que la Icltrc mémo était un
<*uvr®ge »i*ocry|j;»c des premier^ rhrcticns.j. V. L.
O) Cic.. de Divnat., 1, 19 ; Dtoti ., II, 51. C.
P) \at. Jiul., XXX, 1. C.
(3) Dans son Timàr, p. 3*4. C.
(I) llontnignc entasse Ici tous ccs rapports, tels qu'il les a trouvés dans certaines reto lions , sans se mettre eu peine d’examiner s'ils sont réels, ou uniquement fondés sur l'ignorance cl la prévention des Espagnols. On peut voir encore ces prétendus rapports, détaillés >'t pou près de la même manière que Montaigne nous les donne ici, dans l 'Histoire rie la Couqttite du Unique, écrite par Antonio Solis ; dans l' Histoire des Guerres civiles des Espagnols en Amérique, ci traite du Commentaire royal de l'U»ca Garcüasso de la Vcga. c.
nencc des femmes : où nos croix cstoionl en diverses façons en crédit ; icy on en honoroit les sépultures ; on les appliquoit là, et nommécmcnl celle de sainet André, à se deffendre des visions nocturnes, cl à les mettre sur les couches des enfants contre les cncliantements ; ailleurs, ils en rencontrèrent une de bois, de grande liaulteur, adorée pour dieu de la pluye, et celle là bien fort avant dans b terre ferme : on y trouva une bien expresse image de nos penitenciers ; l’usage des mitres, le cœlibat des prcsblres, l’art de deviner par les entrailles des animaulx sacrifiés, l'abstincncc de toutes sorte de chair et poisson à leur vivre; la façon aux prcsblres d’user, en officiant, de langue particulière et non vulgaire; et ceste fantasie, que le premier dieu feust chassé par un second, son frère puisné : qu’ils feurent créés avecqucs toutes commodités, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur péché , changé leur territoire et empiré leur condition naturelle ; qu’aultresfois ils ont esté submergés par l’inondation des eaux célestes; qu’il ne s’en sauva que peu de familles, qui se jeeterent dans les haults creux des montaignes, lesquels creux ils bouchèrent, si que l’eau n’y entra point, ayant enfermé là dedans plusieurs sortes d’animaulx; que, quand ils sentirent 1a pluye cesser, ils meirent hors des chiens, lesquels estants revenus nets et mouillés, ils jugeront l’eau n’eslre encore guercs ahhaisséc; depuis, en ayant faict sortir d’aultres, et les voyant revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu’ils trouvèrent plein seulement de serpents : on rencontra, en quelque endroict, la persuasion dujour du jugement, si qu’ils s’offensoient merveilleusement contre les Espaignols, qui espandoient les os des trespassés en fouillant les richesses des sépultures, disants que ces os écartés ne se pourroient facilement rejoindre ; la traficque par eschange, et non anltre; foires ri marchés pour eest cffect ; des nains et personnes difformes pour l’ornement der tables des princes: l’usage de la faulconnerie selon la nature de leurs oyseaux; subsides tyranniques; délicatesses de jardinages ; danses, sauits bastcleresques, musique d’instruments, armoiries; jeux de paulme, jeu de dés et de sort auquel ils s'eschauffcnt souvent jusqu’à s’y jouer eulx niesmes et leur liberté; médecine non aultre que de charmes : la forme d'escrire par figures ; creance