‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 244 sur 449 · LIVRE II, CHAI’. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAI’. XII

d’un seul premier homme pore de touts les peuples; adoration d’un Dieu qui vesquit autrefois homme en parfaictc virginité, jeusne et penitenee, preschant la loy de nature et des cerimonies de la religion, et qui disparut du mondesansmort naturelle ; l’opinion des géants ; l’usage de s’enyvrcr de leurs bruvages et de boire d’autant; ornements religieux peincts d’ossements et testes de morts, surplis, eau bencictc, asperges; femmes et serviteurs, qui se présentent à l’envy b se brasier et enterrer nvecques le mary ou maistre trespassc ; loy que les aisnés succèdent à tout le bien, et n’est réservé aulcunc part au puisné, que d’obeïssance; couslume, à la promotion de certain office de grande auctorité, que ccluy qui est promeu prend un nouveau nom et quitte le sien; de verser de la chaulx sur le genouil de ■ l’enfant freschcmcnt nav, en luy disant : - Tu es venu de pouldre et retourneras en pouldre ; » l’art des augures. Ces vains umbrages de nostre religion, qui se voyent en aulcuns de ces exemples, en tesmoignent la dignité et la divinité : non seulement elle s'est aulcunement insinuée en toutes les nations infidelies de deçà par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par une commune et supematurcllc inspiration; car on y trouva aussi la creance du purgatoire, mais d’une forme nouvelle ; ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les âmes et purgées et punies par la rigueur d’une extrême froidure ; et m’advertit cet exemple d’une aultre plaisante diversité ; car, comme il s’y trouva des peuples qui aimoient à dcffukler le bout de leur membre, et en rctranchoient la peau à la mahumetanc et à la juifve, il s’y en trouva d’aultres qui faisoient si grande conscience de le dcffubler qu'à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne veist l’air; et de ceste diversité aussi, que, comme nous honorons les roys et les festes en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons, en aulcunes régions, [tour montrer toute disparité et soubmission à leur roy, les subjects se presentoient à luy en leurs plus vils habillements, et entrants au palais prennent quelque vieille robe descbiréc sur la leur bonne, à ce que tout le lustre et l’ornement soit au maistre. Mais suy vons.

Si nature enserre dans les tenues de son progrès ordinaire, comme toutes aultres choses, aussi les creances, les jugements et opinions des hommes; si elles ont leur révolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choulx ; si le ciel les agite et les roule à sa poste. Quelle magistrale auctorité et permanente leur allons nous attribuant? Si par expérience nous touchons à la main' que la forme de nostre estre despend de l’air, du climat et du terroir où nous naissons, non seulement le teinct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultés de l’amc: Et plaga cali non svlum ad rutntr corporum, sed eliam animorum [acil* , dict Vegccc; et que la déesse fondatrice de la ville d’Athcnes choisit, à la situer, une température de pais qui feist les hommes prudents, comme les presbtres d’.Egyptc apprindrent à Solon3 : Athcnis tenue ccelum; ex quoetiam acutiorcs putantur Altici : crassum The bis ; itaque pingues The boni, et valentes *; en maniéré que, ainsi que les fruicts naissent divers et les animaulx, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, tempérants et dociles ; icy subjects au vin, ailleurs au larrecin ou à la paillardise ; icy enclins à la superstition, ailleurs à la mescreanee; icy à la liberté, icy à la servitude; capables d’une science ou d’un art , grossiers ou ingénieux, obéissants ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l’inclination du lieu où ils sont assis; et prennent nouvelle complexion si on les change de place comme les arbres, qui feusl la raison pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses d’abandonner leur pais, aspre et bossu, pour se transporter en un aultre doulx et plain, disant3 que les terres grasses et molles font les hommes mois, et les fertiles les esprits infertiles. Si nousveoyonstantost üeurirunart, unecrcancc, lantost une aultre, par quelque influence céleste ; tel siècle produire telles natures, et in-

(I) y ous mainknam.'

(ij Le clim|t ne contribue pas seulement & la vigueur üu corps, mai* aus-i à celle tic l'esprit. Vie., I, a.

(3) Puto.1 , T n ii Ce. Voyez les Pensées de l'iaton , page 304. J. V. L.

(4) L’air d'Athènes est subtil , et l’on croit que c’est cc qu donne aux Athéniens tant de linesse : a Thcbcs, l’air est épais ; aussi les Thcbains oul-iis plus de vigueur que d'esprit. Cic., de l' ai o, c. 4.

(5) lia., IX, ISI.J. T.4.

clincr l’humain genre à tel ou tel ply ; les esprits des hommes tantost gaillards, tantost maigres, comme nos champs, que deviennent toutes ces belles prérogatives de quoy nous nous allons llattants ? Puisqu’un homme sage se peult mcscomplor, et cent hommes et plusieurs nations, voire et l'humaine nature selon nous se mescompte plusieurs siècles en eccy ou en cela , quelle seureté avons nous que parfois elle cesse de se mcscompter, et qu’en ce siecle elle ne soit en mescompte ?

11 me semble, entre aultres tesmoignages de nostre imbécillité, qucceluy cy ne mérite pas d’eslre oublié, que, par désir mesme, l’homme ne sçachc trouver ce qu’il luy fault ; que, non par jouissance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions cslre d’accord de ce de quoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailleret coudre à son plaisir ; elle ne pourra pas seulement désirer ce qui luy est propre, et se satisfaire:

Quid enlm ratione timemus,

Aut cupimus ? quid lam dealro jxde concipU, ul te.

Loua tus non pœnileat, vo tique peracll 1 * ?

C’est pourquoy Socrates ne rcqueroit les dieux sinon de luy donner ce qu’ils sçavoicnt lui estre salutaire : et la prière des Lacédémoniens3, publicque et privée, portoit simplement, les choses bonnes et belles leur estre octroyées, remettant à la discrétion de la puissance supresme le triage et chois d’icelles :

Conjutjium pilhnus, parlutnque uxoris; at illis

Nolum, qui jmeri , qualisque fulura sil uxor* :

et le chrestien supplie Dieu « Que sa volonté soit faictc, » pour ne tumber en l’inconvcnient ipie les poètes feignent du roy Midas. 11 requit les dieux que tout ce qu’il loucheroit se convertis! en or : sa prière feut exaucée ; son vin feut or, son pain or et la plume de sa couche, et d’or sa chemise et son vestement ; de façon qu’il se trouva accablé souhs la jouissance de son désir, et estroné d’une insupportable commodité : il luy falut desprier scs prières.

(I) Est-cc la raison qui règle nos crainlcs cl nos désirs? Qui jamais conçut un projet son» des auspices assez favorables pour 11c s'être pas repenti de l'entreprise, cl même du succès ? Jiv., Sal.,X,4.

(i) Plat. , second Alcibiade, p. 42. C. *

(3) Nous voulons une épouse, cl la voulons féconde ; mais ce sont les dieux qui savent quelle sera la mère, quels seront les enfants. Jiv., SaL, X, twa.

Aitonitus novitaie mali, divesque, mlserque,

F.ffmjere optai ojxx, ci/quce modo voterai, o/lil *.

Disons de moy mesme : Je demandois à la fortune, aultant qu’aultrc chose, l’ordre Saincl Michel, estant jeune ; car c’estoit lors l’extrenic marque d’honneur de la noblesse françoise, et très rare. Elle me l’a plaisamment accordé : au lieu de me monter et haulser de ma place pour y aveindre , elle m’a bien plus gracieusement traicté , clic l’a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs. Cleobis et liilun -, Trophonius et Agamedes*, ayant requis, ceulx là leur deesse, ceuLx cy leur dieu, d'une recompense digtic de leur pieté, eurent la mort pour présent : tant les opinions celestes sur ce qu'il nous fault sont diverses aux nostres! Dieu pourroit nous octroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme , quelquefois à nostre dommage ; car tout ce qui nous est plaisant ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la guarison, il nous envoyé la mort ou l’empircment de nos maux : Virga tua el baculus tuus ipm me consulata ,?««(', il le faict par les raisons de sa providence , qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu que nous ne pouvons faire ; et le debvons prendre en bonne part, comme d’uncinain tressage et très amie;

Si cotisillom iis:

Permilies ipsis expendere namiitibus, quid

Convenlat uolns, rebitsque sil utile noslris...

Carlor csl illis honto iptam sibi * ;

car de les requérir des honneurs, des charges, c’est les requérir qu’ils vous jectent à une battaille, ou au jeu des dés, ou de telle aullre chose de laquelle l’yssuc vous est incogneue et lefruict doubteux.

Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, cl si aspre, que celuy qui se dresse sur ta question du souverain bien de l'homme; duquel, par le calcul de Varro fi, nasquirent deux cents quatre vingt huict sectes. Qui au-

(1) Etonné <Tun mal si nouveau, riche cl indigent à la fois, il voudrait échapper 5 ses richesses cl déleste ses vœux imprudents. Ovide, Métam., XI, 128.

(2) IlËftOD-, I, 31.J.V.L.

(3) Plot., Consolation d Apollonius, c. 14. C.

(I) Ta verge cl Ion bilon m’ont consolé. Psulm., XXII, 4.

(3) Croyez-moi, blasons faire au* dieux ; ils savent ce qui nous convient, ce qut peut nous dire utile; l’homme leur Cft plus cher qu’il ne l’est à lui-même. Jcv., Sal., X, 3W.

(G) 8. ACCCSIIK, de CHU. Del, XIX, 3.

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